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LUXEMBOURG À LA POINTE

L’œil, la blockchain et l’aide alimentaire



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La petite machine, comme un radar, scanne l’iris de la cliente (ici, de dos), et son porte-monnaie électronique est débité. Sans papiers d’identité ni carte de crédit ou cash. (Photo: WFP)

La ministre de la Coopération et de l’Action humanitaire, Paulette Lenert, a visité l’Innovation Accelerator du Programme alimentaire mondial, à Munich. À la base d’une jolie histoire de technologie mise au service des plus démunis. Une initiative financée par le Luxembourg.

Cette révolution-là naît au milieu de camps de réfugiés. Dans le Sindh, province du sud du Pakistan où se trouvent les mégapoles Karachi et Hyderabad, l’Innovation Accelerator du Programme alimentaire mondial démontre, pour la première fois, qu’en mixant deux technologies, des centaines de milliers de personnes pourraient avoir accès à la nourriture.

Nous sommes en janvier 2017, la température est clémente et les réfugiés qui ont fui la guerre en Afghanistan ou les tensions tribales pakistanaises ne se doutent pas qu’ils sont à la pointe du progrès mondial.

La première technologie n’est pas neuve. La société britannique IrisGuard travaille sur la biométrie depuis le début des années 2000. EyeGuard, EyeCash, EyeHood ou EyePay, ses quatre produits, lui offrent un environnement complet de lecture de l’iris de l’œil. Car l’iris est un élément d’identification unique. Avec les années, IrisGuard a même tout mis en œuvre pour détecter les faux... et les morts.

Un dollar par jour et par réfugié

Depuis 2013, les Nations unies et leurs agences ont adopté cette technologie, devenue le «Biometric Identity Management System».

La deuxième est un «buzzword», un mot à la mode que l’on emploie à tort et à travers en permanence et partout sur terre: blockchain. À partir d’une blockchain privée (Parity Ethereum à preuve d’autorité), l’Innovation Accelerator a créé une sorte de porte-monnaie digital qui utilise l’iris pour assurer que la transaction est bien effectuée par son propriétaire.

Le test au Pakistan fonctionne tellement bien que le Haut Commissariat aux réfugiés décide d’en généraliser l’usage, d’abord à partir de deux autres centres de réfugiés, syriens cette fois, et en Jordanie. Le PAM a transféré 1,6 milliard de dollars en 2018, vers ceux qu’il soutient. Dont 42 millions en deux millions de transactions pour 106.000 réfugiés de ces deux camps, soit à peine plus qu’un dollar par jour et par réfugié.

La technologie, qui ne nécessite ni papiers d’identité, ni connaissances technologiques, fonctionne en situation de mobilité et a un avantage supplémentaire qui inquiète les professionnels du transfert d’argent: elle diminue le coût des transferts de 98%. Pour les deux camps, l’économie s’élève à 4.000 dollars par mois.

De l’autonomie financière à la santé

Le Luxembourg, qui travaille sur des solutions innovantes dans le cadre de son aide au développement – la plate-forme Emergency.lu en est un autre exemple –, a conclu un partenariat en 2018 avec l’accélérateur d’innovation du PAM et y apporte 250.000 euros.

Durant son entrevue avec Bernhard Kowatsch, directeur de l’Innovation Accelerator, Paulette Lenert a réaffirmé la relation de confiance de longue date entre le PAM et le Luxembourg, et a souligné l’importance des technologies innovantes dans le domaine de l’humanitaire: «Un changement de paradigme est nécessaire afin d’affronter les défis de demain, et le Luxembourg devra y trouver son rôle en tant que nation digitale», dit le communiqué officiel.

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Bernhard Kowatsch, directeur de l’Innovation Accelerator (WFP), montre à Paulette Lenert, ministre de la Coopération et de l’Action humanitaire, où intervient le PAM. (Photo: MAEE)

Convaincues qu’elles peuvent aller encore plus loin, les Nations unies ont annoncé en fin d’année qu’elles allaient généraliser le programme  «Building Blocks»  pour plus de 500.000 personnes. UN Women l’utilisera pour favoriser l’autonomisation économique des femmes dans ces zones compliquées.

La tentation serait même forte d’utiliser la technologie pour aller au-delà des services financiers et d’ajouter un volet «santé». Seulement, disent ses détracteurs, la reconnaissance de l’iris pourrait aussi causer des dommages terribles: les données des Rohingyas, cette communauté musulmane de Birmanie, ont-elles été utilisées pour les contrôler? C’est ce que  se demandent des ONG comme Oxfam .