POLITIQUE & INSTITUTIONS — Monde

Images du ciel contre affirmations russes

Maxar, le rêve du new space luxembourgeois



S’appuyant sur les images de Maxar Technologies, le plus gros fournisseur de données à la NRO – contre 300 millions de dollars par an – et à un groupe de médias, le New York Times a démonté les explications russes sur le carnage de Boutcha. (Photo: Maxar Technologies)

S’appuyant sur les images de Maxar Technologies, le plus gros fournisseur de données à la NRO – contre 300 millions de dollars par an – et à un groupe de médias, le New York Times a démonté les explications russes sur le carnage de Boutcha. (Photo: Maxar Technologies)

Une fois de plus, les images satellitaires de Maxar Technologies offrent une opportunité au New York Times de remporter le prix Pulitzer pour son travail de vérification des affirmations russes sur les victimes de Boutcha.

C’était avant la comète politique Etienne Schneider. Avant son idée audacieuse de faire du Luxembourg un point central de la nouvelle conquête spatiale, quitte à se concentrer sur certaines verticales comme l’observation de la Terre. Avant que le Luxembourg ait sa propre agence spatiale.

Le 12 janvier 2004, les Canadiens de MacDonald, Dettwiler and Associates (MDA) créent une succursale au Luxembourg. Treize ans plus tard, leur association avec DigitalGlobe aboutit à la création de Maxar Technologies, un des leaders mondiaux de l’observation de la Terre. Maxar ferme la branche luxembourgeoise fin 2018, sans avoir jamais tenté quoi que ce soit depuis le Luxembourg… et cède la Canadienne MDA, spécialisée dans la robotique spatiale, à un consortium dirigé par Northern Private Capital (NPC) pour 1 milliard de dollars canadiens (765 millions de dollars), dans le but d’alléger sa dette, aujourd’hui de trois milliards de dollars.

À 60 ans – un âge qui ignore en réalité les nombreuses recompositions de cette société –, Maxar a 90 satellites à haute orbite capables d’envoyer des images sur Terre à la précision de cinq mètres, dont quatre en très haute définition. Ce sont ces images qui permettront peut-être au New York Times de remporter un nouveau prix Pulitzer. Lundi, Malachy Browne, David Botti et Haley Willis ont démontré que les cadavres qui jonchaient les rues de Boutcha, en Ukraine, n’avaient pas été mis en scène par les Ukrainiens , mais qu’ils étaient déjà morts avant le départ de l’armée russe.

«Pour confirmer le moment auquel les corps sont apparus et auquel les civils ont probablement été tués, l’équipe des enquêtes visuelles du Times a effectué une analyse avant et après des images satellites», racontent les trois journalistes. «Les images montrent des objets sombres de taille similaire à un corps humain apparaissant dans la rue Yablonska entre le 9 et le 11 mars. Les objets apparaissent dans les positions précises dans lesquelles les corps ont été retrouvés après que les forces ukrainiennes ont récupéré Boutcha, comme le montrent les images du 1er avril. Une analyse plus approfondie montre que les objets sont restés dans ces positions pendant plus de trois semaines.»

Tchernobyl en 1986, premier «use case»

La référence mondiale du journalisme a déjà remporté un Pulitzer en 2020 pour ses articles sur le bombardement d’un hôpital syrien par l’aviation russe, en utilisant les images de Maxar Technologies, qu’elle utilisait déjà en 1986, pour se faire une idée de ce qu’il restait de la centrale nucléaire de Tchernobyl après l’explosion.

C’est parce que la société, à qui le National Reconnaissance Office apporte 300 millions de dollars par an depuis les attentats du 11 septembre, a aussi décidé de monter des partenariats avec des médias pour leur permettre d’apporter de la valeur aux images qui, à elles seules, génèrent 1 milliard de dollars sur 1,77 milliard pour 2021.

Entre le 15 mai et le 22 juin, Maxar expédiera avec SpaceX ses deux premiers WorldView Legion, des satellites à la précision de 29 centimètres, contre cinq mètres pour ceux qui ont donné les images au NYT.

Le marché de l’observation de la Terre, estimé à 9 milliards de dollars en 2021, devrait atteindre 37 milliards de dollars en 2026, sous l’impulsion des agences gouvernementales, gourmandes d’images pour protéger leurs frontières, anticiper les catastrophes climatiques ou assurer à leurs armées d’avoir les bonnes informations sur les scènes de guerre qu’elles vont rencontrer.

26 pays «amis» sur les satellites-espions

La NRO, 40% de personnels de la CIA et 39% des cinq corps d’armée, continue de passer des contrats avec des sociétés comme Maxar ou de nouveaux entrants, à condition qu’ils montrent patte blanche. C’est un peu le baiser de la mort, analyse Joe Morrisson , pour qui chaque nouvel acteur n’a pas d’autre choix, pour développer ses activités, que d’espérer un contrat public avec les États-Unis.

Un mouvement dans lequel les États-Unis ont déjà embarqué le Royaume-Uni et voudraient pouvoir compter sur la France et l’Allemagne, qui n’ont pas encore rejoint formellement le Space Command. 26 États ont signé un accord de partage des informations des satellites-espions décommissionnés. Une douzaine de satellites apportent leur contribution à la NRO depuis le début de l’invasion de l’Ukraine .