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Le blog de Carlo Thelen

Brexit: entreprises, préparez-vous!



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Carlo Thelen: «À plus long terme, le Brexit est un jeu à somme négative d’où ne sortiront que des perdants.» (Photo: Sven Becker / Archives)

Le 23 juin 2016, le peuple britannique a fait connaître par voie de referendum sa volonté de quitter l’Union européenne. Plus de deux ans après cet événement historique inédit, et à moins de 40 jours avant la date butoir de sortie du 29 mars 2019, un accord final entre l’Union européenne et le Royaume-Uni reste encore à trouver, ou, disons plutôt, à valider des deux côtés de la Manche.

Alors que le temps s’égrène, les chances de parvenir à un terrain d’entente jalonnant une sortie britannique ordonnée s’amenuisent inexorablement.

Rétrospective sur un mariage de raison 

Au tournant économique et historique majeur où nous nous tenons aujourd’hui, c’est avec une certaine nostalgie que je porte un regard rétrospectif sur le passé commun du Luxembourg et du Royaume-Uni.

Ce fut, à mon sens, un passé fructueux, où nos deux pays, renforcés par les avantages du marché unique européen, n’ont cessé d’affermir leurs relations commerciales et diplomatiques mutuelles. C’est ainsi qu’aujourd’hui, en termes d’échange de marchandises, le Royaume-Uni constitue pour le Luxembourg, respectivement le cinquième et septième plus grand partenaire pour les exportations et les importations.

En 2017, le Grand-Duché a ainsi réalisé avec le Royaume-Uni des échanges commerciaux de 518 millions d’euros issus des exportations de biens, et 425 millions d’euros d’importations de biens.

Également du côté des services, la relation entre le Luxembourg et le Royaume-Uni tient plus de la complémentarité que de la compétition. En 2017, les échanges de services avec le Royaume-Uni se sont traduits par 12,920 milliards d’euros d’exportations et 12,689 milliards d’euros d’importations.

Il convient de mentionner que 8 des 139 banques établies au Grand-Duché sont britanniques.

Carlo Thelen, directeur de la Chambre de commerce

Nos places financières internationales ont grandi ensemble, poussées vers l’avant par un effet d’émulation qui a significativement contribué à déployer les activités bancaires, d’assurances et d’investissement dans nos deux pays. Les exportations de services financiers ont atteint 7,04 milliards d’euros en 2017, alors que les importations de services financiers se sont élevées à 7,88 milliards cette même année. 

En outre, il convient de mentionner que 8 des 139 banques établies au Grand-Duché sont britanniques, et que, dans le domaine des fonds d’investissement, le Royaume-Uni représente notre deuxième partenaire après les États-Unis, avec une part de marché de 18,4%. Du côté des investissements étrangers directs, 421 milliards d’euros britanniques ont été investis au Luxembourg.

Impact économique important

À plus long terme, le Brexit est un jeu à somme négative d’où ne sortiront que des perdants. Cependant, certains perdront plus que d’autres, selon leur degré de préparation: il est donc important de faire dès à présent le point sur la situation concrète, ainsi que sur les nouvelles règles et forces en vigueur dans le monde post-Brexit à venir.

Comme le Royaume-Uni est un partenaire économique majeur du Luxembourg, sa santé économique influence également celle du Grand-Duché. C’est ainsi que la Commission européenne, dans l’édition d’automne 2018 de ses prévisions économiques, prévoit la fragilisation de l’économie luxembourgeoise, qui, largement ouverte au commerce extérieur, est particulièrement sensible à la montée des tensions internationales.

La croissance du Grand-Duché serait ainsi limitée à 3,0% en 2019, et à 2,7% en 2020. En outre, un rapport du Fonds monétaire international (FMI) estime que la croissance de l’Union européenne diminuerait de 1,5%, et que le Luxembourg, avec son économie significativement ouverte, serait parmi les pays qui souffriraient le plus du Brexit, à côté de l’Irlande, des Pays-Bas, de la Belgique, de Malte et de Chypre.

Le FMI souligne que 4% du PIB luxembourgeois seraient générés grâce à la valeur ajoutée des exportations vers le Royaume-Uni.

