ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Data management

Du béton au cloud, services compris



Gérard Hoffmann (Telindus), Jérome Grandidier (Telecom Luxembourg Private Operator) et Yves Reding (ebrc) (Photo: Julien Becker)

Gérard Hoffmann (Telindus), Jérome Grandidier (Telecom Luxembourg Private Operator) et Yves Reding (ebrc) (Photo: Julien Becker)

La valeur des données s’est multipliée, en même temps que le volume de data explosait.

L’évolution du marché fait explorer toute la gamme de services aux opérateurs et providers de data centers.

Les enjeux consistent à attirer de la clientèle par le haut, en vendant du savoir-faire et non plus des infrastructures.

Le Luxembourg est devenu un pays de data centers. Et le management des données est une sorte de nouvel Eldorado. Le développement des infrastructures sert, dans tous les cas, les activités dedata management, en premier lieu. La stratégie de terrain doit-elle, du coup, être adaptée?

«Il y a une vision claire depuis l’entrée dans les années 2000, résume Yves Reding, CEO d’ebrc. Le fait de devenir un centre d’excellence à l’échelle européenne était un objectif en soi. Le Luxembourg a bien développé cette niche de compétences. Et il est reconnu dans le management de l’information sensible.» Le mariage du confidentiel, de la sécurité et du disponible était taillé sur mesure pour une place financière très demandeuse. Ces secteurs contribuent encore pour environ 50% du chiffre d’affaires d’ebrc. L’évolution du marché mène les opérateurs généralistes à explorer l’ensemble de la gamme des services. ebrc adhère à cette logique de «one stop shop». «On doit être présents sur toute la chaîne de valeur.» Soit du béton qui entoure les data centers jusqu’aux nuages impalpables du cloud, en passant par toutes les connexions. «Et tous les secteurs en devenir sont concernés: la biobanque, la gestion de propriété intellectuelle, toutes les déclinaisons du e-commerce», poursuit Yves Reding.

Pour bien gérer les données, il faut évidemment connaître les producteurs et les utilisateurs. Et, le cas échéant, adapter son offre. C’est un des leitmotivs de Jérôme Grandidier, CEO de Telecom Luxembourg Private Operator: «Les data centers du pays ont un niveau de sécurité reconnu et très élevé. Mais le Tier IV peut se révéler trop cher ou peu relevant pour certains clients. On a un environnement très intéressant. On peut élargir la gamme de services, en allant aussi vers la gestion de données moins sensibles, pour coller aux besoins d’autres prospects.» L’idée serait alors, non pas de brader la sécurité, mais de garder des services de niveau Tier II ou TierIII pour des clients moins gourmands en sécurité, pour certaines activités.

Selon Jérôme Grandidier, il est évident que la sécurité des données va prendre de plus en plus d’intérêt, mais que le rapport financier à la gestion de sécurité va évoluer. «Le data center est un coffre-fort. Et le Luxembourg sait y faire en matière de coffre-fort. C’est une image en soi», sourit-il. Mais pour l’opérateur privé, il y a un intérêt à aller plus loin. «50% des data centers sont aux États-Unis. On estime qu’en 2020, les USA n’auront plus que 20% de l’ensemble des infrastructures planétaires. En fait, avec la multiplication des applications très gourmandes notamment, et comme la qualité est liée à la vitesse et à l’expérience utilisateur efficace, les développeurs aux ambitions internationales veulent se rapprocher au plus près des clients.» Réduire la distance entre utilisateur final et data center émetteur, c’est réduire la latence et augmenter le confort. Il y a aujourd’hui de la demande émanant de start-up en croissance, dont l’activité est sans frontière par nature, mais qui ont besoin de cette proximité et de cette disponibilité. Dès lors, pour Jérôme Grandidier et les tenants de l’option «low cost» venant s’ajouter à la gamme du «high value», il y a des niches à creuser au Luxembourg. «On ajouterait une dimension. Avec des data centers orientés Tier II ou Tier III en plus de nos centres top niveau, on trouverait un créneau supplémentaire.»

Cela étant, l’idée ne séduit pas tous les opérateurs. «Le haut de gamme est un créneau porteur, plaide Yves Reding. On ne peut pas – et on ne doit pas – courir après tout, mais se concentrer sur la recherche de clients à haute valeur ajoutée.» «On ne peut pas faire de concessions sur les infrastructures. Le Luxembourg a une position haut de gamme et c’est intéressant, ajoute Gérard Hoffmann, CEO de Telindus. Le secteur, au Grand-Duché, doit faire ce que les autres ne font pas. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas jouer sur plusieurs axes.»

Entrer en amont, standardiser l’offre, diversifier les conseils

La chaîne de valeurs et l’ensemble de ses maillons, c’est aussi un fil conducteur qui rassemble les acteurs. «La tendance est clairement à l’opérateur qui entre très en amont dans la prise en charge des besoins du client. On est dans le full service, dans la gestion des infrastructures et des données.» L’évolution du marché, soulignée par l’ensemble des intervenants, fait entrevoir des facteurs de croissance dans le fait de pouvoir toucher aussi bien des multinationales que des PME. «On peut donc aller aussi, et c’est une belle mission, vers des clients locaux, et leur ouvrir des accès web grade vers des plateformes de data centers du meilleur choix.» L’idée est alors de jouer sur les coûts – a priori inabordables pour des PME vu la qualité des infrastructures –, en jouant sur la standardisation de l’offre. «On peut rendre le data management abordable à des structures plus modestes», prône Gérard Hoffmann.

