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Gilles Moyse (Fondateur de Récital à Paris)

«L’IA rend à l’humain ce qui appartient à l’humain»



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Gilles Moyse est ingénieur et expert en intelligence artificielle. Il ambitionne d’amener l’IA à réaliser des résumés automatiques de tous types de documents.  (Photos: Récital) 

Gilles Moyse a fait de sa passion pour l’informatique un métier. Après une thèse en intelligence artificielle, il a fondé sa société à Paris: Récital. Son ambition est de passer par l’IA pour réaliser des résumés automatiques de documents.

Ingénieur de formation, Gilles Moyse consacre aujourd’hui tout son temps au développement de l’intelligence artificielle pour nos besoins futurs. Il ambitionne de créer un système qui permette à la machine de réaliser des résumés automatiques de tous types de documents.

Son outil devrait par exemple être capable de synthétiser un ouvrage dense comme «Guerre et Paix» en une quarantaine de mots. Un système qui n’en est qu’à ses balbutiements pour l’instant, mais qui pourrait rapidement se développer. Il mettra son expertise à profit lors de la battle conférence Woop prévue le 28 mars à la Maison du savoir de Esch-sur-Alzette.

Quel est votre core business chez Récital?

Gilles Moyse. – «Lorsqu’on a créé Récital avec mon associé Frédéric Allary, qui a un profil média et presse et s’intéresse aux mots papier, on s’est posé une question: comment peut-on mélanger l’IA et le langage? On a donc un projet de recherche à moyen terme qui est celui de pouvoir faire du résumé automatique. C’est assez compliqué. Pour le moment, on travaille sur un programme pour la compréhension de texte, puis il s’agira de mettre au point une suite de questions-réponses, puis enfin de lancer la partie résumé automatique.

Une technologie futuriste, mais est-elle déjà applicable?

«On a déjà mis des outils en place, comme Quieto. C’est un système qui traite automatiquement les mails. Nos clients sont des banques, des assurances, Pôle emploi... Quieto est capable de comprendre le mail, de se connecter à différents éléments du système d’information des entreprises et à partir de ça, d’émettre plusieurs possibilités.

Il a compris qui était le client et sa demande. Il peut alors récupérer les pièces jointes et fournir une réponse adaptée au mail initial. Pour une demande de carte bancaire, par exemple, il va trouver le client dans la base de données, tenir compte de l’historique, prendre un des modèles de réponse qu’il a en mémoire et l’envoyer au client.

La machine ne sait pas reproduire trois choses essentielles: l’empathie, la créativité et la synthèse. 

Gilles Moyse,  fondateur,  Récital

N’est-ce pas un danger pour l’emploi?

«Pour moi, l’intelligence artificielle rend à l’humain ce qui appartient à l’humain et à la machine ce qui appartient à la machine. L’objectif, ce n’est pas de remplacer l’employé. La machine ne sait pas reproduire trois choses essentielles: l’empathie, la créativité et la synthèse. On aura toujours besoin des conseillers, mais les aspects techniques, routiniers, sans valeur ajoutée, on peut les laisser à l’IA. La promesse est plutôt joyeuse.

Les métiers plus techniques et manuels sont donc menacés?

«Il y a en effet des emplois qui vont en pâtir, des métiers qui vont disparaître. Mais je pense qu’il y a autant de choses à créer que de choses qui seront détruites. Je pense même que l’informatique est aussi importante que le feu ou l’écriture dans l’Histoire. Quand l’écriture est inventée il y a 5.000 ans, il y a des sciences, des modes de pensée qui sont aussi arrivés, comme la cartographie... Puisque l’informatique est une avancée du même ordre, il n’y a aucune raison qu’elle n’apporte pas avec elle ces milliards de nouvelles choses, et donc de nouvelles opportunités.

Une avancée qui est toutefois essentiellement dans les mains des grands groupes américains ou chinois. Comment peut-on rivaliser en Europe face aux Gafa?

«L’indépendance numérique doit être pensée au niveau européen. Les discours nationalistes en France sont irrecevables et suicidaires. Les unités de comparaison, ce sont les USA ou la Chine. La France ou le Luxembourg n’ont pas un poids suffisant. Il faut que l’UE crée ses géants du numérique. Nos grandes entreprises se ruent chez Google pour faire de l’analyse de données alors qu’en Europe, les expertises sont là.

On est dans un état de dépendance. Si demain, on nous coupe Google, Facebook, les mises à jour... on est dans le noir!

Gilles Moyse,  fondateur,  Récital

La plupart des grandes entreprises américaines sont d’ailleurs dirigées par des Européens! Il faut leur donner envie de rester ici et leur permettre de créer des grands groupes. Car on est dans un état de dépendance. Si demain, on nous coupe Google, Facebook, les mises à jour... on est dans le noir! On ne sait plus vivre sans ça. C’est extrêmement dangereux et ça peut faire s’effondrer l’économie européenne.

Peut-on réellement rivaliser avec des géants comme Google?

«Il y a trois modèles de données dans le monde aujourd’hui: les États-Unis avec le modèle libéral, où tout le monde rachète et revend les données et où on oublie la réglementation. Le modèle Chinois se rapproche plus du Big Brother de ‘1984’. Les données sont contrôlées par le parti et ont pour but de contrôler le citoyen. Et au milieu de tout ça, il y a la voie européenne, qui dit que la donnée doit appartenir à celui qui la produit.

Est-ce qu’il n’est pas trop tard pour rattraper notre retard?

«Il faut savoir faire d’une menace une opportunité. Les algorithmes qu’on a en IA ont besoin d’une quantité de données astronomique. C’est pour ça qu’ils ont été développés chez Google ou Facebook, qui ont ces données-là sous la main. Mais on se rend compte qu’à ces algorithmes, il faut leur montrer un million de chats et un million de chiens pour qu’ils fassent la différence. Alors qu’un enfant de 4 ans le fait en trois visionnages.

À partir de 2020, l’Europe aura 20 milliards tous les ans pour financer la recherche en IA.

Gilles Moyse,  fondateur,  Récital

Ils sont encore très loin de simuler l’intelligence humaine. En Europe, on peut donc faire des systèmes plus intelligents qui se rapprochent de l’être humain avec moins de data. Ça va nous forcer à trouver des solutions plus innovantes. À partir de 2020, l’Europe aura 20 milliards tous les ans pour financer la recherche en IA. Le souci reste qu’il faut rentrer des dossiers conséquents pour obtenir le financement. On ne doit pas rattraper le retard, mais créer notre voie.»