ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

Grand entretien avec Michel Wurth (2/2)

«Le pays perd des opportunités»



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ArcelorMittal comptait installer son nouveau siège dans le bassin minier, mais c’est le Kirchberg qui l’a emporté, plus accessible. La tour en acier se dressera sur «le plus beau terrain qui reste au Kirchberg», selon Michel Wurth, qui espère obtenir le permis de construire avant fin 2019. (Photo: Edouard Olszewski)

À 65 ans, Michel Wurth a rangé ses casquettes de président de l’Union des entreprises luxembourgeoises et de la Chambre de commerce, tout en conservant des postes stratégiques aux conseils d’administration d’ArcelorMittal et de Paul Wurth. Rencontre avec un homme qui n’a jamais eu peur d’aller à contre-courant et de saisir les opportunités.

Retrouvez la première partie de ce grand entretien ici .

Quels sont les défis auxquels la sidérurgie luxembourgeoise est confrontée?

Michel Wurth . – «Les choses peuvent changer très rapidement dans l’industrie. On ne sait pas ce que sera l’industrie automobile dans cinq ou dix ans. Notre industrie doit donc penser aux grands défis de demain. La digitalisation sera la clé, même si elle aura probablement moins d’impact dans notre industrie que dans les banques, puisque nous avons déjà fait notre révolution en matière de productivité – elle est aujourd’hui cinq ou six fois ce qu’elle était il y a 50 ans. En revanche, la manière dont le client utilise nos produits va changer. Nous réfléchissons donc sur la digitalisation dans le support client, dans la ‘supply chain’ et dans les processus de production.

L’autre grand défi pour l’avenir de la sidérurgie est de concevoir des modes de production neutres en émissions de carbone, alors qu’actuellement, il faut du charbon à coke pour alimenter le haut fourneau, ou de l’électricité encore largement produite sur base fossile pour le four électrique. C’est une tout autre aventure technologique qui concerne la sidérurgie et également le leader du haut fourneau Paul Wurth (dont ArcelorMittal était actionnaire jusqu’en 2012, avant le rachat par le groupe SMS).

Notre nouveau siège sera, au terme de sa vie, démontable, et on pourra réutiliser les poutrelles.
Michel Wurth

Michel Wurth,  président,  ArcelorMittal

Où en est la sidérurgie luxembourgeoise à ce sujet?

«Depuis l’arrêt de la filière hauts fourneaux en 1997, toute la production d’acier au Luxembourg utilise de la ferraille recyclée, c’est-à-dire refondue, affinée, nettoyée et transformée en produits finis. Notre nouveau siège sera, au terme de sa vie, démontable, et on pourra réutiliser les poutrelles. Nous avons aussi une offre de location de palplanches.

Ce processus peut se faire cinq à sept fois avant que les propriétés mécaniques ne se dégradent. Et la palplanche est ensuite recyclée dans l’aciérie. Nous travaillons notamment avec l’Administration des ponts et chaussées pour la construction de parkings P+R qui seraient construits sur des bases démontables, de sorte qu’ils pourraient être déplacés si le terrain doit être libéré. C’est un autre exemple de l’application du modèle de l’économie circulaire.

Chez ArcelorMittal, nous avons également développé, ensemble avec la société Lanzatech, le procédé Carbalyst, qui capte le CO2 pour le transformer, avec l’aide d’enzymes, dans un substitut de pétrole utilisable comme kérosène ou dans la production de plastique écologique. Ce projet industriel est en voie d’implantation dans une première usine en construction à Gand, où nous produisons l’acier par la voie des hauts fourneaux.

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«Belval était l’une des plus grandes usines du monde en 1911», souligne Michel Wurth. Elle reste le plus important laminoir de palplanches en acier laminé à chaud au monde. Les pièces en acier de neuf mètres de long sont étirées jusqu’à 80 mètres. (Photo: Edouard Olszewski)

Au niveau de Paul Wurth, leader mondial des cokeries et du haut fourneau, l’attention est portée tout d’abord sur les technologies susceptibles de réduire significativement l’émission de CO2, par exemple en substituant au charbon des sources d’énergie alternatives plus propres.

Paul Wurth vient également de prendre une participation dans la société allemande Sunfire, qui a développé un processus très innovant de production d’hydrogène sur base d’énergie verte. L’application dans la sidérurgie est de remplacer le charbon par l’hydrogène comme agent réducteur et de développer ainsi une filière de production d’acier à partir de minerai de fer qui supprimera totalement l’émission de CO2.

L’industrie sidérurgique est beaucoup plus moderne qu’il n’y paraît. Elle est capable de contribuer de façon décisive à atteindre les objectifs de l’accord de Paris sur le changement climatique. Voilà pourquoi nous avons parfois l’impression d’être mal compris par les autorités européennes quand il s’agit de soutenir concrètement notre industrie.

Face à la concurrence mondiale?

«La sidérurgie est pénalisée. Nous ne sommes pas dans un ‘level playing field’ par rapport à nos concurrents internationaux. Le marché européen est le plus perméable, et donc, on peut facilement inonder l’Europe, notamment à partir de surcapacités chinoises, turques ou d’autres, avec des produits qui ne sont pas soumis aux mêmes critères environnementaux ou de CO2. C’est dommage, parce que la sidérurgie européenne est probablement leader au niveau mondial du point de vue technologique.

