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Export des artistes

Aller au-delà des frontières



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Seed to Tree est un des groupes qui bénéficient du soutien de Music:LX. (Photo: Noah Fohl)

La taille du Luxembourg et de son marché étant ce qu’elle est, s’exporter apparaît, pour de nombreux artistes, comme le Saint-Graal. Depuis 2009, le bureau d’export Music:LX et la Mission culturelle du Luxembourg en France les y aident. Leurs responsables nous expliquent comment.

Monsieur Hourbette, dans quel contexte est né Music:LX?
Patrice Hourbette: «Le modèle des bureaux d’export tel qu’il existe un peu partout trottait dans la tête des promoteurs du projet qui ont créé une asbl en 2009 (Bob Krieps, Gast Waltzing, John Rech, Marco Battistella, Raoul Nadalet…). Ils ont cherché un directeur et m’ont choisi pour mon expérience en tant que responsable du Bureau export de la musique française à Londres. Je suis arrivé en septembre 2011. Avant d’accepter le job, j’ai écouté beaucoup d’artistes pour m’assurer de leur qualité et de la faisabilité de la mission.

Madame Quilez, la Mission culturelle est née la même année…
Valérie Quilez: «En effet, le ministère de la Culture a initié la Mission culturelle du Luxembourg en France en 2009 avec comme volonté d’aider la promotion de la scène artistique luxembourgeoise sur le territoire français. L’idée était de mettre en place un dispositif simple et souple, avec une personne, un petit budget (30.000 euros aujourd’hui).

Quels sont les aspects à développer pour l’export des artistes luxembourgeois?
V. Q.: «C’est un travail de conviction et de prise de conscience de la scène luxembourgeoise et de ses qualités. On a bien une série d’artistes qui peuvent se frotter à la scène internationale. Dans la mesure où je ne dispose pas d’un lieu de programmation, je dois travailler avec des partenaires locaux. Il ne s’agit pas de louer une salle pour y inviter un artiste, mais trouver le partenaire qui a envie de programmer nos artistes. Il m’importe de nouer des relations pérennes où les Luxembourgeois et les Français sont impliqués dès le début du processus.

P. H.:  «Je n’ai pas eu besoin d’identifier les partenaires potentiels parce que mon réseau était déjà très construit. Il fallait mettre nos artistes en contact avec les bonnes personnes et les bonnes structures qui pouvaient être intéressées par ces artistes. Le repérage artistique était donc important avant d’aller démarcher les festivals et salles étrangères. Le plus important est de connaître les personnes, avoir le bon réseau de gens qui vous font confiance et vous écoutent quand vous venez avec des disques. Il faut construire un discours sans être envahissant, connaître les goûts et le type de programmation. Nous avons développé les réseaux en fonction de trois pôles de musique: classique et contemporaine, jazz et pop-rock, et électro. En général, nous proposons une prise en charge du transport des artistes. Nous n’offrons pas les cachets – ce que font certains – parce que j’estime que ce serait brader nos artistes. Notre budget annuel est de 550.000 euros par an, dont un peu plus de la moitié va au soutien aux artistes ou aux opérations de promotion.

V. Q.: «Il faut bien connaître nos partenaires, leurs goûts, leurs axes de travail, leur programmation, pour pouvoir leur proposer des projets en adéquation. Ça prend donc du temps, mais souvent, une fois le pied dans la porte, la relation de confiance s’installe.

P. H.: «Pour un artiste, s’exporter demande aussi un gros travail, il doit en grande partie se prendre en main et se débrouiller tout seul.

Il ne s’agit pas seulement de placer les artistes, mais de les suivre dans la durée…
P. H.: «Nous devons faire la promotion des artistes globalement. Music:LX travaille sur le développement de carrière, pour construire un entourage professionnel pour l’artiste, savoir à quel moment il faut le pousser en fonction de son actualité de sortie de disque par exemple…

V. Q.: «Je suis toujours attentive à l’actualité de l’artiste et à voir s’il est déjà en contact avec une institution en France, pour voir comment je peux faciliter les choses pour que ce partenariat se passe mieux, en apportant un soutien logistique ou financier pour que le partenaire français ose prendre le risque… Il y a une mutualisation du travail et des frais pour faire grossir et grandir ce qui existe déjà, des démarches déjà établies.

Quels sont les bons exemples, les bonnes pratiques?
V. Q.: «Au début, j’ai surtout voulu montrer que c’était possible, en programmant peut-être trop vite, avec des partenaires sans doute moins impliqués. Je cherche à apporter de la pérennité en impliquant de manière systématique les institutions luxembourgeoises dans la programmation et en englobant les partenaires français dès les débuts de la réflexion. Je suis par exemple contente d’avoir intégré l’exposition In Progress (qui était présentée dans le cadre de Design City) aux Designers Days de Paris.

