ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

NOMS DE DOMAINE

Entre Monopoly et poker



Paperjam

Acheter des noms de domaine Internet, les valoriser, les revendre… Entre spéculation et paris osés, ce secteur d’activité est en plein développement. Et Xavier Buck y participe activement, autant par EuroDNS qu’avec la toute récente DomainInvest.

Tout s’achète, tout se vend… Et à l’ère du «presque tout» numérique, l’immatériel commence à prendre sa place dans le grand concert du commerce mondial. Quoi de plus impalpable qu’un nom de domaine? C’est pourtant en train de devenir un enjeu stratégique à la fois pour les entreprises, soucieuses de protéger leurs marques, et pour les sociétés spécialisées dans la commercialisation de ces noms de domaine, dont certains peuvent voir leur valorisation atteindre plusieurs millions de dollars (voir le tableau page 90). Cet enjeu, Xavier Buck, nanti de la certitude, dès le début de ce siècle, que le commerce électronique et l’Internet allaient tout emporter sur leur passage, l’a rapidement senti et converti en vrai business.

Au commencement fut donc Datacenter Luxembourg (DCL), créée en 2000. «Cette entité, je la considère un peu comme le cæur, le noyau de l’infrastructure que nous contrôlons nous-mêmes, explique Xavier Buck. C’est simplement une assise. Tous les autres électrons autour, ensuite, sont des idées, des concepts ou des portails, mais qui ont tous besoin d’une telle infrastructure informatique et de bande passante.»

Les premières réflexions, adossées aux demandes des clients servis par DCL, ont conduit à la création, en 2002, d’EuroDNS (créée avec Marco Houwen, le CEO de Datacenter) qui a très rapidement pris une place de choix sur le marché européen de Domain Name Registrar, ces sociétés spécialisées dans la réservation et la gestion des noms de domaine Internet, autrement dit les «portes d’entrée publiques» qui permettent facilement d’accéder au contenu d’un site web. Un coup de poker qui s’est rapidement avéré gagnant.

«Le principe du Registrar, en lui-même, n’était pas inédit, explique M. Buck, mais nous avons été les premiers au monde à automatiser l’enregistrement des extensions complexes, et à s’affranchir de toute la problématique de devoir remplir de grands fax, d’avoir une présence locale pour pouvoir prétendre à obtenir l’extension correspondante, de savoir si tel ou tel nom est libre ou pas. Nous avons nous-mêmes procédé aux développements informatiques qu’il fallait pour que tout le processus soit instantané. Toutes les barrières complexes qui existaient, nous les avons simplifiées. Et nous sommes devenus un des premiers sites à offrir pratiquement des extensions pour toute l’Europe.»

A la chasse au «cybersquatting»

EuroDNS a rapidement surfé sur la vague ininterrompue de besoins en noms de domaine et en extensions nationales spécifiques, une indexation dans un moteur de recherche étant toujours meilleure lorsqu’il y a une présence «locale». Le lancement, en 2004, de l’extension «.eu» a permis à la société de connaître une très forte croissance économique, mais aussi en termes de reconnaissance. Depuis, la société s’est mondialisée, devenant également active dans l’enregistrement des noms de domaine en Asie (via AsiaDNS) et en Amérique latine (via LatDNS).

Mais dans le même temps, l’importance de pouvoir compter sur des noms de domaine génériques directement accessibles via des requêtes basiques à partir des moteurs de recherche Internet, a eu comme effet direct d’entraîner une hausse de la valorisation théorique de ces noms de domaine. Et qui dit valorisation en hausse dit, automatiquement, appât du gain pour un certain nombre d’acteurs se lançant sur ce créneau.

En 2007, un nouvel électron est alors venu, en toute logique, se greffer au noyau: eBrand Services, dirigée par Nicolas Van Beek et spécialisée dans la gestion de noms de domaine pour les entreprises, avec des équipes d’experts localisées, outre le Luxembourg, à Munich, Amsterdam, Copenhague et Malmö. L’idée est alors d’aller évidemment au-delà de la seule activité de réservation et de maintenance d’un nom de domaine, et d’apporter aux entreprises un service de sécurisation du développement de leurs marques sur Internet.