Auriez-vous attendu davantage de Jean-Claude Juncker dans ses fonctions de président de la Commission européenne?

«Il s’est toujours beaucoup intéressé à notre industrie, mais parfois, la Commission européenne essaie d’optimiser des contraintes contradictoires. Quand elle dit que l’Europe doit montrer l’exemple en matière de réduction des émissions de CO2, il est beaucoup plus facile de conduire la sidérurgie à produire 20% de moins et à réduire en conséquence ses émissions de CO2 parce que ce sont des volumes de CO2 qui ne sont pas émis en Europe (mais ailleurs dans le monde à plus grande échelle) et qui ne font pas de mal aux électeurs.

Beaucoup de contraintes pèsent sur l’industrie sidérurgique, et il faudrait plutôt se demander comment on peut utiliser cette industrie pour qu’elle innove encore plus au bénéfice de l’industrie européenne.
Michel Wurth

Michel Wurth,  président,  ArcelorMittal

En effet, l’Europe est la seule région au monde dont la production d’acier n’atteint pas aujourd’hui les niveaux d’avant-crise de 2008. Or, la transformation des métaux est à la base du génie de l’industrie européenne: les voitures, les machines-outils, les infrastructures, les éoliennes… Beaucoup de contraintes pèsent sur l’industrie sidérurgique, et il faudrait plutôt se demander comment on peut utiliser cette industrie pour qu’elle innove encore plus au bénéfice de l’industrie européenne.

C’est un combat que nous menons avec Lakshmi Mittal . Nous sommes en contact avec M. Juncker à ce propos, et il s’est exprimé à plusieurs reprises pour une industrie sidérurgique performante à laquelle il est profondément attaché.

Vous avez porté le projet de reconversion des friches de Belval. Est-ce une fierté de les voir retrouver une seconde vie?

«Nous avons acquis ces friches pour en faire des terrains industriels au 19e siècle, nous en avons fait la richesse du pays, et maintenant nous les mettons à disposition pour préparer le 21e siècle. C’est fantastique. Et le résultat de Belval, en commençant en 2000, est plutôt probant.

À l’époque, le gouvernement s’était montré plutôt réticent…

«Le gouvernement n’avait pas la vision et ne voulait pas faire tout seul parce qu’il craignait de se retrouver avec des terrains pollués. Nous avons alors suggéré d’étudier la faisabilité ensemble. C’était un formidable travail en commun, dans lequel se sont engagés les différents gouvernements par la suite. Et puis, le gouvernement a eu cette idée visionnaire d’installer l’université sur la terrasse des hauts fourneaux, qui symbolise aujourd’hui à la fois l’histoire et l’avenir du Luxembourg.

Belval peut-il être le précurseur du quartier idéal du 21e siècle?

«Les friches de Belval, Schifflange et de la Rout Lëns donnent une chance extraordinaire au sud du pays, qui sera, à mon avis, la région du 21e siècle. Les communes dans le sud du pays sont encore trop isolées, et il faudrait réfléchir à une grande métropole, par exemple entre Sanem, Schifflange et Esch-sur-Alzette. Avec le développement des friches, cette métropole de 60.000 à 80.000 habitants pourrait émerger comme un pôle complémentaire à la Ville de Luxembourg, avec l’avantage qu’elle est moins enclavée et qu’elle souffre moins de nos contradictions en matière d’infrastructures et de bouchons.

Il y a là un potentiel énorme à creuser, qui pourrait être prémonitoire d’une Europe se développant à partir de la Grande Région.
Michel Wurth

Michel Wurth,  président,  ArcelorMittal

Et puis, il faut repenser la coopération transfrontalière et faire en sorte que les régions limitrophes puissent davantage profiter de la croissance luxembourgeoise. Pourquoi ne pas concevoir avec elles des zones transfrontalières avec un statut juridique spécial qui seraient créées via un traité d’État à État?

Cela relâcherait un peu la contrainte spatiale côté luxembourgeois, tout en augmentant aussi la valeur du foncier côté belge et français, ce qui permettrait de financer les infrastructures. Il y a là un potentiel énorme à creuser, qui pourrait être prémonitoire d’une Europe se développant à partir de la Grande Région.

Mais il manque la volonté politique côté belge et français.

«Je crois que la France est consciente de l’enjeu. Nous avons pu en parler lors de la visite officielle en France (en mars 2018, ndlr) avec notre Premier ministre, Xavier Bettel , et le président français. Ce dernier a parfaitement compris. Mais la concrétisation est toujours lente, aussi en raison de la complexité de la prise de décision politique dans ce pays.

C’est ce temps long politique qui vous empêche d’entrer en politique?

«Non, je crois qu’il ne faut pas confondre les genres. Quand j’étais responsable de la Chambre de commerce et de l’UEL, j’étais un personnage public. J’ai joué mon rôle et je pense que ce n’est pas approprié de profiter d’une certaine notoriété pour ensuite changer de cap.

