POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

François Bausch (Ministre de la Mobilité)

«Je ne suis pas un fétichiste du tram ou du train»



François Bausch espère 20% de personnes en plus dans les transports publics en 2025. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

François Bausch espère 20% de personnes en plus dans les transports publics en 2025. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

François Bausch, ministre déi Gréng de la Mobilité, admet les retards du Lux­embourg en matière de mobilité douce mais se montre confiant: en offrant davantage de solutions aux usagers, le mix multimodal devrait gagner du terrain.

Cela fait un peu plus d’un an que le Luxembourg a été le premier pays au monde à introduire la gratuité des transports en commun. Quel premier bilan en tirez-vous?

François Bausch . – «Le bilan est positif, malgré le fait qu’avec le confinement et le télétravail, tout ne tourne pas encore à 100%. Juste avant le confinement de mars, les chiffres sont montés en flèche, on a eu des records au niveau de la fréquentation du tram entre le 1er mars et le 10 mars, à 32.000 passagers par jour. Ensuite, cela a chuté à 2.000 par jour pendant le confinement, et puis c’est remonté petit à petit, avec des chiffres aux alentours de 30.000 usagers en septembre. Maintenant, nous sommes à des pics journaliers de 45.000 passagers. Évidemment, l’ouverture du prolongement vers la gare (le 13 décembre, ndlr) a joué un rôle.

Monsieur Von der Marck (le directeur de Luxtram, ndlr) m’a dit qu’il estime que, dès que le télétravail sera à nouveau terminé – disons à l’automne –, on arrivera à la fin de l’année à 80.000 passagers par jour.

Vous tirez un bilan positif. Mais, selon le Statec, six résidents sur dix utilisent la voiture pour se rendre au travail . C’est trois fois plus que ceux qui utilisent les transports en commun…

«Oui, mais c’est justement le but de notre stratégie: arriver à un split modal plus élevé, avec 20% de personnes en plus dans les transports publics en 2025. Parce qu’il ne faut pas oublier qu’on avait un retard énorme: pendant des décennies, le Luxembourg était fixé sur la voiture individuelle, avec le plus grand parc automobile individuel au monde, à côté du Qatar.

On est dans un pays où la règle d’or était, comme Robert Goebbels (LSAP) le disait dans le temps: «La voiture est l’enfant chéri des Luxembourgeois». On a prêché cela pendant des dizaines d’années. Il ne faut dès lors pas s’étonner qu’on soit seulement à 20%. Mais on constate une tendance croissante. Quand vous regardez les chiffres des CFL – +75% de voyageurs en 15 ans –, c’est énorme! On a la plus forte croissance de toute l’UE pour l’utilisation des trains.

Et, avec les investissements que l’on fait, je suis confiant quant au fait que ça continue.

Avez-vous une ville ou un pays modèle en matière de mobilité?

«Certaines villes agissent très bien depuis longtemps: Zurich est le bon élève, vous avez le bon modal split inversé, avec 60% de mobilité douce et 40% seulement de voitures. C’est la Suisse qui est vraiment championne dans ce domaine. Je pense aussi à Vienne, Copenhague, des villes outre-Atlantique, comme Vancouver ou ­Montréal, qui fait beaucoup de choses pour les pistes cyclables et les transports en commun. Ou même en Asie, une ville comme Singapour, qui a un service de mobilité hyperperformant. Il n’y a pas d’embouteillages, parce qu’il y a un système de péage qui fait que ça coûte très cher d’entrer en ville. Et, surtout, ils ont des pistes cyclables géniales, des transports en commun hypermodernes.

Je suis contre le fait de pénaliser les gens sans proposer d’alternative.
François Bausch

François Bausch,  Ministre de la Mobilité

Pourrait-on imaginer un péage urbain à Luxembourg-ville?

«Ça dépend. Comme je le dis toujours, le système du bâton et de la carotte, c’est bien, mais il faut d’abord qu’il y ait une carotte. Je suis contre le fait de pénaliser les gens sans proposer d’alternative. Si, un jour, au Luxembourg, on a accompli tous ces investissements et que l’on a un système de transports en commun hypermoderne, hyperperformant, avec de superbes pistes cyclables, et que l’on constate qu’il y a trop de gens qui n’utilisent pas le système, alors, oui, peut-être qu’il faudra introduire aussi un système de péage. Mais il faut d’abord créer des alternatives. Je ne peux pas conseiller à quelqu’un de prendre moins la voiture s’il n’a pas d’alternative. Je ne peux pas dire à quelqu’un de prendre le vélo s’il y a un danger mortel de circuler à vélo.

En tant que capitale, Luxembourg semble être à la traîne en matière d’offre de mobilité alternative, comme les trottinettes en libre-service et les véhicules Uber . Pourquoi?

«D’abord, quand vous voulez introduire quelque chose comme les trottinettes, il faut éviter les conflits avec les piétons. Actuellement, l’infrastructure cycliste n’est pas encore à la hauteur au Luxembourg en général, mais aussi dans la capitale. On fait beaucoup d’investissements avec le tram, l’aménagement des places publiques, les aménagements pour piétons, l’ascenseur, le funiculaire… Tout cela contribue à favoriser tous ces modes de déplacement.

Ensuite, il ne faut pas seulement voir le tram en tant que tel, mais bien avec ses neuf pôles d’échange, où on a des connexions avec les bus, la voiture, les P+R… tout le concept qu’on construit.

Je ne suis pas un fétichiste du tram ou du train. Mais je regarde où les humains veulent se déplacer, combien veulent se déplacer de A vers B, et quels sont les moyens appropriés à mettre en place. Ce n’est pas le tram, la voiture ou le train qui vont résoudre les problèmes, mais un mélange entre les différents modes de transport.

