ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Entre nouveau service et expansion internationale

Ilana Devillers secoue le cocotier



Entre lancement d’un nouveau service et projets de développement à l’international, Ilana Devillers (F4A) porte un regard critique et pertinent sur la situation. (Photo: Jan Hanrion/Archives Maison Moderne)

Entre lancement d’un nouveau service et projets de développement à l’international, Ilana Devillers (F4A) porte un regard critique et pertinent sur la situation. (Photo: Jan Hanrion/Archives Maison Moderne)

Mots parfois crus, discours engagé, pointe de provocation: la CEO de Food4All met le doigt sur les failles de la technologie, sur les ombres des aides de l’État ou des comportements des VC. «Pour réveiller le Luxembourg», dit Ilana Devillers.

«J’ai peur qu’au final, la crise n’ait fait qu’amplifier les problèmes environnementaux. Les industries vont repartir à fond! Encore pire qu’avant.» Elle aurait pu commencer par raconter que la seule aide qu’elle a demandée lui a été refusée, mais la CEO de Food4All, Ilana Devillers , préfère mettre le doigt sur ce que la crise lui apprend.

«Les problèmes dans la chaîne alimentaire, aux États-Unis, avec tout ce qui est farines, œufs, viandes, montrent encore une fois une incapacité des technologies à permettre au système de fonctionner correctement!», ironise la jeune femme au franc-parler assumé.

«Le Covid souligne cette espèce de bulle autour des technologies, l’intelligence artificielle à gogo, alors que les technologies ne sont pas encore prêtes. Rien n’a été testé! Tout est en beta testing! Tout ce qui a été testé et qui est sur le marché ne fonctionne pas! C’est la leçon à apprendre. Même une leçon pour le Luxembourg au final, qui met tous ses espoirs dans des technologies qui ne sont même pas sûres.»

Une livraison électrique et gratuite

Ce qui ne l’empêche pas, elle, de continuer de déployer sa technologie de gestion des produits qui arrivent à la date de péremption dans les supermarchés. Outre l’installation en cours dans deux Naturalia, Food4All va lancer un service de livraison écologique en voitures électriques.

«On va se focaliser sur les produits que nous vendons, les produits proches de leur date de péremption. Mais, histoire de changer un peu le rôle de la livraison au Luxembourg que tu paies une fortune, ça sera gratuit pour les consommateurs. C’est une façon d’amplifier les ventes sur ces produits-là en offrant un service propre à domicile. Les personnes n’auront pas besoin de se déplacer dans les supermarchés, pour éviter qu’il y ait trop de monde.»

Le vainqueur de la première édition des Start-Up Stories de Paperjam y revient une deuxième fois. «La première chose qu’on est en train d’oublier, c’est l’environnement! On n’en a strictement rien à faire! Quand tu vois le nombre de masques et de gants qui sont par terre, partout, au Luxembourg. Au final, il y aura eu une explosion du marché du plastique, mais on n’en parle pas! Les industries pharmaceutiques sont en train de s’en mettre plein les poches. Le monde n’a pas changé. Ça a même empiré.»

Les rushes décrédibilisent les experts

Les supermarchés ont joué un rôle-clé dans l’approvisionnement des résidents pendant la crise. «Ils ont connu une explosion de la demande aux dépens de l’Horesca. Mais on ne sait jamais de quoi sera fait le lendemain. Si on était si sûr que les comportements des consommateurs sont prévisibles à 93%, comment peut-on expliquer ces crises qu’on a vues dans l’alimentaire?», dit-elle en faisant référence aux rayons de papier toilette ou de pâtes complètement vides. 

«Ce n’est pas possible que, d’un côté, on dise que les humains sont prévisibles et, de l’autre, qu’on soit incapable de délivrer une solution technologique qui soit fiable pour les supermarchés et la chaîne logistique en général? Quand on voit les producteurs qui se cassent la gueule les uns après les autres et qui sont tellement importants pour alimenter les gens… Ça devient un vrai problème. Surtout que le panier moyen diminue parce qu’il y a une prise de conscience de l’importance du bien-manger.»

Cette crise montre qui est un entrepreneur et qui ne l’est pas! Il y a beaucoup de pseudo-entrepreneurs qui sont présents et qui sont incapables de se réinventer en temps de crise. Alors, ce ne sont pas des entrepreneurs!

Ilana Devillers,  CEO de F4A

 Quand elle respire une seconde, c’est pour dire qu’elle se félicite de son choix de départ – ne pas s’attaquer au secteur de la restauration – et de son choix de crise – «accélérer à l’international. On continue le développement au Luxembourg, mais on sait très bien que c’est lent pour pas grand-chose. La décision est de développer plusieurs pays à la fois, et plus un pays après l’autre. En ajoutant des services utiles, dont les consommateurs ont besoin.»

Mais pas n’importe quel service, ajoute-t-elle aussitôt. «À quoi bon mettre en place des services utilisés pendant deux mois? Avant de les arrêter parce que les consommateurs changeront de nouveau de comportement à la sortie de la crise. Il y a du chômage à gogo aux États-Unis, entre 20 et 30%, et la situation va durer pendant un an ou un an et demi. Il faudra apporter des réponses et des solutions durables. Tout le secteur a besoin d’innovation.»

C’est étonnant, dit-elle, que le secteur de la restauration ne soit pas passé directement et massivement à la livraison. «La restauration va bientôt rouvrir. Est-ce qu’ils auront autant de couverts? Non. Est-ce qu’ils vont être capables de générer un chiffre d’affaires comparable à celui qu’ils faisaient avant la crise, non. Le secteur n’a jamais été forcé à innover. Il y a des opportunités qui n’ont pas été saisies.»

