ENTREPRISES & STRATÉGIES

Soundtastic & Mayfex

Ça va faire du bruit



Joël Heyard et Aaron Baustert (Mayfex) entourent Alexandre Gilbert et Vanessa Leiritz (Soundtastic). (Photo: Jessica Theis)

Joël Heyard et Aaron Baustert (Mayfex) entourent Alexandre Gilbert et Vanessa Leiritz (Soundtastic). (Photo: Jessica Theis)

Soundtastic et Mayfex lient leurs forcent pour offrir tout un panel de services autour du son lié à l’image, notamment au cinéma. Basées à Differdange, elles y apprécient les synergies avec d’autres industries créatives. Elles ont des clients aux États-Unis ou au Japon, mais les producteurs luxembourgeois ne font encore que très peu appel à elles.

Un feu de camp qui crépite et quelques étincelles qui s’échappent dans la nuit, des oiseaux qui gazouillent, un drôle de bruit quand le méchant apparaît, Bruce Willis qui parle français… le cinéma regorge de sons, de tonalités, de voix et de musiques dont on ne se rend pas forcément compte, mais qui contribuent pleinement à la qualité du film. Difficile de s’imaginer que le bruit des étincelles est obtenu en éclatant les bulles en plastique des emballages de protection et que le crépitement du feu vient de bandes magnétiques malaxées…

L’envers du décor qui engendre la magie du cinéma, il se réalise aussi au Luxembourg. Soundtastic et Mayfex, deux sociétés spécialisées dans le son, ont uni leurs forces pour créer un studio à Differdange. Elles y proposent tous les services qui concernent le son: musique, bruitage, doublage, enregistrement, mixage, création sonore, voix pour répondeurs… pour tous les professionnels de l’image et de la communication: cinéma, animation, télévision, publicité…

Derrière ces sociétés, des passionnés qui ont développé leurs compétences au fil de l’expérience. Alexandre Gilbert travaille dans le secteur du doublage à Bruxelles et à Paris depuis plus de 20 ans. Il a entraîné sa compagne, Vanessa Leiritz, dans l’aventure: «Quand j’étais à l’université en langues étrangères appliquées, je voulais apprendre le doublage, mais ça n’existait pas.» Ils ont fondé Soundtastic en 2011 et développent l’activité depuis lors. De leur côté, Joël Heyard et Aaron Baustert ont fondé Mayfex en 2013 après de nombreuses années d’expérience dans divers studios.

Partir de l’image

«Le bruitage, comme le doublage, ça ne s’apprend que par l’expérience», relate Alexandre Gilbert, bien en peine pour expliquer comment fonctionnent les coulisses de ces métiers. Selon les cas – film d’animation ou live – et selon le moment où ils interviennent – parfois dès la préproduction, généralement quand le film est fini et monté – les étapes ne sont pas tout à fait les mêmes. Mais «le point de départ, c’est l’image», précise Vanessa Leiritz, qui cherche toujours à «s’imprégner de l’état d’esprit du film, à comprendre les intentions du réalisateur». Ce qui est loin d’être facile, même quand l’occasion se présente de discuter avec lui: «Certains nous demandent un son ‘chaud’ ou une ambiance ‘bleue’…», s’étonne Aaron Baustert.

Pour le doublage, le départ, c’est chercher les voix et donc trouver les comédiens. Soit il faut imaginer et tester des voix, pour les films d’animation, soit il faut trouver une voix qui ressemble à celle de l’acteur dans la langue originale. Certains comédiens français sont des pointures du genre, attachés à des comédiens américains. Ainsi, Patrick Poivey (Bruce Willis, Mickey Rourke, Bill Murray…), Richard Darbois (Harrisson Ford, Richard Gere, Dany Glover…), Éric Metayer (Tim Roth et des dizaines de personnages animés) sont passés par les studios de Soundtastic.

