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Marina Andrieu: «On a commencé avec zéro budget»



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Marina Andrieu: «Nous voulons approfondir l’accompagnement des femmes qui lancent leur entreprise et les aider sur les questions de financement qui restent bien souvent problématiques.» (Photo: Jan Hanrion / Maison Moderne)

L’idée de travailler pour son propre compte ne l’avait jamais quittée. C’est en 2014 que Marina Andrieu fait le grand saut, en cofondant l’asbl Wide (Women in Digital Empowerment). Objectif: renverser la tendance et amener plus de femmes à évoluer dans le secteur IT. Entretien dans le cadre de notre série Female Leadership.

Quelle expérience retirez-vous de la création de votre asbl?

Marina Andrieu.- «C’est un énorme investissement personnel. J’ai consacré énormément de temps à rendre solide et pérenne l’asbl.

J’aurais pu créer une start-up ou d’autres choses, mais j’ai mis mon énergie dans Wide. C’est un choix que j’ai fait et que je ne regrette pas.

Quand on se lance, il faut fixer le cap, choisir une direction dans laquelle on veut aller. Il ne faut pas non plus sous-estimer le temps que l’on va devoir consacrer, tout comme l’argent et l’énergie que l’on est prêt à investir dans le projet.

J’avais vraiment envie d’apporter une solution concrète au décalage entre les compétences des candidats et les attentes des entreprises.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Qu’est-ce qui vous anime au quotidien?

«Je pense qu’il faut faire les choses avec plaisir, c’est la clé de la réussite. J’ai besoin de faire quelque chose qui m’apporte une satisfaction, mais aussi qui me permette d’apprendre tous les jours.

Et donc être heureuse au travail, cela signifie quoi?

«Pouvoir se réaliser. L’environnement de travail doit aussi permettre d’être créatif. Je dois pouvoir avoir une indépendance suffisante pour mener à bien les projets.

Si l’environnement est contraignant, il ne faut pas s’attendre à ce que les personnes développent des projets d’entrepreneuriat très innovants.

Je pense que c’est très important de faire confiance aux personnes. Il faut se mettre d’accord sur les objectifs, mais il faut laisser les gens s’organiser comme ils veulent.

Comment définiriez-vous votre style de management?

«J’ai une petite équipe, mais je manage aussi beaucoup de bénévoles. Je pense qu’être exemplaire, c’est essentiel. Je suis motivée, je m’implique beaucoup et je pense que cette énergie est communicative.

Je pars aussi du principe qu’il faut faire confiance aux membres de l’équipe, laisser de l’autonomie, et à eux de me prouver jusqu’où ils sont capables d’aller.

J’ai rencontré beaucoup de femmes qui avaient envie de lancer leur entreprise dans le numérique, mais qui ne savaient pas où se former.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Quel slogan vous va bien?

«Lors d’un récent voyage à Beyrouth, je suis tombée sur une citation de saint Augustin qui m’a beaucoup plu et dans laquelle je pense me reconnaître assez bien: ‘I learnt most not from those who taught me but from those who talked with me.’ (En français: j’ai surtout appris non pas de ceux qui m’ont enseigné, mais de ceux qui ont parlé avec moi).

On apprend beaucoup en échangeant avec les autres. Apprendre tous les jours, à travers des conférences, des discussions, c’est aussi un moteur pour moi.

Quelle technologie vous séduit particulièrement?

«Dernièrement, nous avons fait des formations avec l’asbl LëtzBlock sur la blockchain et le smart contract. C’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup.

Ma grand-mère est une personne qui m’a beaucoup inspirée.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Je suis fascinée par ces personnes qui ont une vision de tout ce qui va changer dans le business. Je dirais donc que ce sont plutôt les personnes qui portent cette vision qui me fascinent plutôt que la technologie elle-même.

L’IA m’intrigue également. Ce qui m’intéresse aussi, ce sont l’éthique et la philosophie des sciences: jusqu’où peut-on aller pour remplacer la pensée humaine? Jusqu’où voulons-nous aller?

Quel personnage admirez-vous ou vous inspire?

«Ma grand-mère. C’est une personne qui m’a beaucoup inspirée. Elle faisait de la politique quand j’étais plus petite.

Des femmes politiques, il n’y en a pas beaucoup, et à cette époque encore moins. Son engagement dans la cité a été un modèle. J’ai eu beaucoup de chance de l’avoir.

Vous souvenez-vous de comment a démarré votre carrière professionnelle?

«Après un baccalauréat en économie, je suis allée travailler en Angleterre, dans le secteur de l’hôtellerie, car je voulais voyager et apprendre l’anglais.