P. H.: «Les meilleurs cas sont ceux où les artistes vont au-delà de ce que nous pouvons faire pour eux. Un des meilleurs exemples cette année a été Gast Waltzing qui a produit un album avec Angélique Kidjo, enregistré avec l’OPL au Luxembourg et dirigé par un chef luxembourgeois… qui est nommé aux Grammy Awards! Nous avons 60 artistes en développement à Music:LX, c’est difficile de suivre tout le monde, tout le temps.

Comment sélectionne- t-on les artistes et les projets?
P. H.: «La sélection se fait assez naturellement. Il faut d’abord qu’il y ait le potentiel, la qualité pour aller à l’export. Il faut aussi que l’artiste donne du temps, de l’énergie et se rende compte que c’est un sacrifice sur sa vie privée. C’est un co-investissement que l’on demande à l’artiste. Bien sûr, au bout du compte, il faut que ça intéresse les partenaires étrangers.

V. Q.: «Je ne suis pas dans mon coin à décider que tel ou tel artiste doit être montré en France. Je travaille main dans la main avec les institutions luxembourgeoises comme le Mudam, le Casino, le Centre national de la littérature, la Philharmonie ou Music:LX pour faire un repérage, une veille et voir dans quelle mesure les partenaires français peuvent être intéressés. Il y a aussi un contexte linguistique et culturel à observer. Il y a des esthétiques différentes, des écritures différentes et tout ne convient pas partout. Ce sont des critères que je dois garder en tête quand je propose des artistes.

Dans le même ordre d’idée, comment choisissez-vous les pays où vous allez?
P. H.: «On cible surtout les pays d’Europe, un peu l’Asie et le Canada. C’est parfois une question de hasard de réseaux, d’affinités, d’occasions. Les États-Unis sont difficiles à pénétrer pour tout le monde. Étonnamment, la Grande Région est difficile à toucher, sans doute parce que c’est trop proche, on ne pense pas qu’il faille des efforts.

V. Q.: «Côté français, avec les nouvelles régions, la Grande Région s’agrandit. Pour le théâtre par exemple, il y a un grand nombre de centres dramatiques nationaux ou régionaux qui font de la création et vers lesquels il sera intéressant d’aller. À condition de penser coproduction et d’inclure la diffusion dès le départ du projet.

Avez-vous le sentiment de jouer un rôle dans le nation branding, la promotion du Luxembourg en général?
P. H.: «Au début, il était important de faire connaître la scène musicale luxembourgeoise comme telle. On n’était pas connu, voire pas pris au sérieux. Maintenant, les gens nous font confiance. On est financé par le ministère de la Culture, on travaille volontiers avec celui des Affaires étrangères et le réseau des ambassades… Je crois que Music:LX contribue à l’image du Luxembourg dans le monde. Quand on a quelque 1.000 concerts dans le monde qui donnent lieu à environ 5.000 articles de presse, je pense qu’on peut dire qu’on est un bon ambassadeur.

V. Q.: «Certes, les artistes ne sont pas toujours identifiés immédiatement comme luxembourgeois. Mais à long terme, sans leur coller un drapeau dans le dos, les artistes se revendiquent Luxembourgeois et certaines institutions recherchent nos artistes parce qu’on travaille bien ensemble. En plus, il faut faire venir les professionnels (programmateurs, directeurs de lieux, commissaires, journalistes) français au Luxembourg, on a développé une relation de confiance, et donné une autre image du pays. Les gens que je rencontre, avec qui je travaille, ne me parlent pas de banque ou d’évasion fiscale.

Qu’aimeriez-vous mettre en place pour aller plus loin?
P. H.: «Ce qu’on peut souhaiter, c’est qu’une industrie musicale se crée et se développe avec de bons managers, des labels sérieux… Il manque une volonté politique à l’image de ce qui a été fait pour le cinéma, il y a 25 ans.

Et, pour la France, établir un lieu, un centre culturel du Luxembourg, vous semble-t-il souhaitable?
V. Q.: «Parfois, je me dis qu’avoir un lieu où programmer les artistes sans aucune entrave serait l’idéal. Mais en y réfléchissant, je sais que ce ne serait pas vraiment une bonne idée. C’est bien d’être obligé d’être en prise avec l’extérieur. Cela ne nous empêche pas d’être membres de l’association des centres culturels étrangers à Paris, qui compte 53 membres et que je préside. Je constate que pour certains, le poids des loyers, des salaires, de l’entretien, freine la programmation plutôt qu’autre chose. Nous avons la chance d’être mobiles et d’être moins dépendants des variations budgétaires.»