ENTREPRISES & STRATÉGIES

Luxaviation

Champion mondial, mal-aimé chez lui



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La flotte de Luxaviation va passer à 250 avions et se diversifier. (Photo: DR)

L’opérateur d’aviation d’affaires Luxaviation a franchi un nouveau cap avec l’acquisition de 100% de son concurrent suisse Execujet. La transaction hisse la société luxembourgeoise au rang de numéro deux mondial, avec une flotte de 250 avions et plus de 1.500 employés. Pour autant, la compagnie ne trouve pas, au Grand-Duché, un écho à ses demandes d’établissement d’installations de maintenance dignes de ce nom.

Le groupe luxembourgeois d’aviation d’affaires, Luxaviation, a réussi une opération qui le hisse dans le monde des très grands, avec l’achat de 100% du capital de son concurrent suisse Execujet Aviation Group, avec son millier d’employés, une flotte diversifiée de 165 avions et un chiffre d’affaires qui avoisinera les 500 millions de dollars cette année. «Cette acquisition fait de nous le deuxième plus grand opérateur au monde après l’américain Netjet et le premier au dehors des États-Unis», se félicite Patrick Hansen, le CEO de Luxaviation, dans un entretien à Paperjam à bord d’un Cessna Citation reliant Luxembourg à Bruxelles puis Paris-Le Bourget pour un mini-tour du propriétaire.

L’intégration d’une compagnie comme Execujet fait en effet passer la société luxembourgeoise, qui avait multiplié les emplettes au cours des trois dernières années, sur une autre planète en étendant la zone de couverture à 18 «bases», un peu partout dans le monde, notamment dans des zones de forte croissance pour une telle activité.

Luxaviation devient surtout un opérateur global dans l’aviation d’affaires, du transport de passagers aux opérations de maintenance des avions qui ne lui appartiennent pas en propre (à l’exception de sept appareils qui vont d’ailleurs bientôt sortir de son portefeuille, car ils ne correspondent plus au modèle d’affaires). Les appareils font l’objet de contrats avec leurs propriétaires, soit pour l’entretien et les opérations en vol, soit pour leur location (activité de charter), étant donné que ces avions sont rarement utilisés tous les jours par leurs propriétaires.

Pour le patron de Luxaviation, sa compagnie et Execujet sont des sociétés «très complémentaires». Il n’y a donc pas de dégraissage à attendre dans les rangs des employés du nouveau groupe qui en compte désormais 1.550. «Il est très clair qu’il fallait nous consolider sur le marché. Nous voulions atteindre la taille critique depuis trois ans. Nous l’avons réalisé il y a deux ans avec l’acquisition du belge Abelag. Aujourd’hui, nous allons devenir une compagnie européenne profitable à long terme, affirme-t-il. Il fallait qu’on se développe sur les marchés en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique, qui sont les marchés de croissance de l’avenir.»

Pour l’heure, et comme dans les opérations de rachat successives réalisées par Luxaviation ces trois dernières années, Execujet va conserver son nom, son identité et la plupart de ses dirigeants, mis à part son fondateur, l’Irlandais Niall Olver qui quitte la direction pour devenir conseiller.

Du coup, Patrick Hansen hérite de la présidence du conseil d’administration. Le montant de l’acquisition n’a pas été rendu public. «C’est un prix à neuf chiffres», se contente de dire le CEO.

Comment cet achat a-t-il été financé par une compagnie qui, à ses débuts il y a sept ans, était valorisée à un million d’euros et dont la valeur aujourd’hui atteint les neuf chiffres? «D’abord, notre propre cash flow, il y a eu ensuite un peu de financement bancaire – mais pas par un établissement luxembourgeois – et en troisième lieu les fonds de private equity», répond M. Hansen.

En début d’année, son groupe avait levé sur les marchés financiers sous la forme d’obligations 30 millions d’euros dans deux opérations successives de 10 puis 20 millions d’euros. Une autre partie des fonds vient de CMI (l’un des plus grands fonds de private equity en Chine qui compte dans son actionnariat 59 grands industriels chinois), avec lequel Luxaviation avait conclu au mois dernier un accord de partenariat en matière de leasing d’avions privés.

