POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

réunification

Le souhait un peu irréel de l’union des deux Luxembourg



Réunir le Grand-Duché et la province belge de Luxembourg: une idée qui n’est pas neuve, mais qui a trouvé cette fois une nouvelle caisse de résonance via Facebook. (Photo: Shutterstock)

Réunir le Grand-Duché et la province belge de Luxembourg: une idée qui n’est pas neuve, mais qui a trouvé cette fois une nouvelle caisse de résonance via Facebook. (Photo: Shutterstock)

Un groupe Facebook créé en Belgique veut relancer le débat autour d’une (ré)unification du Luxembourg belge et du Grand-Duché. Il compte déjà 10.600 membres, même si le projet semble plus qu’illusoire.

Que le Grand-Duché et la province de Luxembourg belge ne forment plus qu’un seul et même territoire, comme cela fut le cas jusqu’en 1839, tel est le projet d’un groupe privé baptisé «Réunification du Luxembourg Belge au Grand Duché de Luxembourg (RGDL)», créé sur Facebook en Belgique voici peu. Et qui connaît un certain succès puisqu’environ 10.600 personnes en sont déjà membres.

L’idée en elle-même n’est pas neuve. «Jacques Planchard, alors gouverneur de la province de Luxembourg, et Jacques Santer, Premier ministre, avaient d’ailleurs évoqué ce sujet en leur temps», souligne Aquinas, pseudo de l’un des créateurs du groupe. Lors des élections régionales ou fédérales belges, des partis marginaux en ont fait aussi un argument de campagne en Luxembourg belge. La plupart de ces formations ont disparu en même temps que l’on rangeait les urnes. Quelques historiens font également resurgir à un rythme inégal le parfum nostalgique de cette époque révolue.

La Belgique au bout du rouleau, le Luxembourg tel un Eldorado

Cette fois, le réseau social a offert une résonance bien plus forte au rêve belge. D’autant que ceux qui le portent mettent en avant que «le modèle Belgique est au bout du rouleau. Les réformes successives ont transformé le pays en un état ingouvernable. Ce ne sont ni l’argent ni la fiscalité qui nous motivent.» Et alors que la province de Luxembourg est «l’éternelle oubliée du pays au niveau des infrastructures, de la culture…», développe Aquinas, le Grand-Duché est décrit tel un Eldorado par le groupe: «Le Grand-Duché attire les talents. Il rémunère l’initiative privée et couronne la réussite tout en possédant un système social évitant la misère et les dérives. Passer la frontière et se promener en ville comme à la campagne, c’est découvrir un autre monde, celui façonné par des institutions solides et des gens aussi pragmatiques que constructifs.»

Côté belge, l’initiative a été relayée dans plusieurs médias. Mais peu d’élus locaux se sont positionnés clairement en sa faveur. Même Josy Arens, bourgmestre d’Attert et Grand-Ducal par son père, a estimé dans les colonnes de La Meuse Luxembourg que «nous sommes d’abord Belges. Pour ma part, avant d’envisager une réunification, je crois en la réforme de la Belgique. (…) Vient ensuite le rapprochement avec le Luxembourg, que j’envisage comme un rapprochement qui ne serait pas politique, dans un premier temps en tout cas.»

Deux obstacles, et non des moindres

Surtout, le projet de «Réunification du Luxembourg Belge au Grand Duché de Luxembourg» se heurte à deux obstacles, et non des moindres.

Tout d’abord sur le plan légal. Toujours dans La Meuse Luxembourg, Pierre d’Argent, professeur de droit international à Louvain-la-Neuve, a estimé qu’il s’agit là «de politique-fiction». Car le référendum n’existe pas en droit belge. Même si toute la province de Luxembourg votait pour rejoindre le Grand-Duché, cela n’aurait donc aucune valeur légale. Une sécession du Luxembourg belge alors? «La réussite d’une telle entreprise dépend de la reconnaissance ou non des autres États de l’état de fait. Faire sécession sans reconnaissance, c’est comme écouter un oiseau chanter sur une branche. C’est beau, mais ça ne change rien», souligne le professeur. Une explosion de l’État Belgique et ses morceaux à partager entre différents États? «Cela dépendra plus des puissances européennes que des peuples», constate Pierre d’Argent. 

