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Avis d'expert

Enseigner le pluralisme des idées est indispensable



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Rethinking Economics est une initiative d’étudiants en économie de 19 pays qui ont corédigé une charte pour réintroduire la diversité des idées dans l’enseignement de l’économie. (Photo: Rethinking Economics)

Les économistes hétérodoxes ont vu leur nombre s’effondrer pour ne plus représenter qu'une faible minorité aujourd'hui. Pour les universitaires, la pression de publier régulièrement dans les revues cotées et vers l'international est forte, et les travaux de longue haleine dévalorisés. Il en résulte, selon Jean-Sébastien Zippert, coordinateur pour etika - Initiativ fir Alternativ Finanzéierung, un mode de pensée économique unique, avec un enjeu démocratique.

«Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes en forme de clou», avait coutume de dire Mark Twain. Cette maxime, applicable dans bien des disciplines et des domaines, l’est particulièrement dans l’économie, où la vague néolibérale sévit toujours dans les leitmotive des médias dominants, les décisions de la Troïka, mais aussi dans les enseignements dispensés dans les universités occidentales qui ont vu la pluralité des différentes tendances se réduire très fortement, laissant la part du lion à l’enseignement d’une économie orthodoxe remplie de mathématiques et de modèles, dont les résultats dépendent d’hypothèses très restrictives, comme celles selon lesquelles toute l’économie d’un pays se comporte comme le ferait un individu, les décisions sont prises de manière rationnelle, la monnaie n’est là que pour faciliter les échanges, la finance ne joue aucun rôle dans l’économie, etc. 

Contrairement aux sciences dures comme les mathématiques ou la physique, la science économique a toujours fait l’objet de débats intenses entre partisans de diverses écoles et l’université a longtemps été l’endroit où des débats avaient lieu. Aujourd’hui, ce n’est malheureusement plus le cas. Aux États-Unis, cette tendance peut s’expliquer par l’influence de l’argent: l’oscar du meilleur documentaire 2011 Inside Job avait déjà avec quelques interviews assez révélatrices démontré les liens très étroits entre les professeurs qui donnaient le ton aux État-Unis et l’industrie financière.

Une autre explication est liée à l’imposition d’un mode de pensée et de gestion managérial dans le milieu académique, impliquant à l’injonction qui est faite aux universitaires de se plier à une production constante de publications, sous peine de voir leur carrière stagner ou décliner. L’ouvrage collectif intitulé «À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose?» aux éditions Les Liens qui libèrent, rédigé par des membres de l’Association française d’économie politique (AFEP) aborde cette question. Il est signé par plusieurs dizaines d’intellectuels de renom tels les économistes américains James K. Galbraith et Steve Keen, le sociologue Luc Boltanski, ou encore l’économiste français André Orléan. Leur constat est sans appel: ces 30 dernières années, les économistes hétérodoxes ont été progressivement remplacés par des orthodoxes, et ceci est un phénomène observé dans la plupart des universités qui comptent.

Prenons par exemple le cas de l’Allemagne, où les chercheurs Arne Heise et Sebastian Thieme ont montré que les économistes hétérodoxes - déjà minoritaires dans les années 1970 - ont vu leur nombre s’effondrer pour être complètement marginalisé aujourd’hui. Jean-Luc Demeulemeester, professeur d’histoire économique et financière à l’Université libre de Bruxelles (ULB), fait le même constat pour les universités belges, en précisant que la pression est forte pour que les universitaires publient dans les revues cotées, où chaque enseignant constitue son «job market paper» que l’on va éventuellement vendre sur le marché international.

Cette situation n’est pas près de changer, comme l’explique André Orléan dans un entretien à Mediapart: «Publier un article dans une revue bien classée est devenu aujourd’hui l’alpha et l’oméga du travail universitaire: non pas tant un moyen pour faire avancer les connaissances qu’une fin en soi à laquelle sont associées primes monétaires et certitude d’avancement rapide. Investir dans un travail long sous la forme d’un livre n’est pas du tout valorisé et peut même desservir. Évidemment, pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans les revues du haut du classement, toutes de langue anglaise et toutes néoclassiques, la situation est devenue intenable puisqu’avant même qu’un jury se réunisse ils se savent condamnés, quelle que soit par ailleurs la qualité intrinsèque de leurs travaux. Qu’on le veuille ou non, cette procédure d’évaluation conduit à la définition d’une science officielle.»

La situation est donc préoccupante et il est temps que les citoyens (étudiants en économie ou non) s’emparent de ces questions: l’enjeu est bien plus d’ordre démocratique que purement académique.

Quant à notre modeste association, elle recevra mercredi 17 novembre prochain à l’Altrimenti Olivier Favereau, professeur émérite d’économie politique à Paris X et contributeur à l’ouvrage «À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose?», déjà cité pour une conférence-déjeuner sur le sujet. Renseignement et inscriptions sur events@etika.lu