Il y a validation d’ebrc, par l’expérience, de cette tendance de marché: s’occuper au plus près du «what is your pain?» des prospects. «Nous sommes amenés à intervenir avec une gamme de services complets, et le plus tôt possible.» C’est d’autant plus vrai que ces besoins collent aussi bien à la phase start-up qu’à la PME en pleine croissance transfrontalière et même au groupe costaud qui s’offre de nouveaux horizons… «La réflexion sur le data management intervient tôt, parce qu’il y a des données à faire vivre. Mais ce n’est pas nécessairement le métier de base ni l’intérêt de ces candidats aux data centers», observe Jérôme Grandidier. «Il y a de plus en plus de consulting», acquiesce Yves Reding, qui y voit aussi un challenge intéressant et motivant: «faire coexister deux mondes, celui des opérateurs et celui des créatifs».

Ce qui est certain, c’est que la valeur des données s’est multipliée, en même temps que le volume de data explosait, en giga, en tera, en zetta. Et cette croissance exponentielle n’est pas près de s’arrêter. «On voit bien l’intérêt d’un Luxembourg qui passerait du secret bancaire au secret numérique», prophétise Yves Reding.

Le paradoxe des infrastructures physiques

Mais attention, Luxembourg ne peut pas lutter avec les mêmes arguments que ses grandes concurrentes européennes, Londres, Amsterdam, Francfort ou Paris. «Il y a évidemment des atouts de base, et tout ce que le pays a pu faire pour se doter d’infrastructures et de connexions reconnues partout pour leur compétitivité, c’est une belle longueur d’avance. Mais il est clair aussi que l’on ne peut pas vivre sur ses acquis», tempère Yves Reding. Chacun voit le Luxembourg en terre d’accueil agile et fertile pour l’entreprise, où la proximité des grands centres européens se nourrit d’un mix bénéfique de cultures, au carrefour des développements. Cela étant, à côté des images, il reste des écueils. «On a aussi des faiblesses et on ne doit pas s’en cacher, appuie Jérôme Grandidier. On a un problème de main-d’œuvre et des soucis de mobilité pour convaincre.» Car c’est, aux dires des grands acteurs du secteur ICT, un paradoxe grand-ducal de plus: les infrastructures physiques ne suivent pas les possibilités du virtuel. «Il est primordial de travailler sur la substance, de donner corps aux acteurs du virtuel intéressés par l’environnement technologique et économique de notre pays, résume Yves Reding. Mais on souffre alors de handicaps pour faire rester de bons profils et des prospects intéressants.» Le Luxembourg et ses courts chemins se montrent alors sous un autre jour, celui de déplacements ralentis dès qu’on passe les frontières ou dès qu’il faut venir de plus loin, ou celui de sérieux freins dès qu’il faut imaginer se construire un futur, immobilier notamment, sur son territoire.

«Il est clair qu’il y a ici des bases solides, campées sur une vision qui était la bonne. Et il y a aussi des compétences. On peut être fiers de ce qu’on fait, se réjouit Gérard Hoffmann. Personne ne souhaite brader la qualité. Il faut miser sur des développements intelligents.» Et dans tous les cas de figure, déployer le marché est évidemment un objectif commun. Pour ce faire, les pistes s’orientent vers une démarche qualité globale, un environnement à promouvoir.

Le deuxième souffle de l’université et des formations adaptées aux besoins en spécialistes émergent des espoirs exprimés. «Cela fait partie des éléments qui font que l’on crée un creuset solide. On doit promouvoir l’excellence et l’expertise», prolonge Jérôme Grandidier. «On peut aussi aller vers des fonds tournés vers les entreprises qui se développent ici», ajoute Gérard Hoffmann. Il souligne d’ailleurs volontiers des analogies avec le monde de la finance. «Comme on a besoin de fonds, on a besoin de back-offices. Alors on doit attirer les décideurs ici, ceux qui changent le paradigme.»

Image

Déployer la carte de visite

Le Luxembourg, même s’il cultive l’excellence et même s’il a recueilli un succès incontestable ces dernières années en attirant des valeurs sûres (du e-commerce, du gaming, du e-payment, entre autres), a encore et toujours à se faire connaître. «L’image à l’extérieur, c’est primordial», témoignent les acteurs nationaux qui voient dans le data management une carte de visite à déployer.

«Il y a encore des niches à conquérir», insiste Jérôme Grandidier. «On doit aller chercher de nouveaux acteurs dans des secteurs durables», opine Gérard Hoffmann qui, comme ses collègues, trouve que la promotion et l’image du pays peuvent encore progresser, pour faire cause commune. «C’était une bonne idée de mettre les finances et les communications dans le même ministère», sourit le patron de Telindus.

«Nous pouvons continuer à prospecter, conclut Yves Reding. On peut vendre du savoir-faire et non plus des infrastructures. On doit viser les très bons. Et attraper par le haut.»

Quatre Tiers

La certification des data centers se définit comme suit:

  • Tier I: un seul circuit électrique pour l’énergie et pour la distribution de refroidissement, sans composants redondants. Offre un taux de disponibilité de 99,671%.
  • Tier II: un seul circuit électrique pour l’énergie et pour la distribution de refroidissement, avec des composants redondants. Taux de disponibilité: 99,741%.
  • Tier III: plusieurs circuits électriques pour l’énergie et pour la distribution de refroidissement, dont seulement un circuit est actif. Avec composants redondants. Taux de disponibilité: 99,982%.
  • Tier IV: plusieurs circuits électriques pour l’énergie et pour la distribution de refroidissement, actifs, supportant la tolérance de panne. Avec des composants redondants. Taux de disponibilité: 99,995%.