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Faut-il vraiment avoir peur de l’IA?



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Si la révolution industrielle a détruit des emplois pénibles et physiques, l’IA va remplacer l’homme dans des tâches répétitives, mais aussi dans des domaines où on ne l’y attendait pas. (Photo: Andrey Popov)

Si la plupart des métiers en vogue au 19e siècle ont depuis longtemps disparu, ils ont été remplacés par de nouveaux emplois, plus nombreux et mieux qualifiés. La révolution numérique impulsée par l’IA pourrait engendrer les mêmes effets. Encore faut-il que les pays de l’Union européenne se mettent en situation d’en profiter.

Les caissières appartiennent à notre paysage quotidien depuis les Trente Glorieuses et l’émergence des grandes surfaces, au même titre que les chauffeurs de taxi, les avocats, les journalistes ou les opérateurs téléphoniques des services après-vente.

Un paysage que l’intelligence artificielle s’apprête pourtant à bouleverser. Les «bots», ces robots logiciels dopés aux algorithmes, sont déjà omniprésents sur les sites internet où ils dialoguent en direct avec les consommateurs, les aiguillant et répondant à leurs questions.

Pour les taxis et les caissières, la cause semble entendue si l’on en juge par le premier point de vente sans caisses ouvert par Amazon et les expérimentations en cours autour de la voiture autonome. Si le développement de l’IA annonce la mort de centaines de métiers et des millions d’emplois qui s’y rattachent, il ne sonne pas pour autant le glas du concept de travail lui-même.

Une peur aussi vieille que l’industrie

Comme le note l’historien israélien Yuval Noah Harari, auteur de «Sapiens» (Albin Michel, 2015), «les gens ont peur d’être remplacés par des machines depuis la première révolution industrielle». Cette crainte remonte même à bien plus loin. Dès 1561, Élisabeth Ire d’Angleterre refuse au révérend William Lee le brevet du métier à tricoter les bas, craignant l’impact d’une telle décision sur les travailleurs.

Plus récemment, en 1930, le maire de Palo Alto, inquiet de la paupérisation des électeurs, écrit au président Hoover pour le supplier de freiner le progrès technique. Ironie de l’histoire, Palo Alto est aujourd’hui le cœur battant de la Silicon Valley et a vu naître Hewlett-Packard, Google ou Paypal.

(Photo: phonlamaiphoto)

85% des emplois à inventer d’ici 2030 

Jusqu’ici, les grandes ruptures technologiques ont toujours créé plus d’emplois qu’elles n’en ont détruits. En sera-t-il de même avec la révolution numérique? Certains économistes et prévisionnistes en doutent. Dans un rapport publié en août 2014, le Pew Research Center souligne que 52% des experts seulement estiment que l’automatisation va créer plus d’emplois qu’elle n’en détruit, 48% des spécialistes interrogés ayant une vision moins optimiste de l’avenir.

L’incertitude découle pour une bonne part de l’ampleur des changements induits par l’IA. Une étude réalisée par l’institut PwC parue en mars 2017 rapporte que 38% des emplois aux États-Unis risquent d’être impactés par la robotisation d’ici 2030. Une tendance que l’on retrouve en Allemagne (35%), en Grande-Bretagne (30%) et au Japon (21%). Nouveaux métiers pour accompagner la révolution numérique, nouvelle organisation sociale: nos économies sont appelées à se réinventer. Rapidement et dans des proportions sans doute jamais vues. Un rapport publié par Dell et l’Institut pour le futur en 2017 estime que 85% des emplois qui existeront en 2030 n’existent même pas encore aujourd’hui!

L’IA au cœur de la collaboration homme-machine

La vision partagée jusqu’ici par l’économie libérale repose sur la théorie de Schumpeter pour qui «l’innovation portée par les entrepreneurs est la force motrice de la croissance économique sur le long terme». Une vision largement partagée par les gouvernements qui investissent massivement dans la recherche et le développement d’écosystèmes susceptibles d’alimenter sans fin la machine du progrès, qu’il s’agisse de grands projets publics ou d’un tissu d’incubateurs comme celui qui émerge au Luxembourg. Le processus de disparition de certains métiers est déjà engagé.

