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Peut-on protéger sans protectionnisme?



Sarah Guillou, Pauline Bourgeon et Jézabel Couppey-Soubeyran ont participé au débat orchestré par Michel-Edouard Ruben. (Photo: Maison Moderne)

Sarah Guillou, Pauline Bourgeon et Jézabel Couppey-Soubeyran ont participé au débat orchestré par Michel-Edouard Ruben. (Photo: Maison Moderne)

Dans le cadre de la Journée de l’économie, la Fondation Idea proposait un workshop autour d’une question brûlante: peut-on protéger sans protectionnisme?

Repli sur soi, montée des populismes, Brexit, tensions commerciales entre la Chine et les USA... Le protectionnisme est un peu mis à toutes les sauces ces derniers temps, évoqué sur tous les tons. Dans le cadre de la Journée de l’économie, organisée par le ministère de l’Économie, la Chambre de commerce et la Fédération des industriels luxembourgeois (Fedil), en coopération avec PwC, la Fondation Idea proposait un workshop sur ce thème. Résumé en une question aussi intrigante que brûlante: peut-on protéger sans protectionnisme?

Plus qu’une demande de protection, il y a je crois surtout une demande de régulation.

Jézabel Couppey-Soubeyran,  économiste,  professeur à la Paris School of Economics

«Au-delà du fait de la protection ou du protectionnisme, il faut surtout se demander pourquoi la demande existe. Il ne faut pas confondre protection et repli sur soi. La mondialisation fait des gagnants et des perdants et on peut se protéger sans se replier. Mais pour cela, il faut organiser le partage des gains. Plutôt qu’une demande de protection, je crois qu’il y a une demande de régulation, pas seulement au niveau des échanges commerciaux, mais aussi des produits financiers», indique d’entrée Jézabel Couppey-Soubeyran, professeur à la Paris School of Economics et maître de conférences à Paris I Panthéon-Sorbonne.

Mauvais prétexte pour défendre l’emploi

Pour Pauline Bourgeon, chercheuse au Liser, «le protectionnisme est souvent une excuse pour défendre les emplois. Mais on se trompe alors d’outil. Pour protéger un travailleur, il faut se concentrer sur l’individu, proposer une flexibilité dans le marché du travail, faire évoluer les contrats...»

Sarah Guillou, directrice adjointe de l’OFCE -Sciences Po, résume en expliquant que «la protection est aussi différente du protectionnisme que l’idéal de l’idéalisme». Surtout, cette dernière pointe le fait «que le protectionnisme appartient au champ politique. Cela tient à des arbitrages et les démocraties sont là pour dire où sont les priorités, où il faut mettre le curseur. Pourquoi privilégier un secteur plutôt qu’un autre? Faut-il interdire Huawei car on veut protéger Nokia et Alcatel et éviter qu’il ne reste rien du marché de la 5G pour eux? Ou bien parce qu’on a des craintes au niveau de la sécurité et à un risque d’infiltration des Chinois? C’est un choix avant tout politique et sociétal.»

La Chine et son économie inquiètent les Européens. Michel-Edouard Ruben, senior economist chez Idea et modérateur du débat, ose donc la question: le plus simple ne serait-il pas d’interdire purement et simplement les investissements chinois en Europe? «Attention à la réciprocité. En réalité, derrière un investissement chinois, ce dont tout le monde a toujours peur, c’est de la présence de l’État chinois. Et là, la question est à nouveau politique. Il y a en tout cas une prudence à l’égard des actifs stratégiques... et c’est peut-être déjà une nouvelle forme de protectionnisme», développe encore Sarah Guillou.

Les investissements chinois dans les banques, c’est tout de même un sacré apport pour le Luxembourg.

Pauline Bourgeon,  économiste,  chercheuse au Liser

Pauline Bourgeon rappelle tout de même «que les investissements chinois dans les banques, c’est tout de même un sacré apport pour le Luxembourg. Il y a intérêt, économiquement, à permettre au patrimoine chinois d’investir en Europe en passant par le Luxembourg, qui en aura des retombées.»

La fusion avortée d’Alstom et de Siemens de la part de la Commission européenne a aussi été appréciée sous l’angle du protectionnisme. L’union des deux géants européens aurait sans doute grandement fait barrage au chinois CRRC. Bonne ou mauvaise décision au final? «Cela dépend une nouvelle fois de l’angle d’analyse», relève Sarah Guillou. «Si on s’en tient au prix pour l’usager, la décision n’est sans doute pas la bonne. Pour faire baisser les prix en faveur des consommateurs, par exemple, il fallait refuser la fusion et ouvrir la porte aux Chinois, qui finiront de toute façon par un jour avoir un besoin d’expansion hors de Chine. Accepter la fusion, c’était faire preuve de protectionnisme. Au final, le choix ne pouvait se faire qu’entre deux mauvaises décisions.» Pour Jézabel Couppey-Soubeyran, cela exemplifie aussi le fait «que la politique ne sait pas ce qu’elle veut. On a souhaité un géant européen de l’aviation avec Airbus, mais on n’en veut plus pour le rail.»

Le patriotisme peu compatible avec l’économie

La question se pose aussi pour les banques. «C’est vrai, la question de la concentration des banques est une question-clé dont on ne parle pas assez», fait valoir Jézabel Couppey-Soubeyran. «On entend beaucoup qu’il y a trop de petites entités et qu’il faudrait plus de banques pan-européennes. Mais il y en a déjà, qui sont des acteurs systémiques.»

Que retenir au final? Certainement que la protection est une notion bien différente du protectionnisme, un concept souvent très proche du patriotisme. «Or, si le patriotisme peut être souhaitable d’un point de vue politique, il est très peu compatible avec l’économie», conclut Sarah Guillou. Finalement, dans une économie capitaliste mondialisée, comme le soulignait Jézabel Couppey-Soubeyran, il faut réussir un sacré tour de force pour éviter tout protectionnisme: réaliser le gâteau tout en partageant les parts au même moment.