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«C’est une Europe qui marche»



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Claudie Haigneré fait l'éloge de l'Agence spatiale européenne dont les membres sont obligés de financer la recherche fondamentale et la recherche appliquée. (Photo: CSI)

L’astronaute française Claudie Haigneré était l’invitée d’honneur d’un colloque sur le cofinancement des projets de recherche européens jeudi et vendredi.

Le Fonds national de la recherche accueillait cette semaine à la Chambre de commerce une conférence des Actions Marie Sklodowska-Curie, un programme européen destiné à promouvoir l'excellence de la recherche européenne via des financements à tous les niveaux (local, régional, national et européen). Les 200 participants de 30 pays différents ont pu côtoyer Claudie Haigneré, première astronaute française et ancienne ministre de la Recherche puis des Affaires européennes en France dans les années 2000. Rencontre.

Après avoir passé cinq ans à la tête d'Universcience (regroupant la Cité des sciences et de l'industrie et le Palais de la découverte près de Paris), vous voilà de retour à l'Agence spatiale européenne (Esa)...

«Je suis très heureuse d'être de retour à l'Agence spatiale européenne parce que je suis une Européenne convaincue et je trouve qu'aujourd'hui, on a une vision et un sentiment d'Europe qui sont plutôt négatifs, sur la défensive (les migrants, le terrorisme, la crise économique...). Tout cela enlève un peu ce désir d'Europe, ce désir de la construire, d'y croire et de la faire ensemble.

La matière spatiale est une matière tout à fait extraordinaire pour montrer à quel point on réussit quand on a des synergies.

Claudie Haigneré, astronaute française

J'ai été ministre des Affaires européennes au moment du non français au référendum sur le traité en 2005 - ça a été un épisode un peu difficile à vivre. Mais j'ai de nouveau cette envie de me battre pour l'Europe et je trouve que la matière spatiale est une matière tout à fait extraordinaire pour montrer à quel point on réussit quand on a des synergies. Ça c'est une Europe qui marche, parce que les forces sont mises en commun. C'est une Europe qui se projette dans l'avenir. J'aimerais que l'Europe puisse de nouveau être vue comme apportant sa contribution dans la globalisation - on n'est pas que la 'Vieille' Europe!

Quel est votre rôle en tant que conseillère spéciale du directeur général de l'Esa, Johann-Dietrich Wörner?

«Il m'a demandé de travailler sur Eiroforum - European Infrastructure Research Organisation Forum -, qui regroupe huit grandes infrastructures de recherche: le Cern (recherche nucléaire), l'Esa, l'Eso (Observatoire européen austral), l'EMBL (biologie moléculaire), l'ILL (neutrons), l'ESRF (synchrotron), le XFEL (laser) et Eurofusion (énergie de fusion). On est vraiment dans le cœur d'une recherche d'excellence. Il s'agit pour moi de trouver comment promouvoir cette excellence, ce qu'on peut apporter à la Commission, à l'espace européen de la recherche ou dans les collaborations internationales.

Il faut qu'on fasse mieux pour porter cet esprit européen.

Claudie Haigneré, astronaute française

Le directeur général m'a aussi chargée de l'aider à développer l'esprit européen au sein de l'Esa, en se disant que les astronautes sont des ambassadeurs merveilleux de l'Europe, de cette attractivité de la science, de la technique, de la passion. Et c'est vrai qu'aujourd'hui, moi, astronaute française, je suis très connue en France, Samantha Cristoforetti est très connue en Italie... mais il faut qu'on fasse mieux pour porter cet esprit européen - et je trouve que c'est aussi essentiel que de construire un bon lanceur (rires!). Les astronautes incarnent un rêve, une envie. Tout le monde a un peu quelque part un rêve d'exploration, de découverte, de curiosité. L'astronaute l'incarne, il peut le raconter car il a senti la microgravité dans son corps, il a vu par le hublot avec ses yeux les orages, la déforestation.

Justement, comment est née votre vocation?

«En 1969, j'avais 12 ans et, pour moi, les premiers pas sur la lune ont été un moment magique. Une révélation de se dire: des rêves peuvent devenir des réalités. C'est ce que je dis souvent aux jeunes aujourd'hui: ayez des rêves. Si vous n'avez pas de rêves, ce ne sont pas les autres qui vont vous les apporter ou alors ce ne seront pas les vôtres. Je suis devenue médecin, et c'est à l'hôpital où je travaillais comme rhumatologue que j'ai vu cette petite affiche du CNES - le centre spatial français -: «cherche scientifiques pour mener à bien des programmes scientifiques à bord». Il fallait un doctorat, j'étais docteur en médecine. La porte du rêve était ouverte! J'ai saisi cette chance-là, je suis rentrée dans le processus de sélection. Et la réalité a été encore plus belle que le rêve que j'avais en tête.

On arrive à aller plus loin ensemble.

Claudie Haigneré, astronaute française

Les dépenses en R&D stagnent autour de 2% du PIB européen, quand d'autres régions du monde investissent davantage. Comment doper la recherche européenne?

«Il faut d'abord former le capital humain - avoir des jeunes gens intéressés, qui savent collaborer, s'ouvrir et penser différemment. Je suis d'ailleurs heureuse de voir que vous avez un ministère de la Recherche et de l'Enseignement supérieur. Ensuite, il y a un écosystème à installer, faire que la recherche publique rencontre la recherche privée, que l'interdisciplinaire existe vraiment. Et puis, bien sûr, il faut mettre l'argent qui permet la recherche, tout en déterminant aussi des priorités. C'est important qu'on puisse analyser à certains moments de la recherche où on en est, comment continuer à avancer, si on est dans une impasse.

Mais on ne peut se contenter de la recherche appliquée au détriment de la recherche fondamentale...

«C'est pour cela que l'Esa a un fonctionnement particulier. Les 22 États membres ne sont pas engagés sur tous les sujets. Il y a deux programmes obligatoires: la science spatiale, parce que c'est le cœur de la recherche spatiale, et le développement technologique. Les autres programmes sont facultatifs. Mais en mettant en synergie tous ces éléments, on arrive à aller plus loin ensemble. Et il faut qu'au niveau européen, on y arrive aussi dans le domaine de la recherche.

Au niveau international aussi?

«Effectivement. Jan Wörner a lancé une idée de synergie qui est: pourquoi ne pas penser ensemble le village lunaire? Ça a un peu surpris. La réflexion des agences, c'est plutôt Mars. Mais je trouve que cette idée, parce qu'il la présente comme quelque chose qui met en synergie des technologies robotiques ou d'exploration, avec des objectifs différents, avec des expertises et des compétences différentes, peut faire quelque chose qui ait un sens dans une globalisation ou pour un progrès de l'humanité. Et je trouve que c'est stimulant.»