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Carte Blanche

Libra, la dernière tentation de Zuckerberg?



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Si Facebook gagne le monopole des paiements, surtout dans les pays les plus faibles économiquement, les États perdront un précieux outil de politique monétaire. (Photo: Shutterstock)

La nouvelle monnaie promue par Facebook paraît très attractive, cela dit, elle constitue un danger très sérieux, pour les citoyens, comme les États. La Libra est-elle la dernière tentation hégémonique de Mark Zuckerberg?

La Libra serait donc une cryptomonnaie, au même titre que les quelque 2.300 autres qui existent aujourd’hui… ou presque.

Car, contrairement au bitcoin et à ses cousines, la Libra est une monnaie à la fois complètement centralisée comme l’est une monnaie étatique, mais, en même temps, complètement conçue dans une optique libertarienne assumée. Le fondateur de PayPal, Peter Thiel, un des plus influents administrateurs de Facebook qui a poussé la Libra, ne s’est jamais caché de sa volonté – largement partagée par les milliardaires de la Silicon Valley – de se «libérer» de toute forme de gouvernement ou de contrôle public .

Les principaux problèmes qui se posent sont les suivants:

- Facebook présente sans complexe sa monnaie comme une alternative aux services bancaires traditionnels pour les populations les plus défavorisées, puisqu’on estime que 1,5 milliard d’utilisateurs de WhatsApp et de Facebook vivent dans des pays en voie de développement sur les 2,5 milliards d’utilisateurs au total. Un outil pour améliorer l’inclusion financière, en somme.

«Difficile à croire, quand Visa et MasterCard soutiennent le projet et que leurs efforts pour diminuer les paiements en cash augmentent l’exclusion financière», avance l’ONG de promotion de finance sociale Positive Money . Les habitant(e)s de ces pays n’ont pas accès à un système de paiement, explique Facebook. C’est faux: les pauvres de ces pays ont accès à un système de paiement gratuit avec les billets de banque et n’auront pas d’avantages particuliers à utiliser la Libra .

- Ensuite, il y a le problème de la politique monétaire. Si Facebook gagne le monopole des paiements, surtout dans les pays les plus faibles économiquement, les États perdent un précieux outil de politique monétaire, comme le précise la Banque des règlements internationaux . Les régulateurs n’auront aucun pouvoir sur elle, avec les risques de stabilité et de réglementation qui y sont liés, mais ils ne pourront pas non plus agir sur l’inflation ou la masse monétaire en circulation.

- Enfin, et surtout, il y a la question de la vie privée . Car toutes ces informations sur les transactions seront centralisées entre les mains d’une seule et même entreprise: Facebook. La société assure qu’il y aura bien une séparation de type muraille de Chine entre les données récoltées via la Libra et celles du réseau social, mais la réputation de Facebook en la matière est déjà plus que ternie: affaire Cambridge Analytica, sélection de l’information, rôle dans la lutte contre les intoxications… C’est peut dire que Facebook a du mal à répondre aux questions de protection de la vie privée. Surtout que les données de paiement sont des informations particulièrement attractives pour des entreprises qui cherchent à analyser le comportement de leurs clients.

«La Libra n’est qu’un effort de plus des grandes corporations pour mieux contrôler notre argent», avance Positive Money. Passer du système de transaction des banques à celui d’une entreprise comme Facebook reviendrait à transférer le contrôle d’un bastion à un autre.

Il n’est donc pas étonnant au regard de tous ses dangers que le Congrès américain ait demandé à Facebook de mettre ce projet en pause , reste à savoir comment celui-ci va résister au  lobbying intense de Facebook , qui avait déjà bataillé fermement contre la directive RGPD.

Du côté d’Etika, nous allons suivre les suites de ce dossier avec intérêt, sachant que, pour notre organisation, une monnaie (étatique ou non) doit avant tout servir l’intérêt général , et que ni le bitcoin ni la Libra ne répondent à cet objectif…