CMI devrait d’ailleurs entrer dans le capital de Luxaviation, «mais pas plus d’un tiers», indique le CEO du groupe, qui détient à titre personnel un tiers de la compagnie et n’entend pas passer la main. «J’essaie de rester maître à bord aussi longtemps que possible, et lorsque je dis moi, ça veut dire aussi mes amis luxembourgeois.» Ceux qui, comme Philippe Kaufmann (avec lequel il a créé les fonds Edison Capital Partners et Saphir, ce dernier véhicule ayant racheté la brasserie Diekirch), Claude Mack ou l’avocat René Faltz, l’ont accompagné dès les débuts un peu chaotiques de la compagnie et sa flotte de deux avions. En ce temps-là, Luxaviation était encore aux mains d’un petit oligarque russe, Nicolay Bogachev, qui fut longtemps le chouchou des autorités luxembourgeoises, à tout le moins d’un ministre socialiste de l’Économie, avant de finir en disgrâce, à moitié ruiné.

Un milliard de chiffre d’affaires d’ici 2019

L’opération Execujet, en gestation depuis le mois de septembre 2014, a exigé une réorganisation de la société mère au Luxembourg, avec la constitution toute récente d’une holding au capital de 110 millions d’euros. «L’actionnariat a été simplifié, la dette restructurée au niveau de la nouvelle holding, ce qui devrait faciliter l’arrivée de nouveaux investisseurs», indique M. Hansen. Et plus tard, sans doute, une entrée en Bourse à l’agenda de Luxaviation à l’horizon de 2017, si les conditions de marché s’y prêtent.

Le listing, s’il doit se faire, se fera à la Bourse de Hong Kong. Une seconde cotation à la Bourse de Luxembourg n’est pas exclue, mais n’est pas une priorité, vu l’étroitesse du marché et son peu d’activité, donc de liquidités.

L’ouverture du capital doit servir la croissance de Luxaviation qui a pas mal d’appétit et une shopping list (mais pas aux États-Unis, selon son CEO) encore bien remplie. L’objectif de la compagnie, qui doit réaliser un chiffre d’affaires de 500 millions de dollars cette année dans un secteur qui permet de dégager une marge Ebitda de 10% environ, est d’atteindre le milliard de dollars à l’horizon de 2019. Ça passera forcément par de nouvelles acquisitions.

En attendant, l’opérateur luxembourgeois va calmer son appétit vorace d’une petite année, qui lui permettra de digérer cette dernière opération et de parfaire la structuration d’un groupe qui va peut-être devoir se trouver un nouveau nom. La réflexion devrait aboutir au mois de juin: «Chez nous, tout va très vite. Nous allons maintenant développer notre croissance organique pendant plus d’un an. Il s’agit désormais d’intégrer ce que nous avons.»

Execujet dispose d’AOC, c’est-à-dire de licences pour opérer des vols commerciaux en Suisse, en Grande-Bretagne et au Danemark, qui s’ajoutent aux licences déjà dans les mains du groupe Luxaviation. «Nous avons neuf licences en Europe et huit autres à travers le monde, c’est suffisant et satisfaisant pour l’intérêt de nos clients», assure le dirigeant.

L’intégration de la compagnie suisse permet aussi à Luxaviation de consolider ses activités dans la maintenance et l’entretien des avions pour le compte de ses clients.

Elle a hérité, entre autres, d’un premier centre opérationnel à Dubaï qui fait travailler 150 personnes et d’un second en Afrique du Sud qui emploie une centaine des personnes. Ces bases complètent celles de Bruxelles et de Paris-Le Bourget. Au Luxembourg, paradoxalement, le groupe d’aviation privée peine, depuis deux ans, à obtenir les autorisations pour construire un centre de maintenance et d’opérations en vol et doit à l’heure actuelle se contenter «d’un hangar non viable», qui occupe trois personnes avec des opérations limitées sur le plan technique. Il est possible d’y changer des ampoules à l’abri de la pluie ou d’effectuer de menues réparations, mais pas davantage, l’infrastructure louée au Findel ne s’y prêtant pas. «Il est impossible de faire ici de la maintenance pour 250 avions», assure le CEO. Il est vrai que comparé aux installations du Bourget ou de Zaventem, le hangar du Findel devrait faire rougir les autorités au Grand-Duché. Et c’est peu dire.

L’état des lieux pourrait faire croire que dans son propre pays, Luxaviation n’est pas la mieux servie des compagnies d’aviation. Ce n’est pas faute d’avoir demandé aux autorités de gestion de l’aéroport les autorisations nécessaires pour installer une base opérationnelle capable de faire travailler quelques 150 personnes dans la maintenance et le dispatching des avions en vol.

Les plans d’architecte sont prêts depuis deux ans au moins. L’argent aussi: une quinzaine de millions d’euros serait sur la table, selon son dirigeant qui n’attend plus que le feu vert des autorités.

Un rendez-vous est du reste imminent avec le ministre du Développement durable et des Infrastructures, François Bausch, pour en discuter. Et plus si affinités…