PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Fonds

Géant du secteur

L’industrie luxembourgeoise des fonds, colosse aux pieds agiles



Première Place européenne en matière de fonds d’investissement, deuxième au monde derrière les États-Unis, le Luxembourg, malgré sa petite taille, reste un géant du secteur au niveau global. En deux ans de crise sanitaire, le volume des actifs sous gestion a continué de croître, jusqu’à battre des records. Le secret? Une agilité à toute épreuve, qu’il faudra continuer à cultiver pour faire face aux défis de demain.

Au mois de décembre dernier, l’industrie luxembourgeoise des fonds a réalisé un nouveau record absolu. Selon les chiffres de la CSSF (Commission de surveillance du secteur financier), un total de 5.859,5 milliards d’euros d’actifs était en effet géré depuis la Place luxembourgeoise à la fin de l’année 2021. Il s’agit d’une progression de 17,81% par rapport à décembre 2020, et de plus de 24% par rapport à la fin 2019. Il faut aussi se souvenir qu’au sortir de la dernière crise financière (en décembre 2008), ce montant s’élevait «seulement» à 1.559,6 milliards d’euros…

La croissance de l’industrie des fonds au Luxembourg est donc constante depuis de nombreuses années. La crise sanitaire majeure que nous traversons depuis deux ans semble avoir glissé sur elle comme une vaguelette sur un paquebot. «Ce qui est remarquable par rapport à ce résultat record enregistré en 2021, c’est qu’une grande partie de la croissance émane de souscriptions nettes, qui représentent 33 milliards d’euros par mois, explique Camille Thommes, directeur général de l’Alfi (Association luxembourgeoise des fonds d’investissement). Cela montre le grand intérêt que suscite notre industrie, et son réel dynamisme.»

Une crise chasse l’autre

Pour l’ensemble des acteurs du secteur, la réaction de l’industrie des fonds à la crise sanitaire a démontré sa grande adaptabilité. «On pourrait presque dire que l’impact de la crise sur le secteur a été plutôt positif. Alors qu’il y a deux ans, tout le monde travaillait à temps plein au bureau, on s’est retrouvé, en l’espace de deux semaines, à travailler entièrement depuis la maison. Et ce changement majeur n’a eu aucun effet sur nos performances: nous avons continué à assurer la gérance des fonds et à attirer de nouveaux clients. C’est très positif, car cela indique aussi à quel point les différents acteurs de la Place se connaissent et sont capables de collaborer, même à distance», estime Oliver Weber, asset manager leader au sein de PwC Luxembourg. Le son de cloche est le même chez Ocorian Luxembourg, société spécialisée notamment dans l’administration de fonds. «Il est clair que le secteur financier est loin d’être le plus impacté par la crise. En plus d’assurer une certaine stabilité, le secteur a progressé sur ces deux années», souligne Christophe Gaul , regional head of Europe and managing director Luxembourg chez Ocorian.

Si cette crise – qui n’est certes pas terminée – a donc été gérée de main de maître par la Place luxembourgeoise, elle vient d’être brutalement chassée des radars par une autre, dont la violence a laissé l’Europe et le monde sans voix. L’attaque russe en Ukraine est-elle de nature à impacter l’industrie des fonds, comme pourrait le laisser penser la légère baisse des actifs (s’élevant tout de même toujours à 5.686,119 milliards d’euros) enregistrée au mois de janvier dernier? «Au-delà du choc que représente cette invasion, et des terribles souffrances qu’elle inflige au peuple ukrainien, l’impact du conflit sur notre business devrait être marginal. Notre exposition en valeurs mobilières russes est limitée, puisqu’elle se chiffre à environ 20 milliards d’euros. Cela dit, il est clair que tout trouble géopolitique entraîne une grande volatilité sur les marchés. On ne peut donc pas exclure un impact indirect, surtout au vu de l’ampleur et de la proximité de ce conflit armé», relève Camille Thommes.

Ucits, alternatifs et ESG: tiercé gagnant

Les bons résultats enregistrés par l’industrie luxembourgeoise des fonds doivent beaucoup aux fonds Ucits. Créée au départ d’une directive européenne datant de 1985, et transposée au Luxembourg dès 1988, cette typologie de fonds a servi de socle au développement de la place financière luxembourgeoise. Et ils continuent d’être attrayants pour les investisseurs actuels.

Mais ce sont surtout les fonds alternatifs – appelés aussi «private/real assets» – qui portent la croissance du secteur. «C’est en effet une grande tendance, qui ne fait que s’accé­lérer, indique Oliver Weber . Depuis quelques années, nous constatons que les fonds alternatifs ont tendance à remplacer le rôle historique des banques dans le financement de projets ‘réels’, qu’il s’agisse d’infrastructures, d’immobilier, etc. Par ailleurs, il faut relever la volonté de rendre cette catégorie d’actifs accessible à une clientèle de détail, à travers des fonds comme l’Eltif (European Long-Term Investment Fund), dédiés aux projets d’infrastructures.» Le Luxembourg a d’ailleurs bien tiré son épingle du jeu par rapport à ces fonds Eltif, puisque sur les 67 fonds référencés en Europe, 36 sont domiciliés au Luxembourg.

Bien évidemment, les fonds de dette, le private equity ou le real estate continuent, eux aussi, d’avoir un succès important dans le segment des fonds alternatifs. Sa croissance a d’ailleurs été objectivée par différentes études de l’Alfi et de KPMG, complétées par des données de la CSSF. «En 2021, on estime que les fonds immobiliers ont augmenté de 14,83%, les fonds private equity de 29,9% et les fonds de dette de 40,6%, détaille Marc-André Bechet, directeur général adjoint de l’Alfi. L’environnement actuel de taux bas rend ces fonds attractifs pour les investisseurs institutionnels, car ils offrent une bonne rentabilité et permettent de diversifier les portefeuilles.»

