PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

Compétition

Luxembourg-Suisse: je t’aime, moi non plus



Si le Luxembourg s’est longtemps focalisé sur une clientèle européenne, en Suisse par contre, la clientèle est plus internationale. (Illustration: Ellen Withersov)

Si le Luxembourg s’est longtemps focalisé sur une clientèle européenne, en Suisse par contre, la clientèle est plus internationale. (Illustration: Ellen Withersov)

Centres financiers importants à l’échelle du monde, le Luxembourg et la Suisse se positionnent davantage comme complémentaires plutôt que concurrents. Analyse.

Places reconnues, le Luxembourg et la Suisse attirent un grand nombre de particuliers détenant un patrimoine important. Si les deux pays accueillent ainsi des banques privées sur leur territoire, comment se positionnent-ils chacun et l’un envers l’autre sur ce secteur?

Pas encore dans la même cour

Côté ranking, la Suisse, avec Zurich en tête de mire, est encore bien loin devant le Luxembourg. « Selon le dernier rapport du Boston Consulting Group, le montant de la richesse détenue à l’étranger totalisait 8,7 billions de dollars dans le monde en 2018, dont 2,3 billions de dollars en Suisse, ce qui en fait, avec plus d’un quart des parts de marché, le plus grand centre du monde », analyse Heinrich Baer, country head d’UBS au Luxembourg. Avec «seulement» 0,3 billion de dollars et 3,5% du marché, le Grand-Duché n’est pas près de rattraper le géant helvétique mais pointe ­néanmoins en 7e position de ce classement.

La qualité du service apporté au client a toujours été très élevée en Suisse, or, dans le métier du private banking, le relationnel garde une importance primordiale, et est valorisé encore aujourd’hui de manière significative par les clients.

Emilie Serrurier-Hoël,  head of wealth management,  BIL

De la même manière, les actifs sous gestion sont beaucoup moins importants au Grand-Duché qu’en Suisse. Selon l’ABBL, les actifs gérés par le secteur de la banque privée au Luxembourg atteignaient 395 milliards d’euros au 31 décembre 2018, tandis qu’en Suisse, d’après l’Association suisse des banquiers, ces chiffres grimpaient à 3.700 milliards de francs suisses (3.477,15 milliards d’euros, ndlr).

«S’il est difficile de savoir si ces deux montants englobent exactement le même périmètre, on voit tout de même qu’on n’est pas dans le même ordre de grandeur», commente Emilie Serrurier-Hoël, head of wealth management au sein de la Banque internationale à Luxembourg.

Un héritage de plusieurs décennies

Ce qui explique cette prédominance de la Suisse, c’est sans aucun doute sa longue tradition dans la banque privée. «La Suisse est le leader mondial. Cette position, le pays l’a bâtie sur une industrie financière à spectre complet», souligne Heinrich Baer. Parallèlement, «la qualité du service apporté au client a toujours été très élevée en Suisse, reconnaît Emilie Serrurier-Hoël. Or, dans le métier du private banking, le relationnel garde une importance primordiale, et est valorisé encore aujourd’hui de manière significative par les clients.»

Dans ce contexte, les deux Places attirent une clientèle légèrement différente. «Le Luxembourg s’est longtemps focalisé sur une clientèle européenne, et c’est toujours le cas aujourd’hui: 84% des actifs sous gestion proviennent d’Europe, analyse la head of wealth management de la BIL. En Suisse, par contre, la clientèle est plus internationale.» Lorsqu’ils recherchent un service de private banking en Europe, pour diversifier leurs placements et les risques, les clients internationaux se tournent instinctivement vers la Suisse, qui bénéficie d’une renommée mondiale dans ce secteur.

Dans chacun des deux pays, et contrairement à la plupart des autres centres financiers dans le monde, on peut être accueilli dans n’importe quelle langue, ce qui a son importance quand on sert des clients fortunés.

Emilie Serrurier-Hoël,  head of wealth management,  BIL

Pour autant, le Luxembourg ne fait pas pâle figure et possède aussi des avantages certains pour attirer la clientèle de la banque privée. «Nous disposons d’une riche boîte à outils, estime Emilie Serrurier-Hoël. Grâce à notre très bon positionnement dans l’industrie des fonds, nous pouvons offrir à ces clients une structuration patrimoniale intéressante, ce qui permet de faire la différence par rapport à d’autres Places en Europe.»

Des pays aux forts atouts

Si le Luxembourg et la Suisse se distinguent sur plusieurs points, ils se rejoignent aussi sur d’autres aspects. «Tous deux servent en grande partie une clientèle étrangère, plus que locale, constate Emilie Serrurier-Hoël. Ces clients veulent positionner leurs avoirs dans des pays sûrs, qui se portent très bien. À cet égard, les deux États peuvent être comparés.»

Ils jouissent en effet d’une stabilité politique et économique assez impressionnante au regard de l’ensemble du monde, particulièrement recherchée par ces clients fortunés. En outre, «Suisse et Luxembourg disposent d’une réglementation compétente, proposent des régimes fiscaux concurrentiels et s’appuient sur une main-d’œuvre hautement qualifiée», ajoute le country head d’UBS au Luxembourg. Enfin, ils sont entrelacés dans le tissu financier international et offrent un environnement multiculturel appréciable.

«Dans chacun des deux pays, et contrairement à la plupart des autres centres financiers dans le monde, on peut être accueilli dans n’importe quelle langue, ce qui a son importance quand on sert des clients fortunés», poursuit Emilie Serrurier-Hoël.

Histoire de pâtisserie

Les banques privées n’hésitent pas à mettre un pied dans l’un et l’autre centre financier. La présence de la BIL en Suisse, par exemple, remonte à 1985. «Nous avons vite compris que les deux Places pouvaient très bien ­fonctionner ensemble, confie Emilie ­Serrurier-Hoël. En étant présent en Suisse, notre volonté est de parvenir à diversifier notre clientèle et à attirer davantage de clients provenant du Moyen-Orient, de Chine, de Russie ou des pays de l’Est. C’est pour cette raison que nous accordons à Genève et Zurich un rôle essentiel dans notre stratégie de développement, même si, bien sûr, nous restons un acteur de petite taille en Suisse.»

Le Grand-Duché dispose d’importants privilèges de passeport dans l’Union européenne.

Emilie Serrurier-Hoël,  head of wealth management,  BIL

Pour une banque suisse aussi, le Luxembourg se révèle attractif, essentiellement grâce à l’accès qu’il offre au marché européen. «Les clients ayant des besoins complexes apprécient de pouvoir s’appuyer sur UBS en tant qu’acteur présent dans tous les grands centres financiers du monde, dont le Luxembourg, souligne Heinrich Baer. Le Grand-Duché dispose en effet d’importants privilèges de passeport dans l’Union européenne. En étant sur le sol luxembourgeois, nous pouvons répondre aux besoins de nos clients qui souhaitent réaliser leurs opérations de banque privée ici, dans la zone euro.»

Les deux pays travaillent main dans la main, se défient. Les talents vont et viennent d’un à l’autre, les clients apprécient de pouvoir compter sur les deux Places. «Saviez-vous que la pâtisserie traditionnelle de Zurich, appelée le ‘Luxemburgerli’, doit son nom à un chef pâtissier luxembourgeois qui travaillait au sein du célèbre établissement Sprüngli de la ville dans les années 1950? Si Zurich a adopté la recette de ces délicieux macarons, elle en a donné le crédit au Luxembourg. Comme une métaphore, cette histoire traduit les liens forts et les interactions qui existent entre les deux pays dans le secteur financier», conclut Heinrich Baer.