Aquinas précise «qu’en effet, pour parvenir à ce rattachement, il faudra un élément déclencheur. Pour nous, ce sera l’éclatement de la Belgique, inévitable à terme. Notre province de Luxembourg ne pourra se gérer seule, il faudra aller vers le Grand-Duché.»

Si le Grand-Duché était intéressé, cela se saurait depuis longtemps.
Alex Bodry

Alex Bodry,  membre du Conseil d’État,  ancien député et ancien ministre LSAP

Ensuite, seconde embûche, il faut être deux pour danser le tango. Même si la Belgique acceptait de céder une partie de son territoire, encore faudrait-il que le Grand-Duché l’accepte, après sans doute un long processus législatif. «Or, pour ma part, je n’ai jamais ressenti de volonté d’aller dans cette direction au Grand-Duché», indique Alex Bodry , membre du Conseil d’État, député durant plus de 20 ans et plusieurs fois ministre. «Il n’y a clairement pas de volonté partagée. Je ne vois pas du tout quel serait le sens d’une telle initiative.» Or, «si le Grand-Duché était intéressé, cela se saurait depuis longtemps. Un Grand Luxembourg ne nous intéresse pas. Du moins ce Grand Luxembourg là…» 

Si des Belges veulent venir habiter ma commune, ils sont les bienvenus.

Henri Gerekens,  bourgmestre,  Redange

Henri Gerekens, bourgmestre de Redange, commune qui collabore largement avec sa voisine belge d’Attert, s’amuse aussi de la chose: «Sincèrement, je n’ai jamais entendu parler d’un projet de ce genre! Nous avons des connexions fortes avec la Belgique, notamment pour le contrat de rivière ou le festival Musique dans la vallée, et je rencontre Josy Arens, bourgmestre d’Attert, quelques fois par an, et tout fonctionne bien ainsi. Avec les bourgmestres du canton et nos homologues belges, nous avons même mené une action symbolique lors du premier ‘lockdown’ pour manifester contre la fermeture des frontières. Mais une union des deux territoires, cela n’a aucun intérêt. Si des Belges veulent venir habiter ma commune, ils sont les bienvenus et ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux.» Et donc, si «on aime bien les Belges», il en faut «tout de même un peu plus pour se marier».

Dans les années 80, personne ne croyait à la réunification allemande. Pourtant, elle a bien eu lieu.

Aquinas,  membre du groupe RGDL

C’est bien l’avis d’Aquinas, qui dit en effet «que la mariée doit être jolie. C’est un peu ce que l’on doit faire maintenant en nous intéressant au Luxembourg, en apprenant la langue, en découvrant la culture… Nous avons des atouts, nombreux, qui intéresseront certainement nos voisins. Notamment de l’espace, alors que le Grand-Duché est en panne de terrains et que la pression est énorme. Ensuite, nous avons aussi une population jeune. Alors que le Grand-Duché n’est pas dans ce cas et sait qu’un jour ou l’autre il aura un problème avec les pensions.»

Les membres du groupe ne se bercent pas d’illusions: le processus sera long. «Ce n’est même pas un marathon, mais un ultra-trail», s’amuse Aquinas. En attendant, des groupes de travail et de réflexion vont être créés autour de différents thèmes, afin de préparer le terrain et se faire connaître, notamment côté grand-ducal. Tout cela en prélude à une consultation populaire «des deux côtés de la frontière».

Ils y croient dur comme fer. «Dans les années 80 personne n’aurait cru à la réunification allemande. Pourtant, elle a bien eu lieu», conclut Aquinas.