Je reviens aux trottinettes électriques. Elles n’ont obtenu leur place dans le Code de la route qu’au début de cette année, où il a été clarifié ce qu’elles pouvaient faire ou non…

Avant, c’était aussi clarifié, mais on a renforcé la législation . Par exemple, avant, les trottinettes avaient le même statut qu’un vélo électrique. Mais ce qu’on a clarifié, c’est qu’il faut une lampe à l’avant et à l’arrière, une sonnette, et on a précisé où ces différents engins peuvent circuler. Déjà avant, on aurait pu mettre en place un système de libre-service, mais c’est une question à poser à la Ville. La Ville ne voulait pas d’un système où les trottinettes traînent partout, ce que je peux comprendre. Je préfère un système comme le vélo en libre-service dans la ville – que j’ai moi-même introduit, mais ce n’est pas pour cela que je l’aime [rires] –, qui est plus ordonné.

Par rapport aux taxis, un nouveau projet de loi de réforme a été validé en janvier dernier . La réforme de 2016 ne semble pas avoir porté ses fruits, puisque les tarifs se sont envolés depuis lors. Quel est votre souhait avec cette nouvelle réforme?

«Je ne veux pas d’une firme au Luxembourg qui ne respecte pas les règles sociales du pays.

C’est pour cela que la loi que j’ai introduite donne la garantie que vous pouvez créer des plateformes digitales, mais vous devez collaborer avec le système fiscal et de sécurité sociale au Luxembourg, c’est-à-dire garantir de déclarer qui est sur la plateforme, pour que l’on vérifie si ces personnes paient leur sécurité sociale.

Les expatriés sont de plus en plus nombreux dans le pays. S’il y a bien un conseil qu’ils se donnent les uns aux autres, c’est celui d’éviter le taxi, au risque de payer très cher. Le secteur a une très mauvaise image…

«Oui. Et c’est pour cela qu’il faut cette réforme. On va abolir les zones, et les plateformes digitales vont être autorisées. Aujourd’hui, on a presque 200 sociétés de taxis, la plupart avec un seul chauffeur… ce n’est pas normal. Il faudrait que tous ceux-là s’organisent sur des plateformes.

Vous soulignez qu’il existe 200 sociétés de taxis au Luxembourg. Mais si Uber vient dans le pays et que ses chauffeurs, tous indépendants, gardent leur société et facturent simplement via Uber, la situation sera similaire…

«Écoutez [silence]… le marché va de toute façon se développer. On ne peut quand même pas arrêter le progrès technologique parce qu’il y a 200 chauffeurs de taxi qui ne comprennent pas que la planète tourne. J’en ai marre, et je ne vais pas me laisser arrêter. Ils ont déjà eu une longue période de transition. Et ils en reçoivent une autre en 2021, car la mise en vigueur est prévue au plus tôt pour janvier 2022.

La mobilité au Luxembourg revêt une forte dimension transfrontalière. Mais, du côté belge, on a l’impression que les projets ont plus de mal à se concrétiser…

«Oui, c’est vrai, mais j’espère maintenant que ça va bouger. Mon ami Georges Gilkinet (Ecolo) est maintenant ministre fédéral des Transports [sourire]. Je l’ai déjà vu deux fois, il est très engagé, et on veut vraiment y aller. Déjà pour la ligne de train Luxembourg-Bruxelles, on a écrit ensemble une lettre à la Commission européenne . Avec le Green New Deal, vous voulez financer des projets transfrontaliers, c’est l’occasion de moderniser la ligne Bruxelles-Luxembourg. Il n’y a pas que le ministre fédéral qui est Vert, mais aussi, en Wallonie, le ministre Philippe Henry, qui est Ecolo. On s’est déjà vus à trois pour faire avancer le projet de  P+R à Viville , côté belge. Il y a des choses qui bougent aussi du côté belge maintenant.

La mobilité douce sera, à côté du logement, un grand sujet autour des élections communales de 2023.
François Bausch

François Bausch,  Ministre de la Mobilité

Vous avez souligné le retard du ­Lux­embourg en matière d’infrastructures cyclables. Quels sont les projets en cours à ce niveau?

«Je me concentre sur les trois grandes agglomérations, et ensuite sur la liaison nord-sud/est-ouest, avec des infrastructures séparées, sécurisées, et les tracés sont intéressants pour le cyclotourisme. Par exemple, dans le Nord, prolonger la Vennbahn jusqu’à Clervaux. Et puis, le dernier point, ce sont les autoroutes cyclables, ou voies express pour vélos; deux d’entre elles sont particulièrement importantes, à savoir celles de Bettembourg à Luxembourg-ville et d’Esch-sur-Alzette à Luxembourg-ville.

Y a-t-il déjà un agenda?

«Tout cela sera terminé en 2025: autoroutes cyclables et grands axes. Maintenant, les communes doivent aussi jouer le jeu, parce que faire une liaison cyclable, c’est aussi une compétence communale. Je ne peux qu’encourager les responsables communaux à créer plein de pistes cyclables au niveau de la commune et à faire la liaison vers les pistes cyclables nationales. Et je vais vous dire que je suis persuadé que la question de la mobilité douce en général, surtout des vélos, sera, à côté du logement et d’autres projets, un grand sujet autour des élections communales de 2023.»

Cet article a été rédigé pour  l’édition magazine de Paperjam du mois de juin  parue le 27 mai 2021.

Le contenu du magazine est produit en exclusivité pour le magazine, il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.

Cliquez sur ce lien pour vous abonner au magazine.

Votre entreprise est membre du Paperjam Club? Vous pouvez demander un abonnement à votre nom. Dites-le-nous via  [email protected]