Selon Vanessa Leiritz, «il y a aussi beaucoup de comédiens locaux que nous avons formés pour cet exercice particulier». En effet, pour un doublage, le comédien doit «oublier» son corps et se concentrer sur sa voix et son texte. Il doit s’effacer lui-même pour être l’autre acteur, sans compter la lecture synchronisée où aucune improvisation n’est possible. Car le dialogue doit non seulement raconter la même chose que le texte original, mais aussi coller parfaitement au rythme et au mouvement des lèvres. Il y a des langues où l’adaptation s’avère particulièrement délicate: «Le japonais et le russe utilisent des longs mots et des longues phrases pour peu de mots en français ou en anglais. L’allemand comprend plus de F que le français…», détaille l’équipe qui parle d’adaptation et non de traduction. Une phase de travail que Vanessa Leiritz apprécie particulièrement: «Je peux passer deux heures sur une phrase pour trouver le mot juste… c’est passionnant!»

Quand il s’agit de création de voix pour les films d’animation, le travail se fait généralement en amont, les animateurs adaptant les dessins des mouvements de bouche au son. Après le travail avec les acteurs, «de la mise en scène sans mouvement», vient le temps de la postproduction. C’est là qu’interviennent Mayfex et les nombreuses possibilités du studio selon les besoins du film. «Nous proposons la création, l’enregistrement et le mixage de bruits, habillage, effets, musique…», explique Aaron Baustert. Le bruit correspond à un moment précis, une action, alors que l’habillage donne une ambiance. Enfin, les effets sont moins naturels, plus créatifs, imaginaires. Le studio propose aussi de réenregistrer les voix quand il y a eu des problèmes en prise directe, ainsi que d’autres services moins liés au cinéma, la création de jingles ou de voix pour les répondeurs par exemple.

Ignorés des Luxembourgeois

C’est donc une offre très complète que proposent Soundtastic et Mayfex. Et les clients viennent parfois de bien loin pour cela: la télévision japonaise NHK, une grosse pointure de la production et de la distribution américaine (Miramax, pour être précis), des télévisions françaises ou encore Netflix n’hésitent pas à faire appel à ces professionnels. Ils s’adressent à la petite société luxembourgeoise pour l’excellent rapport qualité/prix de ses prestations, l’expérience et la passion. «Nous proposons des doublages vers le français, l’anglais, l’allemand et le luxembourgeois, ce qui fait un beau panel de langues», argumente encore Vanessa Leiritz. Curieusement, la production locale n’a pas encore tout à fait trouvé le chemin jusqu’à eux. «Les producteurs luxembourgeois ne nous connaissent pas et ont leurs habitudes en Belgique. On ne nous demande même pas de devis, alors qu’on est très compétitifs… C’est dommage parce que nous voudrions nous impliquer dans la production cinématographique du pays.»

Cette situation pourrait évoluer grâce aux nouvelles synergies mises en place avec Mayfex et bientôt avec d’autres industries créatives differdangeoises.

Pourquoi Differdange?
La ville plus facile

Depuis quelques années, Differdange a complètement revu la politique de la ville pour y attirer des jeunes entreprises et des industries créatives. Paroxysme de cette volonté, le 1535°C et ses centaines de mètres carrés proposés aux éditeurs, producteurs, animateurs, artistes, graphistes et créatifs de tout poil. La stratégie n’échappe pas aux pros du son: «On sent que c’est une ville qui bouge, il y a une réelle émulation entre les différents acteurs créatifs installés à Differdange», souligne Vanessa Leiritz.

Une volonté de travailler ensemble s’inscrit chez tous: un producteur de cinéma qui s’installe bientôt au 1535°C, un studio d’enregistrement et de répétition qui va y être créé. «Nos jeunes sociétés ont choisi Differdange parce qu’il nous semble que le vent de l’avenir souffle par là», estime Aaron Baustert.

Le vent n’est pas un vain souffle. Les instances communales semblent très actives pour soutenir ces sociétés qui s’installent: «Quand on parle au city manager, il demande ‘qu’est-ce que je peux faire pour vous aider?’, c’est assez rare pour être souligné», renchérit Alexandre Gilbert.