ENTREPRISES & STRATÉGIES — Commerce

Conversation avec Julie Conrad

«J’aime raconter des histoires avec les objets»



Outre son activité propre, Julie Conrad milite pour une meilleure prise en compte du design dans la société.  (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Outre son activité propre, Julie Conrad milite pour une meilleure prise en compte du design dans la société.  (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Depuis une dizaine d’années, Julie Conrad diffuse son design via son propre studio. Elle conçoit aussi bien de nouveaux produits, des scénographies et des installations que des conceptions graphiques. Celle qui a aussi investi le champ de l’économie circulaire, en plus d’être un des visages des industries créatives, revient sur son parcours et les enjeux de sa profession.

Vous avez lancé votre entreprise très jeune, juste après vos études. Était-ce une décision facile à prendre? Comment avez-vous réussi à la développer?

Julie Conrad. – «C’est encore un peu un mystère pour moi. Je crois que j’étais assez consciente de ce que je voulais faire et de la façon dont je voulais m’y prendre, grâce aux stages que j’avais faits. D’un autre côté, ce parcours s’est déroulé de manière fluide. Après mes études à Paris, je suis revenu à Luxembourg où la scène du design de produits n’est pas très développée, et je voulais voir si un avenir était possible. J’ai commencé doucement, avec quelques projets, puis je m’y suis lancée à temps plein. Le plus difficile, en fait, pour moi, est d’être à la fois designer et entrepreneure. J’aime les deux facettes, mais j’ai souvent l’impression d’être déchirée entre ces deux aspects.

Auriez-vous souhaité être plus ou mieux accompagnée sur le volet entrepreneurial?

«Certainement, mais j’ai l’esprit d’aller chercher les informations qui me manquent, et poser des questions ne me fait pas peur. Cela m’a servi notamment pour apprendre à gérer les finances. Il faut surtout trouver les bonnes personnes pour répondre aux questions. Cela aurait évidemment été plus facile si j’avais eu ce background avant, mais il y a des choses qu’on peut apprendre juste en les faisant.

 Est-ce facile de monter une entreprise quand on est jeune au Luxembourg?

«Non, d’autant plus que je n’avais pas d’autres exemples au Luxembourg qui auraient pu me montrer la voie. Et le statut de designer n’existe pas.

 Comment avez-vous fait, si ce statut n’existe pas?

«J’étais inscrite comme indépendante jusqu’en janvier 2021, et maintenant, j’ai créé une sàrl pour dégager mon activité professionnelle de ma seule personne, et donc mieux protéger mes collaborateurs.

 Vous êtes donc à la fois product designer et graphic designer. Comment conjuguez-vous ces deux disciplines du design?

«Ce sont des activités que je développe côte à côte et qui parfois s’entremêlent. J’essaie quand même de les tenir à part: je me présente de plus en plus en tant que designer produit et je donne plus d’autonomie à ma collaboratrice Vera pour la création graphique, même si je participe aussi à la conception de ces projets.

 Est-ce que l’activité de graphiste, qui est plus répandue et connue, permet d’apporter des revenus plus réguliers et donc une forme de stabilité pour développer le product design?

«Oui, complètement. En design de produits, les projets sont souvent de plus grande envergure, et donc plus longs. Ils sont aussi plus risqués, car ont une plus forte probabilité de ne pas aboutir. En graphisme, c’est plus fluide, et on arrive plus vite au résultat. Cela apporte des flux d’argent plus réguliers, c’est certain. Mais nous sommes vraiment au point où les deux disciplines fonctionnent à parts égales dans notre activité globale. Et les deux activités se nourrissent l’une et l’autre. Certains clients viennent nous voir parce que nous avons cette double casquette. C’est ce qui s’est passé, par exemple, avec SOS Kannerduerf où nous avions un projet de produit – la création d’un doudou – qui est devenu un projet de graphisme avec la création d’une nouvelle mascotte.

Julie Conrad: «Actuellement, je vais beaucoup à Paris, et le design et les designers ont une tout autre place dans la société.» (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Julie Conrad: «Actuellement, je vais beaucoup à Paris, et le design et les designers ont une tout autre place dans la société.» (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

 Vous êtes membre du conseil d’administration de Design Luxembourg. Est-ce important, à vos yeux, de participer à ce type d’association pour mieux faire reconnaître votre métier?