Car le problème pour les grandes multinationales ayant un besoin d’enregistrement dans tous les pays du monde entier, au travers de leurs filiales ou réseaux de distribution, est qu’elles n’ont pas nécessairement la maîtrise des noms de domaine là où elles sont. Le risque de «cyber­squatting» est, dans ce contexte, toujours plus important. «Tous ces groupes internationaux sont à la recherche d’un véritable service d’audit, de monitoring et de reporting régulier leur indiquant où ils en sont dans les noms de domaine qu’ils possèdent et, le cas échéant, qui est susceptible de maltraiter leur propre marque.»

Car le nom de domaine est devenu un élément stratégique, autant pour protéger une marque que pour contribuer à la croissance de l’entreprise. IBM, Porsche, Postbank ou encore Werther’s Original font partie de quelques-unes des références d’eBrand Services et de ses services associés (domainmonitoring.com, domainrecovery.com...). Pour répondre à la problématique de savoir comment être (re)connu parmi ses concurrents, l’idée développée par Xavier Buck est «d’attaquer» l’Internet sur un plan marketing à partir de différent endroits… «Une de nos stratégies consiste à créer notre propre nuage (le fameux concept du cloud, ndlr.) de trafic sur Internet et se dire qu’il est possible de le construire et de le développer en répondant aux questions que se posent les utilisateurs: où est-il possible de trouver une extension? Comment savoir si cette extension est libre? A qui appartiennent les noms de domaine? Puis-je investir dans un nom de domaine? Comment protéger mon nom de domaine? Comment parasiter un autre nom? Pour toute cette série de questions, nous avons décidé de créer une série de sous-portails apportant les réponses et, en même temps, de nous faire indexer par Google à la fois sur la question et sur la réponse.»

Pour y parvenir, il est possible d’acheter des mots clés sur Google et de les payer «à vie». Le système a ses limites. EuroDNS a préféré privilégier la création de portails allant eux-mêmes se faire indexer, et donc l’investissement dans les meilleurs noms de domaine susceptibles de répondre à ces besoins. «Pour chaque extension, nous pouvons créer des sous-domaines. Lorsque quelqu’un recherche des informations sur l’enregistrement d’un nom de domaine, il va saisir dans sa recherche au minimum les termes ‘domain registration’. Le site domainregistration.com a, aujourd’hui, une valeur intrinsèque de 200.000 dollars. C’est un vrai Monopoly.»

Dans cette stratégie liée au trafic Internet, EuroDNS a pris, fin 2009, une participation importante dans domaintools.com, un site qui, depuis dix ans, stocke toutes les données concernant les domaines génériques, permettant de voir, par exemple, qui ont été tous les propriétaires successifs d’un nom de domaine, ou bien permettant, à partir d’une adresse IP d’un serveur, d’avoir accès à tous les noms de domaine associés. «Nous avons ramené la maison mère des Etats-Unis vers le Luxembourg, ce qui était convenu dans la transaction, et tous les développements ultérieurs se feront à partir d’ici», se réjouit Xavier Buck. Le site compte quelque 900.000 visiteurs par jour, ce qui le place au 208e rang dans le classement (au 20 janvier 2009) d’Alexa, le site du groupe Amazon spécialisé dans les statistiques de fréquentation des sites web.

Valorisations vertigineuses

A côté de ce «marché primaire» dans lequel EuroDNS joue un peu le rôle de «notaire», comme le décrit Xavier Buck («l’intermédiaire entre celui qui réserve un nom de domaine et le bureau para­étatique du pays qui l’enregistre») existe donc un marché secondaire, sur lequel les noms de domaine s’achètent et se vendent. «Notre activité EuroDNS nous a rapidement obligés à aller sur ce marché secondaire, car il n’y avait plus moyen de trouver des noms de domaine à enregistrer sur le marché primaire.» Il y a, à ce jour, un peu moins de 200 millions de noms de domaine enregistrés, dont 20 millions nouvellement créés sur les douze derniers mois (lire aussi en page 89).