Je suis partie sur l’idée d’organiser des cours d’initiation de coding pour femme.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Vous avez ensuite repris des études, puis tenté votre chance au Luxembourg…

«J’étais sur Nancy à l’époque. Je cherchais un poste dans les ressources humaines. Aider les gens à révéler leur potentiel, c’est quelque chose qui m’a toujours animée. Quand j’ai postulé au Luxembourg, en deux semaines j’ai reçu trois propositions d’emploi.

J’ai commencé ma carrière chez Kelly Services, une agence de recrutement. Un job que j’ai particulièrement aimé.

Après cinq ans environ en tant que consultante dans les ressources humaines, vous avez décidé de lancer votre projet en 2014…

«Quand j’étais plus jeune, l’idée de travailler pour mon propre compte m’animait déjà et elle ne m’a jamais vraiment quittée. Par ailleurs, quand j’étais recruteuse, j’ai rencontré beaucoup de femmes qui avaient envie de lancer leur entreprise dans le numérique, mais qui ne savaient pas où se former ou ne trouvaient pas de structures pour les accompagner.

De plus, face à l’émergence des réseaux et l’évolution des modes de recrutement, notamment via le réseau LinkedIn, je me suis dit que c’était le moment ou jamais de se lancer. J’avais vraiment envie d’apporter quelque chose dans le domaine du recrutement, une solution concrète au décalage entre les compétences des candidats et les attentes des entreprises.

Je me vois plus comme une entrepreneuse que comme une directrice d’asbl.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Quelle est l’idée de départ de l’asbl Wide (Women in Digital Empowerment)?

«Je suis partie sur l’idée d’organiser des cours d’initiation de coding pour femmes, mais aussi des bootcamps sur la programmation dans le style de ce qui se faisait aux États-Unis. Des cours que j’estimais à l’époque pas encore très développés au Luxembourg.

De là est née l’asbl Wide, avec l’organisation d’événements pour les femmes dans la tech. Avec l’idée de renverser la tendance, en amenant plus de femmes à évoluer dans le secteur IT. Déjà à l’époque, on avait réussi à rassembler des bénévoles pour donner les cours d’initiation à la programmation et partager leur passion.

C’est aussi à ce moment que j’ai rencontré la cofondatrice de l’asbl, Marie-Adélaide Leclercq- Olhagaray , qui avait de son côté participé à des événements similaires sur Paris. À son arrivée au Luxembourg, elle voulait aussi dupliquer le concept ici.

On s’est associées et nous avons créé Wide en 2014, et depuis, ça roule toujours. Wide est issue d’un processus entrepreneurial, car nous avons tout construit à partir de zéro. En fait, je me vois plus comme une entrepreneuse que comme une directrice d’asbl.

Nous voulons approfondir l’accompagnement des femmes qui lancent leur entreprise et les aider sur les questions de financement, qui restent bien souvent problématiques.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Dès le premier event, Wide a été un succès? «En effet, le premier événement a été un succès, nous avions reçu beaucoup de demandes d’écoles pour des interventions, des entreprises pour les aider à recruter, de la part de femmes qui avaient besoin de conseils. Ça a pris beaucoup d’ampleur, très rapidement.

De plus, on a commencé avec zéro budget. On était toutes bénévoles.

Au fils des événements que nous organisions, rester bénévoles, ce n’était juste plus possible. Nous avons su rassembler les ressources pour professionnaliser l’asbl. Après mon congé de maternité, j’en ai fait mon activité principale. C’est énormément de travail et je fais le job de trois ou quatre personnes pour que ça fonctionne.

On se donne beaucoup, mais on est très fières de ce que nous avons réalisé.

Notre message aux entreprises est aussi de dire ‘investissez dans la formation et l’éducation’.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

En quoi consistent aujourd’hui les activités de Wide?

«Nos activités se développent à travers plusieurs pôles: de la sensibilisation des filles aux métiers de l’informatique jusqu’à la formation de femmes adultes aux compétences numériques de base et au coding.

C’est aussi important de parler de ce qu’on fait, on intervient dans beaucoup de conférences, à travers des articles.

Mais ce qui nous anime, c’est de faire bouger les choses; avoir de l’impact. Les retours des personnes qui participent à nos événements sont positifs. C’est motivant.

Je pense qu’il y a beaucoup de stéréotypes liés aux métiers IT qui peuvent freiner l’envie des filles d’évoluer dans ces secteurs.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Qu’est-ce qui, selon vous, freine les filles à poursuivre des études dans le domaine informatique ou des sciences?

«Je pense qu’il y a beaucoup de stéréotypes liés aux métiers IT qui peuvent freiner l’envie des filles d’évoluer dans ces secteurs.

Lesquels?

