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Avis d'expert

Bitcoin et blockchain: un bilan énergétique très lourd



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La ferme à bitcoins Genesis, en Islande, bénéficie d’une électricité bon marché pour son activité. (Photo: Marco Krohn

La plupart des applications fintech existantes (dont la crypto-monnaie bitcoin), utilise le principe de la blockchain. Cette technologie a cependant un important revers de médaille: son coût énergétique démesuré, rarement mis en avant par ses promoteurs. Ceci pose la question de manière plus générale de la soutenabilité de technologies présentées comme prétendûment neutres pour l’environnement, par rapport aux technologies existantes qu’elles entendent remplacer.

Les promoteurs des fintech ne tarissent pas d’éloges sur les innombrables possibilités d’application basées sur la blockchain, cette technologie permettant de certifier la légalité et l’authenticité d’une transaction en ligne en mode «peer to peer», c’est-à-dire sans être dépendant d’un tiers certificateur qui authentifiera la transaction, comme une banque ou une centrale de cartes de crédit par exemple.   

Aujourd’hui, la concrétisation la plus connue de la blockchain est la crypto-monnaie bitcoin. Pour assurer l’inviolabilité de la transaction en bitcoins, son créateur Satoshi Nakamoto (un pseudonyme) a mis en place un concours de résolution d’énigmes mathématiques, du même type que la recherche de décimales de pi. Le premier «mineur» (c’est ainsi qu’on les appelle) qui résout l’énigme par un algorithme empoche 25 bitcoins. La difficulté de cette devinette informatique s’ajuste automatiquement pour être résolue en moyenne toutes les dix minutes. Cette compétition est devenue une course à la consommation d’énergie, sachant qu’il faut aujourd’hui un investissement très conséquent en cartes spécialisées pour pouvoir miner du bitcoin. Les énigmes deviennent toujours plus lourdes en puissance de calcul, et donc gourmandes en électricité. Pour le bitcoin, la longueur de la blockchain s’est accrue très rapidement: elle est passée, selon Quandl, de 27 Go début 2015 à 74 à la mi-2016.

Genesis Mining confessait ainsi dans Business Insider qu’elle était l’une des entreprises les plus énergivores d’Islande, avec une dépense d’électricité de l’ordre de 60 dollars par bitcoin «extrait» — alors qu’elle bénéficiait d’un prix bas du kWh et d’un climat favorable. Ajoutons à ceci que les plus grandes «fermes à bitcoins» sont situées en Chine, pays dont on sait que l’intensité carbone est la plus élevée au monde: 1.050 grammes de CO2 par kWh d’électricité produite d'après le GIEC.

À ce niveau-là, le bitcoin devient à lui seul une menace sérieuse pour l’équilibre du climat: Motherboard a ainsi estimé que l’énergie pour extraire des bitcoins en 2020 pourrait être de l’équivalent de celle de tout un pays comme… le Danemark. Aujourd’hui, une transaction bitcoin est déjà 5 fois plus énergivore qu’une transaction via une carte Visa.

Le plus inquiétant dans tout cela, c’est que la technologie blockchain ne concerne pas uniquement le cas du bitcoin: elle est appelée à être utilisée dans bien d’autres cas nécessitant une authentification de transaction, notamment pour la multitude d’objets liés au sport, à la santé, l’alimentation, etc. sur internet. Ces objets connectés nécessitent d’être régulièrement alimentés en énergie et sont allumés en permanence. Or, si la majorité des objets connectés ne sera probablement pas le support de smart contracts, on envisage cependant un nombre d’objets connectés très élevé dans un futur proche, probablement 20 à 30 milliards au total en 2020 d’après le cabinet de conseil américain McKinsey. Nul besoin d’être prophète pour affirmer que leur consommation électrique cumulée va peser très lourd.

Il serait donc temps, aussi bien selon les ONG prêchant la nécessaire réduction de la consommation électrique que selon les décideurs politiques, de prendre au sérieux cette technologie sous tous ses aspects, y compris en posant la question de sa consommation énergétique: si les secteurs de l’industrie, du transport ou de l’agriculture productiviste sont régulièrement – et à juste titre – accusés de contribuer au changement climatique, il serait assez logique de considérer les nouvelles technologies comme acteurs majeurs du changement climatique puisque celles-ci comptent déjà pour 10% dans la consommation électrique mondiale.