Et pour ne pas être complètement dépendant de ceux qui détiennent aujourd’hui des gros portefeuilles de noms de domaine, il est nécessaire d’avoir le sien… D’où la création de DomainInvest, société active dans l’acquisition de noms de domaine existants, générant déjà des revenus et présentant un fort potentiel, pour les développer davantage et réaliser de substantielles plus-values, comme avec voodoo.com, acheté début 2009 pour 31.000 dollars et revendu fin mars de la même année pour 300.000 dollars, ou bien kredit.de, acheté 50.000 euros et revendu 900.000 euros en 2008…

Comment parvenir à de tels bonds de valorisation? Retour au concept de Monopoly... «Domain­Invest nous permet de posséder des terrains, c’est-à-dire des noms de domaine, explique M. Buck. Ces terrains peuvent être dans un désert ou bien Grand-Rue à Luxembourg-Ville. Sur ces terrains, il peut y avoir des immeubles (les sites Internet) ou bien des panneaux publicitaires. Un terrain sera valorisé au prix d’un multiple des revenus commerciaux générés par les immeubles ou les panneaux publicitaires. A la première seconde de l’acquisition d’un site, il y a déjà du revenu qui est généré. Nous ajoutons derrière le savoir-faire technologique permettant d’optimiser davantage ce revenu, faisant en sorte que les annonces publicitaires  qu’on y trouve soient davantage vues et rapportent donc plus d’argent encore.»

Au grand jeu de la spéculation, certains noms de domaine sont, à la base, achetés bien plus cher que ce qu’ils rapportent en publicités, uniquement sur la certitude que la valeur de revente est encore beaucoup plus élevée. Un Vodka.com se négocie 3 millions d’euros. Un Beer.com, 5 millions… L’intérêt est que pour chaque nom de domaine acheté, il est possible de déterminer le retour sur investissement, en tenant compte des chiffres du trafic ou encore du nombre de fois où les termes génériques ont été recherchés dans Google.

 DomainInvest, qui avait levé 1,5 million d’euros au printemps 2009, a placé la barre plus haut en octobre dernier, récoltant 10,2 millions d’euros dans un deuxième tour de table auquel ont participé BIP Investment Partners et la SNCI (pour 2,5 millions chacun, le reste ayant été souscrit par des investisseurs particuliers). Un autre tour de table d’un montant équivalent est espéré en ce début d’année. A considérer que l’univers Internet n’en est qu’aux premiers instants de son big bang, l’horizon semble assez clair et les perspectives alléchantes pour l’ensemble des électrons qui tournent autour de DCL, regroupés sous l’égide de DCL Group depuis 2007. A tous ceux déjà cités, il faut encore ajouter les «boîtes à outils» domainauctions.com, domainregistration.com ou whois.de, ou les portails d’information domainnews.com ou trademarknews.com.

Dans ce contexte porteur, la loi luxembourgeoise du 19 décembre 2007 accordant une exonération fiscale à hauteur de 80% aux revenus perçus à titre de rémunération pour l’usage ou la concession de noms de domaine – une disposition unique dans le monde – constitue un atout maître supplémentaire dans le jeu de DCL. «Nous allons pouvoir attirer de nouvelles extensions et nous allons créer, cette année, un nouveau registre qui va offrir les services techniques pour ces nouvelles extensions.» 

 

IPv6 - Une croissance quatre à quatre

Dans le fonctionnement des réseaux utilisant le protocole IP (formulation un peu redondante en français, IP étant l’acronyme d’Internet Protocol), les adresses IP identifient tout type de matériel informatique connecté à ce réseau utilisant l’Internet Protocol. Elles servent également de support à l’ensemble des sites Internet existants, dont les noms de domaine ne sont, généralement, qu’une version «simplifiée» d’une adresse IP (www.paperjam.lu étant plus aisé à «manipuler» que 80.92.66.207). Le réseau Internet s’est développé sur la base de la version 4 du protocole IP (IPv4), dont la structure technologique ne permet qu’un maximum de 4,2 milliards d’adresses différentes. Au commencement d’Internet, cela semblait une limite utopique. Il est acquis, aujourd’hui, qu’elle est largement insuffisante pour supporter le développement quasi exponentiel du besoin en adresses IP. D’où l’avènement du protocole IPv6, avec des adresses longues, désormais, de 16 octets (128 bits), contre 4 octets (32 bits) pour IPv4. La conséquence sur le nombre d’adresses alors accessibles est vertigineuse, puisque IPv6 autorise 340.282 milliards de milliards de milliards d’adresses (c’est-à-dire 3,4 x 1038).