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Olivier pirot (amnesty international)

«Le Luxembourg a un rôle à jouer dans la communauté internationale»



,En tant que candidat à un siège au Conseil des droits de l’Homme, le Luxembourg a une responsabilité sur la scène internationale, selon Olivier Pirot. (Photo: Amnesty International Luxembourg)

,En tant que candidat à un siège au Conseil des droits de l’Homme, le Luxembourg a une responsabilité sur la scène internationale, selon Olivier Pirot. (Photo: Amnesty International Luxembourg)

Minorités en première ligne, libertés restreintes… Le dernier rapport d’Amnesty International met en lumière l’impact de la crise sanitaire sur les droits humains dans le monde. Nous avons parlé de la situation au Grand-Duché avec Olivier Pirot, directeur de la section luxembourgeoise de l’ONG.

Amnesty International publie, ce mercredi 7 avril, son rapport 2020/2021 sur la situation des droits humains dans le monde . Une période marquée par la crise sanitaire et les restrictions qui l’accompagnent, allant parfois à l’encontre de certains droits. Le point avec Olivier Pirot, directeur de la section luxembourgeoise de l’organisation non gouvernementale (ONG) basée en Angleterre.

Quel a été l’impact du Covid-19 sur les droits humains en 2020?

Olivier Pirot. – «La crise du Covid a été partout, et a touché partout les droits humains. Elle a d’abord agi comme un révélateur des inégalités dans nos sociétés et des discriminations qui existaient déjà. Par exemple, en Grande-Bretagne, on a démontré qu’il y avait beaucoup plus de décès du personnel soignant dans la communauté afro-anglaise ou asiatique. En Ouganda, de nombreux réfugiés se sont retrouvés bloqués à la frontière en provenance du Congo en raison de la crise du Covid.

Dans 56% des pays observés, les dispositions prises pour lutter contre le Covid ont eu un impact discriminatoire sur les groupes marginalisés.

La crise a aussi été utilisée par bon nombre de gouvernements de manière fallacieuse. Par exemple, la Hongrie a alourdi les sanctions en cas de fausse information. Aux Philippines, un président demandait aux forces de police de tirer sur des manifestants qui étaient là pour demander une prise en charge du Covid.

Le fait que le monde concentre son attention sur la crise du Covid permet aussi à certains pays, comme la Chine, des exactions importantes des droits humains (comme à l’encontre de la minorité musulmane ouïghoure, ndlr).

Dans 56% des pays observés, les dispositions prises pour lutter contre le Covid ont eu un impact discriminatoire sur les groupes marginalisés.
Olivier Pirot

Olivier Pirot,  directeur,  Amnesty International Luxembourg

Une autre tendance soulignée par le rapport concerne les dangers sur les droits sexuels avec, dans plusieurs pays, des résultats qu’on avait acquis de haute lutte, notamment concernant l’avortement, la procréation médicalement assistée, qui sont battus en brèche. On constate aussi cette volonté, de plus en plus forte et à peine déguisée, de réprimer la société civile avec des réponses violentes de certains États (les manifestants en Russie, les étudiants à Hong Kong, Black Lives Matter aux États-Unis…).

Le Luxembourg ne fait pas partie des 149 pays étudiés en 2020. Pourquoi?

«Le fait de ne pas se trouver dans le rapport ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes de droits humains. La raison pour laquelle le Luxembourg n’y est pas, c’est simplement parce qu’au niveau international du mouvement, les ressources sont allouées aux différents pays, et une recherche est menée sur les pays en fonction des disponibilités. Il faut aussi dire qu’avec le Covid, on traverse une crise financière importante dans le mouvement. Donc il y a un problème de ressources et d’allocation de ces ressources pour couvrir l’ensemble des pays du monde.

Même s’il n’y a pas de données précises sur le Grand-Duché, comment se positionne-t-il au niveau de sa gestion de la pandémie?