«Absolument. Je donne beaucoup de mon temps à faire avancer la cause des designers au Luxembourg, donc devenir membre du comité de Design Luxembourg était une évidence. Depuis septembre dernier, nous sommes une nouvelle équipe très motivée et nous aimerions à terme devenir la fédération des designers au Luxembourg. On a gagné aussi le concours pour accueillir l’European Design Festival en 2023 au cours duquel se tiendra les European Design Awards. J’en suis très contente.

Il y a quelques années, le design était beaucoup plus porté au Luxembourg, notamment à travers Design City qui a aujourd’hui disparu. Est-ce qu’on est dans le creux d’une vague? Est-ce que vous devez adopter une position plus militante pour défendre votre profession?

«Je ne ressens pas de trou, mais je reconnais que, depuis que je suis dans la vie professionnelle, je ne ressens pas beaucoup de soutien. J’ai quand même l’impression que les choses s’améliorent un peu. Mais je constate une grande différence avec d’autres pays. Actuellement, je vais beaucoup à Paris, et le design et les designers ont une tout autre place dans la société.

 Est-ce que vous arrivez quand même à vivre de votre activité de product designer?

«Cela reste un challenge quotidien. J’ai la chance de pouvoir le faire, mais je me bats tous les jours. C’est tout sauf facile.

Quelle est votre approche du design?

«Le travail avec les matières m’intéresse particulièrement. Mélanger différentes techniques, la production industrielle avec l’artisanat, des inspirations venant de nulle part avec des objets concrets. J’aime raconter des histoires avec les objets, sans oublier le fonctionnel.

La multifonction est aussi un élément qui revient souvent dans vos créations, tout comme l’utilisation de matériaux durables.

«C’est une voie que j’ai empruntée dès mes études, puisque je m’intéressais à ce qu’on appelait, à l’époque, l’éco-design. L’idée est de considérer les différents cycles de vie des produits. J’aime cette analyse des produits: d’où vient la matière? Pourquoi ces produits sont-ils là? Où va la matière? Est-ce qu’il y a des possibilités d’enrichir l’expérience? Ce questionnement aboutit souvent à des produits qui sont multifonctionnels. Souvent, aussi, je commence le projet avec une matière déjà récupérée, comme cela a été le cas, par exemple, pour la collection réalisée à partir des bâches du chantier du pont Adolphe.

 Le design comme argument du greenwashing, ça existe?

«Oui, bien entendu, et on reste très vigilant sur ce point. Au bureau, on essaie vraiment d’avoir une approche attentive: on veut faire du design qui est juste, par des gens qui sont correctement rémunérés, avec une production locale, qui détruit le moins possible, qui est le plus durable possible.

 Votre collection Unpaper, réalisée à partir de Tyvek, est produite en auto-édition. Est-ce par choix ou par contrainte?

«Par contrainte. Au Luxembourg, de toute façon, nous n’avons pas de maison d’édition. Cette collection s’est développée spontanément, suite à l’exposition In Progress au Casino, en 2014, pour laquelle j’avais réalisé des objets à partir d’une matière produite au Luxembourg, le Tyvek, mais en la changeant de lieu et d’usage. Au cours de l’exposition, on m’a souvent demandé si les objets étaient en vente. C’est comme cela que ça a commencé.

 Vous avez été lauréate, en 2021, du Circular by Design Challenge de Luxinnovation avec le projet CEGO, qui est un système d’ameublement multifonctionnel. Où ce projet en est-il?

«Ce projet n’a pas encore vu le jour. Il a même été à l’arrêt pendant presque un an à cause de discussions avec le partenaire qui m’accompagnait au début, ProGroup, et, pour le moment, le projet ne continue pas avec eux. En parallèle, j’ai postulé, avec ce projet, pour participer à l’incubateur du Via – le French Design –, à Paris, et j’ai été acceptée, ce qui me permet, pendant un an, de suivre des ateliers, d’être encadrée, et de participer à une exposition finale. Le Via est une structure qui accompagne les designers de produits, surtout pour le mobilier et les objets de la maison. Ils sélectionnent une dizaine de projets par an pour aider à en faire naître de nouveaux.

 Que vous apporte cette expérience parisienne?

«Beaucoup, dont de nouvelles rencontres. Je profite aussi d’une bourse de Kultur | lx pour le développement de carrière, ce qui me permet de me déplacer environ tous les deux mois à Paris, car avec l’incubateur, il n’y a ni résidence ni soutien financier. Mais je profite de tous les contacts du Via, comme le FCBA, qui est un centre qui nous permet de tester la résistance des meubles avant de les mettre sur le marché. C’est très concret et j’apprends beaucoup. De plus, le Via développe beaucoup le volet communication, et l’exposition donne une belle visibilité.

