POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Jean-Jacques Rommes

«Il y a un vrai déficit démocratique dans ce pays»



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Le futur président du CES ne manie pas la langue de bois. Et n'épargne personne. (Photo: Jan Hanrion / Maison Moderne Publishing SA)

Jean-Jacques Rommes prendra la présidence du CES le 1er mars prochain. Il a rencontré la rédaction de Paperjam pour faire le point sur plusieurs dossiers. Sans langue de bois, évidemment.

Le 1er mars prochain, Jean-Jacques Rommes prendra la présidence du Comité économique et social (CES). Une nouvelle ligne à un CV bien fourni qui renseigne, notamment, 10 ans de présence à la Bil, 20 au sein de l’ABBL, dont 10 comme directeur, 5 autres années comme administrateur délégué de l’UEL...

«Je reste au conseil de l’UEL, mais après l’ABBL, je me retire de plus en plus de l’exécutif. Mais je dois dire que je reste très actif. Je veux toujours me retirer de partout, mais cela ne réussit pas», souligne-t-il avec humour.

Le CES, composé de représentants du patronat, des syndicats, mais aussi de délégués du gouvernement, est, pour Jean-Jacques Rommes, «la maison du dialogue social permanent». Son rôle est notamment de rendre des avis «très fournis, assez complexes et techniques» sur des sujets soumis par le gouvernement ou bien dont le CES s’empare de sa propre initiative.

Dans un cas comme dans l’autre, il faut que le sujet ait un intérêt réel pour les partenaires sociaux. Le comité est donc à certains égards le poil à gratter du gouvernement, sa mauvaise conscience aussi. «Il n’est pas toujours très content de ce que nous disons», concède Jean-Jacques Rommes.

«Soit nous disons des banalités et le gouvernement estime qu’il aurait pu faire la même chose lui-même. Soit nous sommes d’accord au sein du comité, et en général quand c’est le cas sur une question épineuse, c’est que nous sommes d’un autre avis que le gouvernement. Soit nous ne sommes pas d’accord entre nous, et le gouvernement doit choisir son camp ou bien se situer au milieu, ce qui ne fait pas souvent ses affaires.»

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Jean-Jacques Rommes a longuement rencontré la rédaction de Paperjam. Jan Hanrion / Maison Moderne Publishing SA

Il concède encore que «si le gouvernement n'aime pas quand nous ne sommes pas d'accord les uns avec les autres, car il estime alors que nous n'avons pas fait notre boulot, ce n'est pas ce que nous pensons. Selon nous, il est très intéressant de confronter des positions adverses et de lire ce que l'autre écrit, et donc de se répondre en ayant des arguments. Je pense que, pour le gouvernement, ce n'est tout de même pas inutile.»

Simplifier les avis rendus

Il arrive que les deux grands groupes du CES, patronat et syndicats, soient à ce point en opposition qu'ils ne se trouvent aucun point commun sur une thématique.

«Cela a été le cas pour le salaire social minimum. Mais il y avait de très bons arguments, d'un côté comme de l'autre, je le reconnais... Même si je pense que c'est nous qui avions raison. Mais il arrive que l'on campe sur nos positions, car sinon on fait des concessions, et ce n'est pas ce qui nous est demandé», relate Jean-Jacques Rommes. Dans ce cas, «la synthèse n'est pas possible et c'est au gouvernement de trancher. C'est d'ailleurs ce qu'il a fait dans le cadre du salaire social minimum».

Une fois président, une priorité dans son chef sera de simplifier les avis rendus, de les rendre plus accessibles, et «de ne plus masquer nos divergences sous un verbiage technique. De ce côté, il y a une forme de lâcheté que nous partageons tous au CES.»

Le gouvernement obéit plus à l’OGBL qu’à quiconque d’autre.
Jean-Jacques Rommes

Jean-Jacques Rommes,  Vice-président du CES

Sans langue de bois, l'actuel vice-président de CES évoque aussi «le déficit démocratique du pays. On a un vrai problème à ce niveau. La réalité du travail et la réalité économique ne sont pas du tout représentées au niveau politique. On a maintenant une démographie électorale qui fait que le gouvernement a un programme qui sert cette population-là et qui ne parle même pas à l'autre. Dans ce débat, on oublie les frontaliers, car personne ne veut leur donner un pouvoir politique. Ce que je trouve encore normal, leur représentation devant surtout se faire à la Chambre des salariés. Mais pour les résidents, cela commence à être un vrai problème à partir du moment où nous passons sous le seuil de 50%. On a donc un pays où un gouvernement gouverne pour une minorité et qui élabore un programme pour une minorité. C'est une des raisons pour lesquelles les entreprises ont fait passer le message qu'il y avait une déconnexion de la politique. C'est pour cela aussi que l'on dit quelquefois parfois que le gouvernement obéit plus à l'OGBL qu'à quiconque d'autre.»

