COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Ressources humaines

Patrick de Maeseneire

«Bon pour notre industrie, moins pour l’économie»



«Nous marchons très fort au Luxembourg.» Patrick De Maeseneire, CEO d'Adecco (Photo: Julien Becker)

«Nous marchons très fort au Luxembourg.» Patrick De Maeseneire, CEO d'Adecco (Photo: Julien Becker)

De passage pour fêter les 20 ans de présence d’Adecco à Luxembourg, Patrick De Maeseneire, CEO de la société de recrutement, met en perspective les résultats de ses filiales locales par rapport à l’activité globale du groupe.

Monsieur De Maeseneire, voilà 20 ans qu’Adecco est présente à Luxembourg sur le marché de l’intérim. Comment jugez-vous votre activité au Grand-Duché?

«Déjà responsable du Luxembourg entre 1998 et 2001, je pense très bien connaître le pays et Adecco. J’ai même brièvement travaillé sous l’autorité de Fabrice Poncé (industry director chez Adecco, ndlr.). Nous marchons très fort ici et avons toujours gardé le moral. Le marché luxembourgeois présente des similitudes avec la Suisse, car le taux de chômage évolue normalement autour de 4%. Ce qui s’avère très faible comparativement aux autres pays européens. Quoiqu’aujourd’hui, 5,9% de chômage constitue un taux relativement élevé pour le Luxembourg. Un certain manque de candidats caractérise également le marché local. Beaucoup de résidents étrangers, notamment français ou belges, viennent travailler pour l’offre proposée au Luxembourg.

Quelles sont les conséquences de l’acquisition du géant du recrutement professionnel américain, MPS, sur vos activités au Luxembourg?

«Le marché se divise entre généralistes et professionnels sur une base un tiers-deux tiers. En 2009, Adecco figurait à 17% d’emploi de généralistes. Or, cela a toujours été la volonté du groupe d’être plus présent au niveau du professional staff­ing. Bien que leaders, nous ne représentions pas le marché. Les marges sont plus élevées au niveau du recrutement professionnel, car il y a un manque de candidats. Donc les prix augmentent en vertu de la loi de l’offre et de la demande.

Au niveau mondial et durant les 15 dernières années, la croissance dans le professionnel à été trois fois plus élevée que dans le généraliste. Racheter MPS l’an dernier présentait donc une réelle opportunité pour se renforcer dans cette activité. Pour l’instant, nous sommes à 28%. Ce n’est pas encore un tiers, mais nous allons y arriver. Quoi qu’il en soit, au niveau du groupe, le temporaire reste le plus important. Nous avons perdu entre 30 et 40% du chiffre d’affaires pendant la crise. Nous sommes toujours largement en deça du chiffre d’avant-crise.

Concernant le Grand-Duché, MPS était présent sur le marché avec Badenoch&Clark et fonctionnait déjà très bien, notamment grâce aux recrutements dans les services financiers. Pour cette raison, nous allons utiliser la marque dans toute l’Europe pour ce qui concerne le professional staff­ing. Les back-offices sont rassemblés, au Luxembourg comme partout, à l’exception des Etats-Unis où les deux ‘backs’ perdureront.

Il est souvent dit que les sociétés de recrutement permettent de dessiner les tendances économiques. Quelles sont-elles?

«Nous accordons beaucoup d’importance aux prévisions de taux de chômage. Or, pour tout ce qui relève de l’emploi ouvrier, le chômage va stagner aux alentours de 15-16% jusqu’en 2020 dans les pays de l’OCDE. Ce qui m’effraie.
En ce qui concerne le professionnel, les taux fluctueront autour de 3-4%. Un manque va donc se faire sentir. Il faut trouver des solutions et notamment encourager la mobilité. Ce qui ne se trouve pas en Europe de l’Ouest ou aux Etats-Unis, où le chômage des cols bleus avoisine les 16%, va devoir être importé d’ailleurs.