«Le droit à la santé, c’est un droit humain. Ce qui veut dire que les gouvernements doivent mettre en œuvre des mesures afin de garantir l’accès à la santé, aux personnes qui se trouvent sur leur territoire. Il y a d’autres droits humains comme le droit d’expression, de circulation… qui ont été touchés par des mesures qui visent à lutter contre la pandémie.

Au Luxembourg, le gouvernement donne l’impression qu’il regarde à chaque fois l’impact que les mesures qu’il prend vont avoir. En faisant attention à trois choses: qu’elles soient proportionnées, limitées dans le temps, et qu’on mesure leur efficacité.

On constate, au niveau mondial, que les minorités se retrouvent en première ligne dans cette crise sanitaire. Cette dernière soulève-t-elle des inégalités similaires au Grand-Duché?

«Il est certain que, même au Luxembourg, les populations les plus précaires subissent la crise de plein fouet, plus encore que les autres populations. On pense notamment aux populations carcérales, ceux qui sont dans la rue, aux réfugiés.

L’accès aux vaccins touche la population générale, mais il n’y a pas encore de directions claires sur la façon dont vont être prises en charge ces populations fragilisées.

Ce qui est important, c’est que le gouvernement s’assure que les vaccins soient bientôt disponibles partout, pour tout le monde et gratuitement. Il ne faut pas oublier des couches de population qui sont sur le territoire, les vaccins doivent arriver aussi vers ces personnes.

Qu’en est-il des violences conjugales, qui ont augmenté dans beaucoup de pays?

«Il y a cette tendance liée à l’isolement, au confinement, qui fait que les violences conjugales ont augmenté fortement dans l’ensemble des pays que nous surveillons. Les dispositifs d’aide mis en place sont plus difficilement accessibles. Il est certain que cet effet-là existe aussi au Luxembourg, mais nous n’avons pas de données précises.

Ce qui est important, c’est que le gouvernement s’assure que les vaccins soient bientôt disponibles partout, pour tout le monde et gratuitement. Il ne faut pas oublier des couches de population qui sont sur le territoire, les vaccins doivent arriver aussi vers ces personnes.
Olivier Pirot

Olivier Pirot,  directeur,  Amnesty International Luxembourg

Au-delà de la crise sanitaire, quelles sont les problématiques qui touchent le Luxembourg en matière de droits humains? On pense, par exemple, aux différences de revenus et d’accès au logement…

«Le droit au logement en est une. L’égalité des genres aussi, il y a toujours des inégalités hommes/femmes au Luxembourg. Il y a un certain nombre de critiques qu’on pourrait formuler sur la liberté de circulation, l’accueil des migrants et des réfugiés et la prise en charge des populations les plus défavorisées. La tiédeur, pour l’instant, en matière de responsabilité globale, avec ce fameux projet de loi en train d’être discuté pour permettre, tout au long de la chaîne d’approvisionnement, une surveillance des droits humains pour les sociétés basées au Luxembourg.

Des progrès sont encore à faire, ils se construisent. Je pense qu’il y a des intérêts qui sont fortement opposés, pas toujours faciles à concilier, et qui ne facilitent pas la mise en œuvre par le gouvernement des promesses qu’il a faites dans le cadre de sa campagne pour un siège au Conseil des droits humains des Nations unies.

Quel rôle le Grand-Duché peut-il justement jouer sur la scène internationale?

«Le Luxembourg a un rôle à jouer dans la communauté internationale. On a vu qu’un certain nombre d’États ont fait main basse sur des stocks importants de vaccins. On parle des États-Unis ou d’Israël, qui a un taux de vaccination incroyablement élevé, mais qui laisse des Palestiniens dans les territoires occupés sans vaccins. Je pense que le Luxembourg, qui a souvent joué ce rôle d’aiguillon dans les instances internationales, a aussi un rôle à jouer dans cette importance du vaccin gratuit pour tout le monde et partout, avec une égalité.»