Est-ce aussi parce que vous faites de la politique d’une autre façon?

«Nous participons au débat public, c’est vrai, mais pas d’un point de vue politicien, puisque nous ne sommes pas légitimés par le vote populaire. La Chambre de commerce a ainsi lancé l’initiative 2030.lu en 2013 afin de faire bouger les choses et générer des idées nouvelles.

Cela a quand même aidé à développer le débat d’idées, et la Fondation Idea poursuit dans cette voie. Et puis, l’étude sur la troisième révolution industrielle était une initiative commune de la Chambre de commerce et du ministre de l’Économie pour essayer de concevoir ensemble le futur de l’économie luxembourgeoise.

Quand vous regardez le discours politique, il y a manifestement une prise de conscience. Même si cela prend beaucoup de temps à se refléter sur le terrain.
Michel Wurth

Michel Wurth,  président,  ArcelorMittal

L’étude Rifkin a-t-elle porté ses fruits?

«Je crois qu’elle a changé les mentalités au Luxembourg. Aujourd’hui, le pays est prêt à dire que nos grands défis sont ceux identifiés dans cette étude: d’une part, la digitalisation de l’économie et des processus publics, et, d’autre part, la transition énergétique et environnementale, y compris dans l’aménagement du territoire.

Quand vous regardez le discours politique, il y a manifestement une prise de conscience. Même si cela prend beaucoup de temps à se refléter sur le terrain. La ligne de tram rapide vers Esch-sur-Alzette n’est pas attendue avant 2035…

Craignez-vous pour l’avenir du Luxembourg?

«Je pense que le pays perd des opportunités, en particulier au détriment de l’industrie. Un pays a besoin d’une industrie pas seulement pour des raisons d’emploi, mais aussi pour les effets induits que cela donne sur l’innovation, sur la recherche, sur la dimension internationale.

Deuxièmement, on ne réfléchit pas suffisamment aux défis à très long terme, que ce soit la démographie ou le financement de la sécurité sociale. En privé, tout le monde est d’accord sur la nécessité de réformer, mais personne ne veut s’en occuper tant que les problèmes ne sont pas apparents.

Si on disait à un dirigeant d’entreprise qu’il risque d’avoir un problème stratégique existentiel dans 15 ou 20 ans, il prendrait des décisions dès maintenant. Il nous manque une vraie vision à long terme sur l’avenir, sur le système de la sécurité sociale, sur l’organisation spatiale et sur le ‘vivre en commun’ de tous ceux qui résident au Luxembourg.

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ArcelorMittal a sponsorisé la façade en acier corten de la Fnel (Fédération nationale des éclaireurs et éclaireuses du Luxembourg), en souvenir du soutien de la sidérurgie aux premières compagnies de scouts il y a un siècle. «Léopard réfléchi» – le totem de Michel Wurth – y a appris, auprès des scouts qu’il a fréquentés durant sa jeunesse, l’esprit d’équipe et la proximité avec la nature. (Photo: Edouard Olszewski)

Que pensez-vous de la dissociation de la présidence de la Chambre de commerce et de l’UEL?

Mon objectif a été de contribuer à ce que ma succession soit organisée de façon à assurer une représentation qui soit dans l’intérêt des entreprises. Dans ce contexte, je pensais que le secteur financier, en tant que secteur le plus important de l’économie luxembourgeoise, devait prendre davantage de responsabilités, principalement au niveau de la Chambre de commerce, dont elle est un grand contributeur.

Et quand il s’est avéré que le candidat le plus propice proposé par le secteur était Luc Frieden , il était assez évident que cela aurait été beaucoup plus difficile pour lui de prendre également la présidence de l’UEL. L’émergence de la candidature de Nicolas Buck a été une excellente chose, et quand je vois que Michèle Detaille lui a succédé à la Fedil , je suis absolument ravi de la manière dont le monde patronal s’est organisé à la suite de mon retrait.

Cela correspond aussi à l’évolution des deux organisations. Avant 2000, le patronat luxembourgeois était organisé dans le comité de liaison patronal: les patrons des fédérations se retrouvaient au petit-déjeuner et se concertaient. C’est mon prédécesseur, Joseph Kinsch, qui a pris, avec Norbert Friob et Paul Reckinger, l’initiative de créer l’Union des entreprises.

C’était une petite association encore fragile. En ce sens, il était nécessaire qu’elle soit adossée à la Chambre de commerce. Les deux organisations sont devenues beaucoup plus grandes et fortes, avec des directeurs qui sont de grandes personnalités. De ce fait, le monde patronal a la maturité d’avoir une branche plus syndicale et une branche institutionnelle. D’autant plus que nous n’avons pas réussi à réunir les deux chambres professionnelles patronales (commerce et métiers, ndlr).

À quoi comptez-vous occuper votre temps libre?

«Je vais continuer à m’intéresser à des sujets structurants qui concernent la société et l’économie luxembourgeoises, mais certainement pas commencer à intervenir dans le débat entre partenaires sociaux. Comme je continuerai à consacrer mon temps à mes activités professionnelles et à avoir un peu plus de temps de loisir.»