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La rentrée de l’Uni (3/5)

Le LCSB prépare depuis dix ans la médecine de demain



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Rudi Balling mène le LCSB depuis dix ans et devrait passer le relais à son successeur dans deux ans. (Photo: Nader Ghavami / Archives)

Paperjam vous propose cette semaine une série d’articles consacrés à l’Université du Luxembourg à l’occasion de la rentrée académique. L’un de ses trois centres interdisciplinaires, le Luxembourg Centre for Systems Biomedicine (LCSB), souffle cette année ses dix bougies. Retour sur une folle épopée racontée par son fondateur, Rudi Balling.

En 2009 naissait le LCSB, l’un des piliers de l’audacieuse stratégie de diversification économique par le développement d’un pôle healthtech menée par les ministres de l’Économie Jeannot Krecké , de la Santé Mars di Bartolomeo et de la Recherche François Biltgen . Avec un budget record de 140 millions d’euros sur cinq ans pour commencer.

Pour le LCSB, ils donnent carte blanche au généticien allemand Rudi Balling , directeur scientifique du Helmholtz-Zentrum für Infektionsforschung de Brunswick (nord de l’Allemagne). «Dès les premières semaines, j’ai modifié le nom du LCSB en remplaçant ‘biologie’ par ‘biomédecine’ tant l’influence de la révolution des technologies en génétique, le séquençage du génome, la capacité de cloner des gènes a révolutionné le diagnostic dans le monde médical», se souvient Rudi Balling.

Seul en septembre 2009, Rudi Balling a recruté de plus en plus de collaborateurs – «20 par an à partir de 2010», quittant la «cabane en bois» du Limpertsberg pour Belval en 2011. «Au début, j’ai tenté de recruter des pointures en provenance d’Allemagne ou des États-Unis, en vain. Ils dirigeaient des programmes depuis 20 ans, travaillaient avec une équipe de 15 personnes. Je n’avais encore rien à leur montrer. J’ai alors changé de stratégie et j’ai embauché de très jeunes chercheurs à haut potentiel comme Antonio Del Sol Mesa ou Karsten Hiller du MIT. Je cherchais des personnes ayant l’esprit d’équipe.»

Une découverte majeure sur le cerveau

Une méthode rapidement payante. La rencontre entre l’expert en spectrométrie de masse Karsten Hiller et le biologiste cellulaire Alessandro Michelucci aboutit à une approche inédite du phénomène d’inflammation neurologique présent dans la maladie de Parkinson, celle d’Alzheimer, la dépression ou encore l’autisme. «La question était de savoir si l’inflammation était une cause ou une conséquence de ces maux, et donc s’il fallait administrer un anti-inflammatoire ou travailler sur la prévention.»

«Ils ont découvert un nouveau métabolite produit par le cerveau identifié chimiquement comme de l’acide itaconique. Cela n’avait jamais été observé sur des humains. Ils ont pu montrer que ce composé est en réalité un antibiotique produit par notre propre cerveau.» Une découverte majeure qui intéresse aussi l’industrie puisque la molécule s’avère être «un composant important pour la synthèse des bioplastiques».

D’autres succès ont suivi, comme l’impressionnante carte de la maladie de Parkinson réalisée en 2013 en collaboration avec le Systems Biology Institute de Tokyo: une carte retraçant les mécanismes moléculaires de cette maladie et les traces qu’elle laisse dans le corps (symptômes, changements métaboliques…). La première du genre pour la maladie de Parkinson, relayant les découvertes de plus de 1.300 publications et ouverte aux scientifiques du monde entier pour faire avancer la recherche sur cette maladie neurodégénérative identifiée pour la première fois comme telle au début du 19e siècle par James Parkinson.

Je pense que nous avons apporté une contribution au paysage scientifique luxembourgeois.

Rudi Balling,  directeur,  LCSB

«Je pense que nous avons apporté une contribution au paysage scientifique luxembourgeois», se réjouit M. Balling. «Nous avons rendu quelque chose à la société.» Le LCSB compte aujourd’hui 250 collaborateurs – biologistes mais aussi chimistes, psychologues, médecins, informaticiens, ingénieurs, physiciens et mathématiciens – et occupe deux bâtiments biotech à Belval.