Selon un expert en innovation du secteur bancaire, «seules les tâches à haute valeur ajoutée risquent d’être à l’avenir assurées par les humains». L’idée est donc de développer une collaboration entre humains et machines. La start-up Black Swan a ainsi conçu avec l’aide de l’Université du Luxembourg une application destinée à aider les infirmiers des maisons de retraite dans leur suivi des pensionnaires. Le projet baptisé «SafeLiveApp» fonctionne sur une intelligence artificielle qui analyse en temps réel les multiples données transmises par un récepteur porté par les personnes âgées et peut alerter le personnel soignant en cas d’anomalie.

Le tandem humain/IA générera une valeur ajoutée solide et pérenne… au moins sur le moyen terme.

Frank Roessig, responsable des solutions digital finance chez Telindus

Si la révolution industrielle a détruit des emplois pénibles et physiques, l’IA va remplacer l’homme dans des tâches répétitives, mais aussi dans des domaines où on ne l’y attendait pas. Le Dr Laurent Alexandre dans son livre «La Guerre des intelligences» illustre ces propos par la création des gouttières Invisalign. Conçue en Californie, cette technologie permet de ne plus avoir recours aux professionnels de l’orthodontie. «Plus de 4 millions de traitements ont déjà été conçus par Invisalign et chaque nouveau patient enrichit le système expert qui devient jour après jour plus performant que les humains.»

Malgré l’avancée frappante de la robotisation, l’homme et la vision humaniste demeurent centraux. Ainsi, Frank Roessig, responsable des solutions figital finance pour Telindus, précise en parlant de l’utilisation de l’intelligence artificielle exploitée dans le secteur des fintech: «Un point essentiel réside dans l’humanisation de l’IA et dans sa forme ergonomique et collaborative avec les clients et employés. Le tandem humain/IA générera une valeur ajoutée solide et pérenne… au moins sur le moyen terme.» Plutôt que de robots, le spécialiste en innovation préfère parler de «cobots» mettant l’accent sur le caractère collaboratif de la robotisation.

(Photo: zapp2photo)

Former les cerveaux 

Nous sommes encore loin d’un monde robotisé où les logiciels et les machines apprendront par eux-mêmes sans intervention des hommes. Il faudra encore durant des décennies former des cerveaux adaptés aux nouveaux besoins du marché de l’emploi. Pour l’ensemble des professions, deux conditions sont nécessaires pour qu’émergent de nouveaux emplois: le marché du travail doit être flexible et les travailleurs doivent être formés, par l’école et la formation professionnelle, aux nouvelles technologies. D’ailleurs de nombreuses compagnies se lancent dans l’éducation des futurs travailleurs de demain à l’instar de l’école 42 de Xavier Niel.

L’enjeu est de taille pour les pays de l’Union européenne. Pour espérer contrebalancer la destruction d’emplois liée au développement de l’IA, il leur faut réformer le marché du travail et adapter leur système éducatif à la nouvelle donne de l’économie numérique. Car l’IA n’a pas de passeport et un système expert médical pourra demain établir des diagnostics à des milliers de kilomètres du patient. L’Europe doit travailler d’urgence à faire émerger des champions mondiaux sur un marché archi dominé par les Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et leurs homologues chinois (BATX pour Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi).

À ce titre, le renforcement de la législation sur la sécurité des données personnelles (RGPD) pourrait ralentir les ambitions des entreprises de l’UE. En effet, dans un secteur où la collecte massive des données pour alimenter et parfaire les algorithmes constitue une clé, les mesures de protection des citoyens décidées par l’UE, aussi légitimes soient-elles, vont fragiliser nos potentiels champions face à des concurrents internationaux opérant dans des cadres réglementaires moins stricts.