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Avis d’expert

Facebook le mal-aimé



Marc Zuckerberg, le fondateur de Facebook (Photo : Licence CC)

Marc Zuckerberg, le fondateur de Facebook (Photo : Licence CC)

Chronique d’un désamour annoncé : retour sur le lundi noir de Facebook. Xavier Lesueur, CEO et fondateur de Vanksen, revient sur le bug du plus célèbre des réseaux sociaux.

Lundi 24 septembre, aux alentours de 14h30, la France, soudain, s’arrête de travailler. Un attentat terroriste ? Une grève ? Une panne géante d’électricité ? Non. Un bug Facebook. En cause, des conversations privées datant d’avant 2009 qui auraient été rendues publiques, étalées impudiquement à la vue de tous. De la in-box à la Timeline, c’est le Rubicon qu’il ne fallait pas franchir. Surtout qu’en ce jour fatidique, l’action du colosse aux pieds d’argile est fortement chahutée à la Bourse de New York. En France, c’est une pagaille sans nom, et il faut faire vite. Certains se ruent sur leur Journal et effacent à qui mieux les messages incriminés, tandis que les stalkers s’en donnent à cœur joie en ce jour béni pour eux. La curiosité n’est plus un vilain défaut, il semblerait. Entre-temps, la twittosphère se gausse.

Quand (toute) la presse s’en mêle… Le site du quotidien gratuit Métro France est le premier à s’emparer de l’affaire en début d’après-midi et à tirer la sonnette d’alarme. En bon professionnel, Métro croise ses infos, vérifie les faits, contacte Facebook France. Certains journalistes d’autres rédactions sont eux-mêmes touchés par le phénomène… les plus grands quotidiens français, Le Monde, Le Figaro, Le Huffington Post, l’AFP et même TechCrunch aux États-Unis — un site de référence en matière de nouvelles technologies — s’engouffrent dans la brèche et titrent sur le bug en donnant des conseils sur la manière d’effacer les messages tendancieux.

Pendant ce temps, chez Facebook, un ange passe. Silence radio. Rien, nada, nichts, niente. Pour une fois que l’on attendait avec impatience une mise à jour... la mariée se fera attendre pour arriver, enfin, à 21 h. C’est un démenti formel, court et abrupt. Ni bug, ni piratage, Facebook nie tout en bloc. En gros, c’est la faute aux utilisateurs, des amnésiques qui ne comprennent rien à rien et qui ont oublié comment ils utilisaient leur « Wall » à l’époque. Ce ne sont pas des messages privés qui auraient été rendus publics sur le Journal, ces conversations étaient déjà publiques à l’origine, apprend-on. Facebook n’est peut-être pas en tort, mais je trouve pour le moins maladroit de rejeter la faute sur les utilisateurs de façon aussi dure et pour le moins opaque. « Hallucination collective ou désinformation de Facebook » : dubitatif face à ces explications sommaires, Le Huff rentre en croisade et ne lâche pas l’affaire. Les journalistes continuent de mettre à jour leurs articles en-ligne jusqu’à tard dans la nuit. En fin de journée, chez Vanksen, aussi, nous informons nos fans et nous faisons le point… sur notre page Facebook. Qui a tort, qui a raison ? Les utilisateurs et journalistes d’un côté ou bien alors le porte-parole de Facebook ? Difficile de prendre parti, balle au centre. Mais nous apprécions le travail des journalistes qui enquêtent et qui collectent les témoignages.

Bug présumé ou avéré : la réponse à cette question est-elle au final si importante que cela ? Le mal est fait. Cet emballement révèle une grave fêlure dans la relation qu’entretient le mastodonte des réseaux sociaux avec son milliard d’utilisateurs (bientôt). Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi cette méfiance, pourquoi ce désamour ? « Le jour où Facebook a perdu ma confiance », écrit Charlotte Pudlowski, journaliste à slate.fr. « En vertu du principe selon lequel même les paranoïaques ont de vrais ennemis, je continue de me méfier. Et désormais mon vrai ennemi sera Facebook. La firme de Mark Zuckerberg vient d’avérer mes pires craintes. Que ce soit une hallucination ou pas. (…) Et si c’est Facebook qui prend, c’est aussi parce que le plus grand des réseaux sociaux est le coupable idéal », continue-t-elle. D’aucuns prennent leurs cliques et leurs claques ; l’aventure facebookienne, pour eux, c’est fini. Clause de non-recevoir.

La rupture est-elle consommée ? Partir n’est pas, à mon avis, une solution. Facebook est, et restera, un outil formidable de partage d’information, de divertissement et de bonne humeur aussi. Facebook est aujourd’hui un média de masse fait par et pour ses utilisateurs. Facebook, c’est aussi et surtout ce que nous en faisons. Pour les marques qui sont présentes sur le réseau social, c’est également un moyen inédit et irremplaçable d’entamer un autre discours, moins collet monté, beaucoup plus proche, avec leurs fans. Le problème vient plutôt du fait que Facebook nous a été livré en 2004, année de ses débuts à Harvard, sans son manuel d’utilisateur et sans son chapitre sur la vie privée vs vie publique et donc, forcément, il y a de la casse – on a tous entendu parler de l’une ou l’autre affaire de licenciement passée devant les tribunaux alors qu’un employé s’était quelque peu laissé aller en publiant, sur son mur Facebook, des messages que nous qualifierons de peu avantageux pour son employeur. Pour cette raison et pour bien d’autres encore, nous avons depuis peur de Facebook.

À tort ET à raison.

Nous ne sommes pas tous des digital natives, loin s’en faut même si, inévitablement, le ratio va finir par s’inverser. Peut-être que, dans 10 ans, montrer ses fesses sur Internet, médire sur son boss sur Facebook ou raconter des détails de sa vie intime sur Twitter ne sera plus un problème, on dira « oui, bah et alors ? », mais en attendant cette prochaine révolution sociologique, les « digital immigrants » — dont je fais partie — doivent encore s’instruire sur le bon usage à faire des médias sociaux, faire attention bien sûr, mais sans paniquer. Il est vrai aussi que la relation qui nous lie à Facebook est émotionnelle, pleine d’affects. C’est un peu à la mode du « Je t’aime, moi non plus ». Pour autant, il ne faut pas baisser la garde, Facebook est une entreprise privée qui possède dans ses coffres-forts des données, nos données, confidentielles pour certaines et elles se doivent d’être protégées. Sa taille de géant, sa prééminence sans aucune mesure, lui confèrent en retour des devoirs. C’est à ces devoirs que le gouvernement français, en l’espèce Arnaud Montebourg et Fleur Pellerin, a rappelé l’entreprise en la sommant « d’apporter des explications claires et transparentes, sans délais ». Un seul démenti ne suffira pas à passer l’éponge.

Mais le garde-fou de Facebook, c’est nous. Restons vigilants, sans sombrer dans l’hystérie. Jusqu’au prochain bug !