POLITIQUE & INSTITUTIONS

Diekirch

De la bière et des briques



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Le projet « Dräieck Dikrech », conçu par le bureau Beiler + François Architectes, permet d’envisager l’organisation du site. (Visuel : Beiler + François Architectes)

En 2010, Saphir Capital Partners et ses partenaires avaient permis le maintien de la production brassicole de la Brasserie de Luxembourg sur son site historique. Aujourd’hui, ils y prévoient la création de logements, de commerces et de bureaux, tout en renouvelant l’outil industriel.

Après avoir sauvé les marques Diekirch et Mousel de la délocalisation, Saphir Capital Partners et ses partenaires ont présenté, en ce mois de mai, leur projet de réhabilitation du site historique de la Brasserie de Luxembourg. Baptisé «Dräieck Dikrech», il prévoit la création d’une nouvelle brasserie, de logements et de commerces au cœur de la ville de Dierkirch. Ce projet est le fruit de près de deux ans de travail, d’une négociation puis d’une collaboration fructueuse, entre AB InBev, propriétaire de la Brasserie de Luxembourg et des deux marques de bières luxembourgeoises, et les investisseurs locaux.

On se rappelle que le 30 juin 2010, Saphir Capital Partners, avec CM Participations et la famille Schneider, avaient racheté le site de la brasserie, afin que la production d’une des bières préférées des Luxembourgeois, la Diekirch, soit maintenue dans la ville du même nom. AB InBev envisageait en effet de la «rapatrier» en Belgique. «En tant que Luxembourgeois, il y a quelques marques auxquelles nous sommes attachés, commente Patrick Hansen, directeur de Saphir Capital Partners. Diekirch et Mousel en font partie. Quand nous avons appris la volonté d’AB InBev de délocaliser, pour des raisons purement économiques, la production de ces marques en Belgique, nous avons voulu réagir. De manière proactive, nous sommes allés à la rencontre des dirigeants, pour les convaincre de la valeur de ces marques et de l’importance d’en maintenir la production au Grand-Duché.»

Raison sentimentale

La première motivation des investisseurs était donc, en grande partie, sentimentale. Même s’il paraît aujourd’hui évident qu’une marque comme Diekirch aurait sans doute perdu beaucoup de sa valeur en étant produite en dehors du Luxembourg. AB InBev n’avait sans doute pas pris en compte l’attachement des Luxembourgeois à une marque nationale. Simplement, aux yeux du brasseur, l’outil de production présentait une structure de coûts bien trop conséquente.

C’est pour cette raison principale qu’AB InBev voulait l’abandonner. L’annonce de cette intention avait suscité une vague d’indignations importantes au cœur du premier semestre 2010. «Le consommateur, en premier, a fait entendre son mécontentement. Au sein du groupe, nous croyons beaucoup dans la production de produits de qualité et dans nos outils de vente et de marketing. La conjoncture, toutefois, exige un suivi rigoureux des coûts, assure Simon Wuestenberg, directeur de la Brasserie de Luxembourg, arrivé en mars 2011, après une restructuration importante. Le groupe jugeait que, par rapport à d’autres sites de production, celui de Diekirch présentait des coûts de maintenance trop importants et n’était plus adapté à la demande du marché.»

Alors que la Brasserie de Luxembourg produit environ 140.000 hectolitres de bière par an, l’outil peut permettre d’en brasser 400.000. «La production n’a atteint la capacité maximale qu’une fois, à une époque où l’on vendait la bière à un prix dérisoire», commente le directeur.

Pour convaincre AB InBev de maintenir sa production à Diekirch, Saphir Capital Partners et ses partenaires ont dû proposer une solution qui permette de satisfaire tout le monde. Les investisseurs ont racheté le site, l’infrastructure et les terrains, pour les mettre à disposition du brasseur à travers un accord de partenariat. AB InBev, dans ce contexte, a gagné en flexibilité.

Désormais, la Brasserie de Luxembourg peut se concentrer sur la production de ses bières, le développement de ses marques, sans avoir à assumer la gestion d’une infrastructure inadaptée. Elle emploie, à l’heure actuelle, 75 personnes. La production comme le nombre d’emplois devraient rester stables dans les années à venir.