«Le stéréotype du geek en fait, que beaucoup associent à un homme, pas une femme.

Je pense aussi que des parents n’imaginent pas que leur fille peut aussi devenir une ingénieur en informatique ou ingénieur tout court. Il arrive aussi que des filles intéressées par les sciences soient découragées par leur environnement alentour, des camarades ou des membres de la famille qui ne les encouragent pas à poursuivre dans le domaine.

C’est pourquoi nous avons lancé le programme ‘Girls in digital’ pour encourager les jeunes filles dans les lycées (12-13 ans). Selon les formats de nos programmes, on intervient dans les lycées ou nous invitons les jeunes chez nous.

Je pense que c’est de cette manière que l’on peut changer les choses pour l’économie, qui peine à trouver suffisamment de profils IT, que ce soit au Luxembourg ou ailleurs en Europe. Mais notre message aux entreprises est aussi de dire ‘investissez dans la formation et l’éducation’.

Le professeur peut faire appel à d’autres outils plus ‘gender neutral’ avec lesquels garçons et filles peuvent s’y retrouver.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Vous travaillez également actuellement sur une plate-forme pour les enseignants afin de remettre en question certaines méthodes…

En collaboration avec le List, nous avons lancé le programme Erasmus pour travailler avec les professeurs de sciences notamment le Gender4Stem. Nous avons co-construit avec des élèves et professeurs une plate-forme de ressources dédiée aux enseignants, pour ceux qui veulent intégrer une dimension de ‘genre dans l’enseignement’.

Il s’agit d’intégrer dans leur pratique au jour le jour certaines pratiques dans les méthodes d’enseignement qui peuvent faire la différence. À l’égard des stéréotypes par exemple. Pour l’enseignement de la programmation, par exemple, au lieu d’utiliser des voitures ou des camions, le professeur peut faire appel à d’autres outils plus ‘gender neutral’ avec lesquels garçon et filles peuvent s’y retrouver.

Et les garçons dans tout ça?

«À travers notre asbl Wide, nous organisons également des activités mixtes. Ce qui est essentiel, je pense, pour habituer dès le plus jeune âge les jeunes garçons à voir des filles s’intéresser à l’informatique et à la robotique, bricoler ensemble.

Car dans les équipes IT en général, vous n’avez qu’une seule femme sur 30 personnes.

Nous voulons ouvrir des portes aux femmes, en leur ouvrant notre réseau.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Outre le volet éducation, vous travaillez également sur le volet start-up... Comment est née cette initiative?

«Depuis six ans, on a fait beaucoup d’événements ‘inspirationnels’ sur l’entrepreneuriat féminin, avec comme invitées les femmes créatrices de start-up au Luxembourg.

Ces rencontres ont suscité beaucoup d’inspiration chez d’autres femmes, désireuses de lancer leur start-up. C’est pourquoi nous avons décidé de créer le Startup Leadership Programme pour suivre ces femmes.

Comment se décline le Startup Leadership Programme?

«Le programme est destiné à accompagner les femmes qui veulent lancer leur start-up et se veut complémentaire à ce qui se fait au Luxembourg comme Luxinnovation, Technoport…

Notre programme mise sur le collaboratif et la mise en réseau avec d’autres entrepreneurs. Nous voulons ouvrir des portes aux femmes, en leur ouvrant notre réseau et en partageant aussi notre propre expérience du monde des start-up.

Au départ, nous aidons surtout les femmes à passer du stade de l’idée à l’action, les femmes voient encore beaucoup de barrières à l’entrepreneuriat et ont tendance à ne pas s’autoriser à aller plus loin.

Il faudra poursuivre notre rôle d’ambassadrice pour que l’on parle de ce sujet sérieusement.
Marina Andrieu

Marina Andrieu,  directrice et cofondatrice,  Wide

Comment voyez-vous l’avenir de votre asbl?

«Je pense que l’on aura toujours besoin de nous. Il y a de plus en plus d’intérêt pour ces questions, bien que statistiquement, les choses ne changent pas vraiment.

Nous voulons par ailleurs consolider nos programmes et initiatives que nous avons lancés, et qui ont du succès, notamment tout ce qui concerne l’entrepreneuriat et les start-up.

Nous voulons approfondir l’accompagnement des femmes qui lancent leur entreprise et les aider sur les questions de financement, qui restent bien souvent problématiques.

Il faudra aussi poursuivre notre rôle d’ambassadrice pour que l’on parle de ce sujet sérieusement et montrer l’impact de telles activités pour les femmes, la société et l’économie.»

Marina Andrieu en trois dates:

- 2008: arrivée au Luxembourg

2014: création de l’association Wide

2017: lancement du Startup Leadership Programme