L’un d’eux abrite également le Scienteens Lab, ce laboratoire permettant à des lycéens de découvrir la science. «Il a été développé au LCSB sous la coordination d’Elisabeth John. L’équipe compte maintenant cinq personnes et les activités se sont étendues aux mathématiques et à la physique depuis 2016. La nouveauté de l’an prochain ce sera la programmation informatique. Bref, c’est un succès auprès des lycéens!» Doté du patronage de la Grande-Duchesse héritière Stéphanie , le Scienteens Lab a reçu en 2015 le prix du Fonds national de la recherche pour la promotion remarquable de la science envers le public.

Une ouverture sur la collecte de fonds caritative

«C’est grâce à la diversité des sources de financement que nous pouvons développer différents types de projets, de la recherche fondamentale à long terme soutenue par l’université à des projets plus concrets et plus rapides financés par des donateurs privés», assure M. Balling qui organise des collectes de fonds depuis cinq ans pour compléter le financement des recherches du LCSB.

L’asbl Art2Cure organise ainsi depuis 2015 des expositions d’œuvres d’artistes luxembourgeois et la moitié de l’argent récolté revient au LCSB. Un principe renouvelé cet automne à Luxembourg-ville avec l’exposition «Mind the Brain»: dix cerveaux créés par Monique Becker, Raphael Gindt, Thomas Iser, Frank Jons, Daniel Mac Lloyd, Eric Mangen, Marc Pierrard, Joel Rollinger, Stick et Alain Welter.

Le LCSB comptait en 2018 une part de 2,4% de fonds privés sur un budget annuel de 24,39 millions d’euros dont 14 millions fournis par l’Université et le reste par des projets de recherche remportés au niveau national (FNR) ou européen.

Âgé de 65 ans, Rudi Balling aurait dû raccrocher sa blouse cette année mais a vu son mandat prolongé de deux ans afin de se trouver un successeur à la tête du LCSB. Il a toutefois une idée claire de ce que devrait devenir le LCSB dans la prochaine décennie.

D’abord, un acteur proche de l’école de médecine en gestation à l’Université, puisque les travaux du centre portent en grande majorité sur les pathologies humaines. Ensuite, développer les activités dans le domaine de la bio-informatique: «Il s’agit de pousser les frontières en termes de stockage, d’analyse et de visualisation de données médicales», ce qui permettrait à des hôpitaux de partager des données avec les chercheurs en toute sécurité et ouvrirait la voie à des travaux dans d’autres domaines comme les sciences humaines ou environnementales. En s’appuyant sur les capacités du SnT, l’Université pourrait créer «un data center scientifique national», plaide M. Balling.

Nous devons être capables de prédire comment un patient va répondre au traitement pour pouvoir prescrire le bon traitement au bon moment.

Rudi Balling,  directeur,  LCSB

Troisième axe de développement: mieux comprendre les systèmes biologiques complexes. «Si vous les influencez, ils s’adaptent avec une logique de réseau. Je prends souvent l’image d’un mobile: il est difficile de contrôler ses mouvements après une seule impulsion. C’est pareil en biomédecine et c’est ce qui explique que 5 à 10% des patients n’aient pas la réaction attendue, voire une réaction opposée à un traitement. Or, nous devons être capables de prédire comment un patient va répondre au traitement pour pouvoir prescrire le bon traitement au bon moment.» Cette théorie du réseau s’appuie sur des travaux déjà menés en physique ou en chimie mais pourrait aussi intéresser des chercheurs en sciences humaines.

Rudi Balling souhaite aussi que les quatre spin-off issues du LCSB prospèrent, comme Megeno, qui accompagne et conseille les personnes ayant fait séquencer leur génome pour en tirer les informations utiles à leur santé, ou ITTM (Information Technology for Translational Medicine), qui prépare et analyse des données provenant d’essais cliniques.