Cela vous a déjà amené de nouvelles propositions?

«Ça commence, mais je ne peux encore rien annoncer pour le moment.

 Au niveau international, vous avez aussi fait partie du collectif artistique qui a pris part au pavillon luxembourgeois à Dubaï. Était-ce une bonne expérience?

«C’était vraiment un projet de longue haleine, et notre participation a été indécise pendant longtemps pour finalement ne durer que deux semaines, ce qui était décevant. Mais je ne regrette pas d’avoir participé, car il est toujours bien de montrer que le design existe. C’était aussi l’occasion de développer un nouveau projet et de rencontrer de nouvelles personnes.

 En mars dernier, vous avez reçu le Prix de la jeune entrepreneuse 2021 remis par les Soroptimists International du Luxembourg. Vous êtes aussi engagée dans ce groupe de soutien aux femmes?

«Non, j’ai postulé en tant que personne extérieure. Pour une question de temps, je ne peux pas rejoindre trop de groupes. Personnellement, je ne ressens pas de différence dans mon activité parce que je suis une femme. Mais cela me tient à cœur d’aider à porter la voix des femmes. Même sans faire partie du club, je porte leur message.

 Depuis la fin de l’année dernière, vous êtes aussi installée dans un pop-up store de la Ville de Luxembourg. Qu’est-ce qui s’y passe, et pourquoi avoir décidé de vous lancer dans ce projet?

«C’est un pop-up store qui est à la fois boutique et espace de travail. Ce qui m’intéresse, dans ce projet, est d’avoir une visibilité pour mon activité, pour le design, et d’être au cœur de la ville. Je connais tellement d’autres exemples de villes où il y a des rues avec des petites boutiques de créateurs, et je trouve cela dommage de ne pas avoir cela à Luxembourg. On travaille, produit et vend dans le même espace. On a aussi choisi de ne pas vendre que nos propres créations, mais de présenter les produits d’autres designers locaux que nous aimons.

 Quels sont les retours? Y a-t-il une clientèle pour cela?

«Il y a une clientèle et beaucoup d’intérêt. Le début de l’année a été calme, mais aussi pour les autres boutiques. Au niveau de la vente, c’est donc moins que ce qu’on pensait. Mais on a un bon ratio de ventes, et on a beaucoup de très bons retours. Et, pour moi, c’est aussi cela qui était important: pouvoir parler de nos métiers, montrer ce que c’est que de faire du design. C’est plus un travail de communication sur notre travail que de la vente stricte.

Finalement, il s’agit de faire de la pédagogie autour du design…

«Oui, un peu. Mais je comprends aussi que, dans un pays où il y a si peu de designers, il n’y ait pas d’institution qui fasse cela pour nous. C’est toute la situation qui doit changer, avec la fameuse question: qui de l’œuf ou de la poule arrive en premier? Je ressens quand même beaucoup de bonne volonté au niveau des interlocuteurs officiels. L’élan est là, mais c’est souvent bloqué. Et je n’arrive pas toujours à voir où est le problème… Mais je garde bon espoir.

 Vers quoi vous dirigez-vous maintenant?

«J’ai très envie de sortir une collection de meubles, et je suis en contact avec plusieurs personnes à ce sujet. Aussi pour trouver un éditeur et des investisseurs prêts à s’engager dans une collection luxembourgeoise. Par l’intermédiaire du Via, j’ai postulé à un speed dating avec des éditeurs. On verra bien si quelque chose en sort. Par ailleurs, j’aimerais vraiment que cette expérience du pop-up store serve à établir, sur le long terme, un hub qui rassemble en un seul et même espace une boutique partagée et des zones d’ateliers. Ce serait vraiment formidable.»                                                                                                                                   

Bio express

 Éducation: Julie Conrad est née à Luxembourg en 1988. Elle est diplômée, avec félicitations du jury, de l’école Creapole à Paris en 2012.

Projets: en 2013, elle ouvre son agence au Luxembourg et lance, en 2015, sa collection Unpaper. En 2019 et 2022, elle est retenue par Le French Design à deux reprises pour le FD100 (une sélection de 100 projets ou personnalités qui font bouger le design).

Cet article a été rédigé pour l’édition magazine de Paperjam du mois de mai 2022 parue le 27 avril 2022. Le contenu du magazine est produit en exclusivité pour le magazine. Il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.

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