La dernière tendance forte constatée sur le marché des fonds – sans surprise – est celle de l’ESG, c’est-à-dire les structures intégrant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. «C’est peut-être encore un peu nouveau au Luxembourg, mais c’est un sujet d’actualité qui occupe une place croissante. La demande est importante. Mais il faudra sans doute attendre que l’ensemble des réglementations en préparation pour encadrer ces investissements aboutisse avant que les fonds ESG soient réellement privilégiés. Un cadre légal clair offrira en effet plus de confort aux investisseurs», estime Christophe Gaul.

Des défis à la pelle

Si le Luxembourg est parvenu à se positionner rapidement sur ces différentes tendances de fond, il devra maintenir ses efforts pour rester cette Place européenne de référence pour la distribution transfrontalière de fonds d’investissement. Les défis sont en effet nombreux et la concurrence féroce. «L’environnement bancaire, au Luxembourg, est devenu bien plus prudent qu’il y a quelques années. C’est une bonne chose à certains égards, mais cela peut poser des problèmes, pointe Christophe Gaul. Dans le secteur des fonds alternatifs, notamment, il faut pouvoir être très réactif pour rester attractif. Or, s’il faut des mois pour ouvrir un compte, cela devient très difficile d’être compétitif par rapport à d’autres Places, comme l’Irlande par exemple. Je comprends qu’on cherche à limiter les risques, mais quand les clients ne présentent aucun problème au niveau KYC ou AML, je pense que l’on pourrait accélérer un peu les choses.»

L’environnement ban­caire, au Luxem­bourg, est devenu bien plus prudent qu’il y a quelques années. C’est une bonne chose à certains égards, mais cela peut poser des problèmes.
Christophe Gaul

Christophe Gaul,  regional head of Europe and managing director Luxembourg,  Ocorian

Mais c’est aussi au niveau des ressources humaines que se joue l’avenir de la place financière luxembourgeoise. «Il faut sans cesse veiller à renforcer l’attractivité du pays en matière d’employabilité, estime Oliver Weber. Au Luxem­bourg, le coût d’engagement est élevé, tout comme le coût de la vie. C’est un enjeu considérable si l’on veut continuer à attirer les talents nécessaires.» Du côté de l’Alfi, on prend la pleine mesure de cet impératif et on relève les progrès déjà réalisés, notamment au niveau du renforcement des cursus universitaires dédiés aux matières financières. C’est toutefois loin d’être la seule priorité de l’organisation. «Il y a également un travail à mener sur la fiscalité, notamment par rapport à la taxe d’abonnement qui existe au Luxembourg et pas toujours ailleurs, indique Marc-André Bechet . La digitalisation est un autre enjeu de taille et on peut se féliciter de voir le nombre d’initiatives qui existent en la matière au Luxembourg, à commencer par la Lhoft, dédiée aux fintech. L’agenda réglementaire très dense qui est le nôtre doit, par ailleurs, être un point d’attention crucial.»

En effet, entre la révision de la directive AIFM et les changements apportés à la directive Ucits et à la réglementation Eltif, le travail d’adaptation ne manquera pas. «A priori, la révision de la directive Ucits devrait rester maîtrisable en ce qui nous concerne. Visiblement, il sera toujours possible de déléguer la gestion de fonds à l’étranger, pour peu que l’on garde la substance au Luxembourg. Or, à ce niveau, le Luxembourg est déjà bien avancé», estime Camille Thommes. Le chantier le plus important sera celui qui concerne la finance durable. «On est loin d’une mise à jour. C’est au contraire un travail gigantesque qui s’annonce, proche de ce que l’on a connu par rapport aux OPCVM et à AIFMD, explique Marc-André Bechet. Nous sommes pour l’instant au milieu du gué. Au cours des prochains mois, des prochaines années, les réglementations vont s’emboîter les unes dans les autres et vont impacter non seulement les fonds, mais également les sociétés dans lesquelles on investit. C’est un défi, certes, mais cela ouvre aussi de nouvelles opportunités de croissance.»

Des atouts toujours réels

Pour faire face à ces défis, le Luxembourg pourra toutefois compter sur ses atouts traditionnels: sa position au cœur de l’Europe, sa stabilité économique et politique, mais aussi sa grande expertise. «L’image du Luxem­bourg à l’étranger est très positive. Certains de nos clients estiment même que, pour certaines fonctions, comme le risk management notamment, personne ne fait mieux que le Luxembourg, relève Oliver Weber. C’est quelque chose dont il faut être fier.» Mais l’expert de PwC Luxem­bourg pointe également la grande agilité de la Place, qui lui permettra de transformer les nouveaux défis qui se présentent en opportunités. «Au Luxembourg, les acteurs collaborent constamment, pour aller dans la même direction. Le régulateur joue aussi son rôle en s’adaptant rapidement aux nouvelles contraintes réglementaires. À mon avis, cette agilité est l’atout fondamental de la Place luxem­bour­geoise.» De quoi garantir encore de longues années de succès à l’industrie luxem­bourgeoise des fonds.

Cet article a été rédigé pour le supplément Paperjam Fonds d’investissement  paru le 27 avril 2022 avec  l’édition magazine de Paperjam du mois d’avril 2022.  Le contenu du supplément est produit en exclusivité pour le magazine. Il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam. 

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