Carlo Thelen, directeur de la Chambre de commerce

Le FMI souligne en effet que 4% du PIB luxembourgeois seraient générés grâce à la valeur ajoutée des exportations vers le Royaume-Uni, ce qui est la seconde plus importante proportion après l’Irlande.

Plus concrètement, l’enquête «Le Brexit et les conséquences pour les entreprises luxembourgeoises», réalisée par la Chambre de commerce, en partenariat avec l’Enterprise Europe Network, en octobre 2018, révèle que les effets négatifs les plus attendus par les entreprises luxembourgeoises seraient un surcoût des transports lié à la réorganisation des flux logistiques, une complexification accrue des formalités administratives et douanières, ainsi qu’une perte de compétitivité des produits européens sur le territoire du Royaume-Uni.

En effet, un «hard Brexit» réintroduirait de manière subite une frontière extérieure de contrôles tarifaires et non tarifaires pour les biens.

En conséquence, les activités économiques reposant sur l’approvisionnement et la vente en flux tendus subiraient une lourdeur administrative douanière contraignante et nuisible pour leur productivité et leur compétitivité. À titre d’illustration, la Manche est traversée chaque jour par 16.000 camions. Or, selon une étude commandée à l’Imperial College par la BBC, chaque minute de contrôle supplémentaire aux heures de pointe pourrait créer 16 kilomètres de file d’attente.

Pour les entreprises, le Brexit – et, plus encore, le «no deal Brexit» – nous projetterait dans un passé considéré comme antédiluvien pour les générations ayant grandi avec l’Union européenne: nous retournons en effet à une situation où les entreprises se heurteront au quotidien à des barrières commerciales, qui avaient été abolies par le marché unique, instaurant la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes.

L’impact du Brexit ne se réduit pas seulement à des chiffres. Il nous concerne tous concrètement en tant que citoyens et entreprises.

Carlo Thelen, directeur de la Chambre de commerce

Or, ce voyage dans le temps a un coût pour tous: au Luxembourg, les prévisions du Statec le soulignent clairement, tandis que chez nos voisins d’outre-Manche, les fondamentaux économiques semblent d’ores et déjà en avoir fait les frais, et le taux de croissance britannique a été divisé par deux depuis la date du referendum de juin 2016.

En outre, je tiens à accentuer le fait que l’impact du Brexit ne se réduit pas seulement à des chiffres. Il nous concerne tous concrètement en tant que citoyens et entreprises, que nous soyons rattachés à l’Union européenne et/ou au Royaume-Uni. Le Brexit apporte ainsi une charge émotionnelle lourde.

Alors que les débats passionnés fusent au sein de la classe politique et parmi les citoyens au Royaume-Uni, un climat d’incertitude généralisé pèse lourdement. Ce dernier perturbe le commerce et les relations économiques et internationales, tout en entravant les décisions d’investissements, enrayant ainsi les possibilités d’une croissance dynamique future.

Anticiper et se préparer

Alors que la date butoir du 29 mars approche à grands pas, il est fondamental, pour les entreprises, pour leurs activités et pour leurs clients, que l’ombre fasse place à la lumière, et que nous parvenions à une situation stable, claire et acceptable. Les incertitudes liées au long feuilleton britannique doivent prendre fin dès à présent: il faut cesser d’être dans une situation d’attente, passer d’un statut d’observateur à celui d’acteur des prochaines phases et se préparer résolument à la nouvelle situation.

À l’échelle de l’Union européenne, pour ne citer que quelques exemples de mesures préparatoires, une proposition visant à atténuer l’incidence d’un scénario de «no deal» sur le transport et la connectivité ferroviaires a été adoptée le 12 février 2019, et la Direction générale fiscalité et union douanière a entamé, le 18 février 2019, une campagne de communication visant à préparer concrètement les entreprises – et plus particulièrement les PME – à un «no deal Brexit», via la publication d’un ensemble de guides pratiques assortis de conseils.

Notre gouvernement a mis en place de nombreux dispositifs de soutien et de préparation, tels que la rubrique «Brexit FAQ» sur le guichet.lu ou, encore la rédaction de divers projets de loi visant notamment à sécuriser la place financière luxembourgeoise et à assurer la continuité au niveau des études universitaires et la reconnaissance de qualifications relatives à des professions-clés pour l’économie et la société luxembourgeoise (ex.: médecin, pharmacien, sage-femme, architecte, etc.).