Combien de dossiers ont été refusés par l’administration? Par les banques?

Ilana Devillers,  CEO de F4A

«Cette crise montre qui est un entrepreneur et qui ne l’est pas! Il y a beaucoup de pseudo-entrepreneurs qui sont présents et qui sont incapables de se réinventer en temps de crise. Alors, ce ne sont pas des entrepreneurs. Un entrepreneur en temps de crise cherche des solutions tout de suite et il va les trouver. Parce que ce ne sont pas des problèmes, mais des challenges. Quand tu vois le peu de start-up qui ont su se ressaisir et qui ne sont là que pour les aides étatiques… À un moment donné, les aides étatiques, c’est mignon, mais ça ne fait pas un core business…», dit-elle avant, là encore, de piquer comme un matador.

«C’est mignon de dire oui, ils nous ont aidés, oui, ils ont fait ceci ou cela. Et dans les faits, c’est où?», se demande-t-elle, en pointant les grosses sociétés. «Le problème dans cette crise est d’avoir eu tellement de mesures qui ont été prises les unes après les autres, qu’il y avait une abondance d’informations. Soit le gouvernement a raison, soit les entrepreneurs ont raison… Combien de dossiers ont été refusés par l’administration? Par les banques?»

Le secteur financier doit se réveiller

«On sait tous très bien qu’il y a eu de nombreux abus sur le chômage partiel. On le verra à la sortie de la crise. Et est-ce que quelqu’un parle de l’efficacité des travailleurs? Le télétravail, qui mesure que c’est efficace? Ce n’est pas le tout de dire que tout le monde est passé en télétravail, mais à quoi ça sert?»

«Chez nous, la décision a été claire: pas de chômage partiel! Prenez ça comme une opportunité! Prouvez que vous pouvez avancer de chez vous et qu’on pourrait continuer comme ça!», martèle-t-elle en contenant sa colère à propos des déclarations de Dan Kersch  (LSAP). «Quand on voit le ministre du Travail qui dit: «C’est votre choix d’être indépendants, vous n’aviez qu’à être salariés!», il y a des limites. Mais qui produit la richesse du pays? Est-ce que ce sont les fonctionnaires ou les indépendants? 32.000 PME ont des salariés!»

Il y a plein de deals gelés et reportés après la crise. Une tactique de VC. Saigner les start-up jusqu’à ce qu’elles n’en puissent plus et revenir avec un deal moins élevé devant lequel elles n’auront pas le choix.

Ilana Devillers,  CEO de F4A

«Il est grand temps que l’économie se réveille et trouve des solutions adéquates à tout le monde en pensant à l’environnement avant toute chose», reprend la dirigeante de F4A. «Dire que le Luxembourg a survécu grâce au système financier, ça me fait doucement rire: la semaine dernière, il a vendu 2,5 milliards d’euros d’obligations à taux négatif, qui ont été en majorité rachetées par les Chinois… C’est mignon aussi, mais si le système financier ne se réveille pas non plus rapidement, il va aussi y perdre… Revolut et compagnie sont en train de péter le marché. C’est en train de détruire un peu la vache à lait luxembourgeoise, le système financier classique… Les conséquences vont être terribles.»

Les Gafam incontrôlables

Comment gère-t-elle la crise en interne? «Ça fait quelques semaines que je ne dors plus autrement que pendant des micro-siestes… Nous avons une structure assez particulière chez F4A, dans laquelle on donne assez d’indépendance à chaque équipe par pays. C’est passionnant parce qu’au final, tu vois que des problèmes que nous sommes en train de résoudre se posent ailleurs. Heureusement que Google Hangouts fonctionne pour voir si tout se passe bien et si les employés survivent! Je ne comprends même pas que les gens utilisent encore Zoom! Ils ne savent pas où partent leurs données!»

«Si je doute que les Gafam puissent continuer à avoir des rythmes de croissance comme ces dernières années, ce qui se passe au niveau de la tech n’est pas très reluisant! Tous ces abus de pouvoir, notamment avec les données! Ils s’en moquent, ils sont plus puissants que les États! Dès qu’une start-up risque de leur poser problème, tranquillement, ils rachètent. Le système est tellement bien fait que lorsque tu vas te plaindre à l’Union européenne, tu finis par obtenir un jugement… Mais est-ce que quelqu’un s’assure que le jugement est appliqué, je me pose la question…»

Comme beaucoup de start-upper, elle a vu le coup de frein sur les investissements. «Les levées de fonds, c’est aussi assez marrant. Les longues dents des VC sont sorties. Il y a plein de deals gelés et reportés après la crise. Une tactique de VC. Saigner les start-up jusqu’à ce qu’elles n’en puissent plus et revenir avec un deal moins élevé devant lequel elles n’auront pas le choix. Et, par ailleurs, tu les vois investir dans des solutions qui n’ont ni queue ni tête… Quand tu réfléchis à long terme… Mais c’est pas du long terme. Les VC vont perdre des plumes avec de mauvais choix.»

Après un mot plus consensuel sur le fait que le Luxembourg a mieux géré la crise que d'autres, probablement à cause d'un nombre d'habitants plus faible, la jeune femme lâche un dernier mot. «Je dis tout ça avec provocation, bien sûr. Mais il faut réveiller le Luxembourg!»