Mais les investisseurs de Saphir Capital Partners, aussi sentimentaux soient-ils, ne se sont pas lancés dans ce projet pour faire de la philanthropie. Une fois les garanties du maintien de la production brassicole acquises, il leur appartenait de valoriser ce site.

Alors qu’ils n’avaient jusqu’alors jamais investi dans l’immobilier, les voilà propriétaires de murs et de terrains. «L’enjeu, aujourd’hui, est de pouvoir organiser le site de manière optimale, explique John Penning, managing director de Saphir Capital Partners. Vu la demande du marché, il ne peut plus être intégralement dédié à la production industrielle de bière. D’autre part, avec des bâtiments classés en son sein, il n’aurait pas facilement attiré des investisseurs immobiliers. Le projet est techniquement difficile.»

Les investisseurs se sont donc positionnés en intervenants tiers, facilitateurs des démarches, permettant à la fois le maintien d’une activité industrielle historique et la valorisation immobilière du site. «C’est l’immobilier, on peut le dire, qui va permettre le maintien de la production brassicole. Mais la réhabilitation de la brasserie permet aussi d’envisager des développements intéressants, de mettre en valeur un site remarquablement situé», poursuit M. Penning.

Leur projet, longuement mûri, et conçu avec le bureau d’architectes Beiler & François Architectes, a été présenté au moment même où une demande de PAP (projet d’aménagement particulier) a été introduite. «Ce projet prévoit la préservation des anciens immeubles protégés, qui présentent une réelle qualité architecturale. La conservation du patrimoine, un atout majeur pour l’identité du site, était la principale contrainte. On pense notamment à la ‘Zockerfabrik’, bâtiment remarquable qui contient actuellement l’administration et le laboratoire de la brasserie, explique Tom Beiler, associé du bureau d’architectes. On prévoit aussi, au cœur du projet, l’extension de bâtiments existants ainsi que de nouvelles constructions. 

Quant à la production en elle-même, alors qu’il fut un temps envisagé de la déplacer à un autre endroit à Diekirch, elle va finalement être maintenue sur son site historique. «Nous allons développer une nouvelle brasserie, adaptée à la demande du marché. Elle sera construite en collaboration avec les ingénieurs d’AB InBev, pour qu’elle puisse répondre aux plus hauts standards de qualité», poursuit John Penning.

Nombreuses potentialités

Cette infrastructure industrielle sera exploitée par une nouvelle société, la Grande Brasserie du Nord, constituée par Saphir Capital Partners et ses partenaires financiers, en exclusivité pour la Brasserie de Luxembourg Mousel-Diekirch, filiale du groupe AB InBev.

Pour le reste, l’auteur du projet a pris en compte les potentialités du site, à proximité du centre de Diekirch, de la gare et des parcs aménagés le long de la Sûre. Il a prévu d’y déve­lopper du logement, du commerce et, peut-être, des bâtiments à même d’accueillir une administration.

Deux scénarios sont actuellement encore envisagés. Le premier prévoit la création de 322 logements, de 2.050 m2 de surfaces commerciales et de 1.000 m2 de surfaces administratives. Le second envisage la création de 200 unités d’habitation, 3.850 m2 de commerces et une surface de 12.050 m2 dédiée à des fonctions administratives. « Les volumes du patrimoine historique seront conservés et les nouveaux volumes créés mettront en évidence le patrimoine, définiront les espaces extérieurs, s’adapteront aux constructions en périphérie du site tout en contribuant à créer un ensemble immobilier, poursuit Tom Beiler. Vu l’envergure du projet et la volonté de créer des quartiers vivants, une certaine mixité s’impose. »

Le bourgmestre de la commune de Diekirch, Claude Haagen, est particulièrement attentif aux facteurs devant permettre cette mixité des fonctions et des publics. Entre les bâtiments anciens et nouveaux, des surfaces vertes seront aménagées, ainsi que des chemins devant favoriser la mobilité douce.
Le développement de ce projet, dont le volet financier n’a pas été évoqué par ses instigateurs, doit être mis en relation avec le développement de la Nordstad. Il lui est complémentaire. Dans une région qui connaît une croissance démographique significative, ce projet est évidemment plus que bien accueilli.