Malgré les perturbations liées aux tensions internationales, le Luxembourg reste une place financière internationale robuste et attractive de par son expertise dans les fonds d’investissement et la gestion de fortunes, ainsi que pour sa notation AAA, véritable label de confiance, témoignant de l’ouverture, de la fiabilité et du dynamisme du pays.

Au niveau réglementaire, la CSSF a mis en place de nouvelles circulaires de sécurisation.

Carlo Thelen, directeur de la Chambre de commerce

En outre, de nombreux fonds sont conçus, enregistrés et administrés avant d’être gérés ailleurs (à la City, par exemple). Une étude réalisée en janvier 2019 par KPMG recense pas moins de 46 entreprises qui auraient annoncé leur intention de se relocaliser sur le sol luxembourgeois, tandis que quelque 80 autorisations d’établissement ont été accordées à des établissements financiers ayant choisi une relocation au Luxembourg.

Notre secteur financier a donc pris ses dispositions par la mise en place de groupes de travail spécifiques, des efforts de sensibilisation, ainsi que des procédures de diagnostic de leur situation par rapport aux effets du Brexit. Au niveau réglementaire, la CSSF a mis en place de nouvelles circulaires de sécurisation.

De nombreuses entreprises industrielles, qu’elles soient multinationales ou de taille plus restreinte, se sont d’ores et déjà préparées au Brexit.

J’invite donc tous les acteurs économiques à suivre ces exemples vertueux et à se préparer sérieusement et collectivement au retrait – avec ou sans accord – du Royaume-Uni, et je les assure de l’entier soutien de la Chambre de commerce pour franchir ce tournant économique et historique majeur.

La Chambre de commerce vous assiste 

Que ce soit via la «Brexit helpline» (brexit@cc.lu), via les informations sectorielles et thématiques sur le site www.cc.lu, ou encore via le cycle de conférences dédiées, la Chambre de commerce fournit en effet à toute entreprise intéressée un ensemble d’outils-clés visant à répondre concrètement à leurs préoccupations et défis, pour ainsi faciliter leur transition vers le monde post-Brexit imminent.

Je tiens aussi à porter une attention plus particulière aux petites et moyennes entreprises (PME), qui constituent plus de 99% du tissu économique luxembourgeois, plus des deux tiers de l’emploi, et quelque 70% de la valeur ajoutée du pays. Ces dernières hésiteraient en effet, selon l’enquête «Le Brexit et les conséquences pour les entreprises luxembourgeoises», à initier des préparatifs relatifs au Brexit en raison des coûts liés, voire du manque d’information et/ou de temps [1].

Or, les PME pourraient avoir une sensibilité particulièrement élevée aux conséquences de la sortie britannique, en raison d’un portefeuille de clients et fournisseurs moins diversifié que leurs homologues de plus grande taille, ainsi qu’en raison de marges relativement étroites qui pourraient être bouleversées par les surcoûts engendrés par le Brexit (surcoût administratif, juridique, logistique, d’approvisionnement, de distribution, etc.).

La Chambre de commerce renouvelle son invitation à utiliser les différents dispositifs de préparation mis en place.

Carlo Thelen, directeur de la Chambre de commerce

Consciente de cela, la Chambre de commerce renouvelle son invitation à utiliser les différents dispositifs de préparation mis en place et conseille fortement aux entreprises d’exécuter un diagnostic situationnel et de procéder en priorité à l’analyse des dispositions douanières applicables post-Brexit, à la révision de leurs contrats quant à la juridiction et au droit applicable dans le futur, et à la sécurisation de leurs carnets de fournisseurs et clients, ainsi que de leur chaîne logistique.

Entreprises, préparez-vous! Le temps est en effet à l’anticipation et à l’action en vue de construire, étape par étape, les fondements solides pour une coopération commerciale profitable aux entreprises européennes et britanniques.

[1] L’enquête révèle que 67% des répondants n’envisagent pas de plan d’action particulier en lien avec le Brexit, en raison d’engagements financiers jugés trop lourds par rapport aux incertitudes liées au Brexit.

Carlo Thelen est directeur de la Chambre de commerce, et cet article est disponible sur son blog avec accord de l’auteur.