Dialogue social à l'arrêt

Autre pomme de discorde: les finances publiques. «Le dialogue social est à l'arrêt au niveau national, car les partenaires sociaux ont des appréciations différentes de la situation des finances publiques. Raison pour laquelle nous ne rendons plus d'avis annuel sur la situation économique et l'état des finances. Alors que classiquement le gouvernement prenait la position plutôt prudente des entreprises, il prend maintenant très clairement celle qui est inverse, et qui est celle de l'OGBL. C'est très spectaculaire, car le ministre des Finances est l'ancien directeur de la Chambre de commerce, qui ne cesse de dire qu'il faut raison garder quand les choses vont bien!», souligne Jean-Jacques Rommes. La politique actuelle a été clairement «dictée par le LSAP, qui était mis sous pression par son aile gauche et pouvait aussi faire échouer la coalition. Mais le DP n'a même pas agi contre ses convictions. Il n'a tout simplement pas résisté. Alors qu'il pouvait le faire car, il avait le choix. Le DP était même le seul à avoir un choix possible», analyse Jean-Jacques Rommes.

Le gouvernement, donc, fait «trop de cadeaux, tout le temps. On augmente la prime de repas des fonctionnaires. Cela ne mettra pas en péril les finances de l'État, mais c'est encore un cadeau en plus. Les stages dans la fonction publique, on a fait cela, car les salaires d'entrée dans la fonction publique étaient trop élevés. On s'est dit que ces gens devaient d'abord être formés avant d'être autant payés.» 

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Le système des pensions? Il est structurellement intenable pour Jean-Jacques Rommes. Jan Hanrion / Maison Moderne Publishing SA

Les syndicats, ce n’est pas l’évangile

Les syndicats donneraient trop souvent le la au Luxembourg, «alors que la représentation syndicale, ce n'est tout de même pas l'évangile. L'OGBL a 70.000 membres, mais au moins 20.000 sont des retraités! Je ne veux pas dire que les syndicats ne représentent rien. Il faut quelqu'un à qui parler, c'est évident. Mais il ne faut pas non plus croire que tous les salariés sont d'accord avec ce que disent les syndicats.»

La presse n'échappe pas non plus à l'analyse critique de Jean-Jacques Rommes. «Il faut bien le dire: la presse n'est pas très autocritique, elle ne se voit pas toujours comme elle est. La presse n'est pas comme un observateur du monde. Elle change les choses, car elle est là. Si vous avez des négociations entre syndicats et patronat, vous aurez un résultat différent selon que la presse est devant la porte ou pas. La question est de savoir si l'influence de la presse est utile ou pas. Je vais vous dire: cela dépend sacrément du sujet. Certaines choses méritent la transparence et d’autres de rester entre les gens qui se parlent.»

Un crime envers les générations futures

Le futur président du CES a un avis tranché sur le sujet brûlant des retraites. «Les choses se passent lentement dans le domaine des retraites, ce qui permet normalement de bien préparer le futur. Mais si vous attendez que le futur devienne le présent, vous n'avez plus ce levier du temps dont il faut user le plus tôt possible. Il est évident que le système actuel n'est structurellement pas soutenable, évident qu'il est très injuste, car il pénalise les générations futures... Tout cela peut être lu dans les rapports de l'IGSS. Il n'y a donc pas de secret. Ces vérités sont là. Quand on a des milliards en trop et aussi un gros problème, on n'attend pas pour agir. Le fait qu'un ministre de l'Économie puisse nier cela devant tout le pays durant une campagne électorale, c'est, je trouve, un crime envers les générations futures.

Pour finir, une fleur, tout de même, à épingler au revers du gouvernement dans le cadre du Brexit. «Il a eu, à mon sens, une politique assez fine à l’égard de la Grande-Bretagne. Contrairement à d’autres qui ont donné l’impression qu’ils n’attendaient qu’à se jeter sur le cadavre. Aller à Londres pour dire: ‘Nous sommes des partenaires, nous resterons des partenaires, comment pouvons-nous vous aider?’, c’est une autre façon d’approcher le dossier que de dire que l’on va vous expliquer le monde en français.» 

Jean-Jacques Rommes le confesse: il peut être dur. Ce qui ne l'empêche pas d'être juste.