La reprise va être longue et lente. Nous parlions déjà au forum de Davos du jobless recovery, soit un rebond sans recruter de ‘fixe’. Ce qui est le cas. Le taux de chômage reste le même, mais nous sommes poussés par une croissance de 13% au 2e semestre, 16% au mois de juin au niveau du groupe. La croissance économique ne justifie pas notre progression.

Nous connaissons parfois des taux 5 à 6 fois supérieurs à la croissance. Adecco France a progressé de 20% au mois de juin avec une croissance économique nationale de 1,5%. Les multiplicateurs ont beaucoup changé. Notre croissance est plus élevée que prévu. Cela signifie que les sociétés recrutent des temporaires pour les inventaires. C’est bon pour notre industrie, mais pas trop pour l’économie.

Comment le réseau d’agences est-il organisé, notamment en termes de réserves de main-d’œuvre?

«Nous voyons surtout de la réserve dans l’est de l’Europe. Nous sommes présents dans tous ces pays et avons des programmes pour rendre la main-d’œuvre mobile selon les besoins. Toutes les professions sont concernées.

Par exemple, en Europe occidentale, le besoin se fait surtout sentir dans les soins et la construction. Il faut des ouvriers polonais, des ouvriers qui viennent du sud. Il y a encore plus de pénuries qu’avant. Certains pays manquent de médecins et de pharmaciens. Un programme nous permet de ramener des pharmaciens de Pologne vers la Norvège pour faire en sorte que les pharmacies ne ferment pas. Les taux de chômage sont toujours très élevés. En Espagne, 20%, 40% pour les moins de 25 ans. Le temps que les politiques de formation prennent corps, il y a des manques. Les ressources ne sont pas forcément adaptées aux besoins post-crise.»

 

Management - Le marché luxembourgeois à la loupe

Le marché de l’intérim vu par Noël Dubois, country director:

«Tout ce qui est financier n’a pas encore redémarré. Aujourd’hui, c’est encore très calme. Les profils demandés après la crise ne seront pas les mêmes qu’avant. Il faudra trouver de nouveaux candidats ailleurs. Le secteur ‘office’ fonctionne aussi bien. De même pour l’industrie. Nous sommes à 40%
de plus que l’année passée.»

Les ressources vues par Fabrice Poncé, industry director:

«La Grande Région ne suffit plus à alimenter le marché en main-d’œuvre industrielle. C’est le changement majeur de ces dernières années. Nous avons élargi le scope sur toute l’Europe, sur l’Allemagne, la Pologne ou l’Irlande. Les sociétés elles-mêmes organisent des forums de recrutement dans ces pays.
Par ailleurs, nous notons un dysfonctionnement entre l’augmentation du coût de la vie et la stagnation des salaires. Les deux se nivellent. Un jeune Parisien ne voit dorénavant plus d’avantages à quitter Paris pour Luxembourg.»

Les juniors vus par Julie Noirhomme, HR solutions director:

«Le Luxembourg a des universités qui sont encore en état de balbutiement. La majorité des juniors vient de l’étranger, notamment de Londres. Cette règle s’applique à l’intérim et au permanent, pour les agences office comme pour la finance. La problématique du Luxembourg va être de former des candidats, car toutes les entreprises se restructurent pour développer de nouveaux businesses et les profils demandés vont évoluer. Nous nous orientons vers des recrutements de profils très spécialisés qui ne se trouvent pas encore sur le marché. Nous allons voir ce que font les entreprises luxembourgeoises pour retenir ces jeunes.»

Le recrutement dans la finance vu par Darren Robinson, recruitment director:

«Concernant le staffing, le secteur financier reste le plus important. Les sociétés recherchent des comptables qualifiés dans l’IFRS, les consolidations ou le risk compliance. Les fiscalistes et les juristes restent demandés. Il s’agit d’une demande modeste, mais toujours des mêmes profils. Concernant les comptables, ils doivent parler anglais et français.»