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Carte blanche

Enrico Lunghi «déçu» par Gaston Vogel



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Enrico Lunghi s’indigne, mais garde un certain sens de l’humour vis-à-vis de Gaston Vogel. (Photo: Olivier Minaire / archives)

Le directeur du Mudam répond à la lettre ouverte de l'avocat qui s'était indigné de la vente annoncée d'un Picasso par le ministère des Finances, mais avait surtout critiqué la scène artistique luxembourgeoise.

Jetant à nouveau un pavé dans la marre d'un des débats qu'il affectionne, l'avocat Gaston Vogel a piqué au vif le directeur du Mudam. Et pour cause. Le musée d'art moderne était aussi la cible de son courrier de la semaine dernière dénonçant la vente annoncée d'un tableau Picasso par le ministère des Finances.

Selon l'avocat, le «Luxembourg a beaucoup à se faire pardonner sur le plan des arts».

Voici la lettre ouverte rédigée par Enrico Lunghi, directeur du Mudam, en réponse à Gaston Vogel:

Cher Vogel,

Vous m'avez déçu!

Comment? Vous n'éructez plus que des généralités? Pas la moindre insulte personnelle, pas une méchanceté à l'encontre de l'art contemporain? Mais où est passée votre verve si pétulante, si imagée? Se serait-elle noyée dans les méandres de l'affaire Bommeleeër ou s'est-elle juste, ce que j'espère, assoupie sous les effets d'un coup de fatigue passager?

Voyons: vous vous contenteriez maintenant d'être «soulagé» si le Mudam et tutti quanti étaient vendus, alors que jadis vous qualifiez avec panache de «merde» ce qui s'y expose et de «bouffon de la culture» celui qui le dirige ? Soyons clairs, je suis entièrement d'accord avec vous: vendre le seul Picasso que nous ayons dans notre pays ne le sauvera pas (notre pays) – au mieux, cela enrichirait un intermédiaire douteux et ferait croire au monde entier que décidément, nous sommes devenus des nouveaux riches trop vite pour ne pas mériter de rejoindre rapidement les cohortes de nouveaux pauvres qui se forment un peu partout dans le monde.

Mais diantre! Les certitudes héritées du vingtième siècle vous auraient-elles rendues myope? Ne lisez vous donc ni la presse nationale, ni la presse internationale qui toutes deux ne tarissent pas d'éloges sur le Mudam, ses expositions originales, sa collection qui fait référence? Seriez-vous resté seul, avec quelques inamovibles provinciaux nostalgiques qui ont vu passer au loin le train de l'art moderne, à rater aujourd'hui le moment où notre pays participe enfin activement à l'aventure de l'art en train de se faire?

Vous n'êtes tout de même pas de ceux qui ne se délectent des belles choses que tant qu'elles proviennent de cultures lointaines et soumises - ou anciennes et révolues - afin de rattraper par le pouvoir et l'argent leur manque de discernement et de culture, n'est-ce pas? Non! Je suis sûr que vous savez comme moi que seuls les artistes qui font l'art et les authentiques connaisseurs qui les soutiennent ont du courage et jouissent du véritable plaisir esthétique : les nouveaux riches ne font qu'acheter l'art (les pauvres!), et les vieux riches l'héritent.

J'exagère, me direz-vous! Je plastronne, je me vante? Et pourtant, le public ne s'y trompe pas: il est de plus en plus nombreux à venir et à aimer le Mudam, et si le Picasso devait bien rester là où il est, le Mudam est prêt à vous accueillir à bras ouverts et même à vous envoyer dans les airs (si, si, je vous l'assure, dans le cadre du projet de Sylvie Blocher vous pourriez même faire partie d'un film de Donato Rotunno!).

Cela n'assainira pas les finances de l'État, mais vous rebranchera sur la marche du monde et vous évitera peut-être de vieillir aigri.

Salutations bouffonnes.

Enrico Lunghi.