ENTREPRISES & STRATÉGIES — Finance & Légal

Denis Van den bulke (Managing Partner – Vandenbulke)

«Il ne faut pas être les simples relais des cabinets anglo-saxons»



Le cabinet Vandenbulke a remporté l’award 2020 du Cabinet d’avocats européen spécialisé de l’année. (Photo: Vandenbulke)

Le cabinet Vandenbulke a remporté l’award 2020 du Cabinet d’avocats européen spécialisé de l’année. (Photo: Vandenbulke)

Le marché des cabinets d’affaires a considérablement évolué au fil des années. Petite analyse de sa situation présente et future avec Denis Van den Bulke, managing partner du cabinet Vandenbulke, qui a remporté, à Londres, l’award 2020 du Cabinet d’avocats européen spécialisé de l’année.

La place financière a souvent été considérée comme le back-office juridique des grands cabinets anglo-saxons. Est-ce toujours le cas?

Denis Van den Bulke. – «Oui, tout à fait. La problématique, c’est qu’au départ, la Place était très ‘beneluxembourgeoise’. À partir de 2002-2003, devenant une place financière importante, elle devait changer et s’internationaliser. Or, il y avait un manque cruel de compétences liées aux transactions internationales. De plus, les cabinets anglo-saxons y imposaient leurs standards de common law, alors que le Luxembourg est une juridiction civiliste. Les cabinets étrangers souhaitaient fidéliser une expertise locale captive, ils ont donc établi des succursales ici, qui furent initialement des back-offices du siège central. Puis, en l’espace de 15 ans, ceci a bien évolué.

Même si la prise de décision revient souvent aux head offices des cabinets français, allemands, anglais, américains, voire chinois, on observe une confiance grandissante pour le droit luxembourgeois et ses praticiens, alors que les transactions financières soumises au droit grand-ducal étaient rares il n’y a encore pas si longtemps. Les centres de décision de grands groupes se sont également de plus en plus souvent délocalisés au Luxembourg et, maintenant, instruisent directement des cabinets locaux. À cet effet, les cabinets luxembourgeois se doivent d’acquérir une véritable maturité et autonomie juridique pour ne pas être de simples relais des cabinets essentiellement anglo-saxons.

Toutefois, des problématiques subsistent, notamment du point de vue des ressources humaines, qui restent inévitablement limitées au Luxembourg, car former des avocats à la hâte de manière ‘quasi industrielle’ ne peut être une solution.

Le secteur luxembourgeois des cabinets d’affaires sur le marché financier est très fourni. Existe-t-il encore de la place pour de nouvelles entités, plus petites, comme celles qui ont pu émerger ces dernières années?

«Je pense clairement que le marché va progressivement vers une saturation. Un cabinet étranger qui n’a pas de point de chute ici ne veut pas envoyer ses clients chez des concurrents de son propre marché domestique et ne plus le voir revenir. Il recherche donc un acteur juridique local compétent, et ceci favorise l’essor de cabinets indépendants. C’est d’ailleurs aussi pour garder le client captif que le Luxembourg a connu une multiplication des filiales de cabinets étrangers.

Un des principaux défis est d’élever la compétence juridique de tous les cabinets au même niveau que les grands centres d’affaires.
Denis Van den Bulke

Denis Van den Bulke,  managing partner,  Vandenbulke

Cela va-t-il continuer? Peut-être sur le court terme, mais sans doute pas sur le moyen terme, car le marché ne sera peut-être pas en mesure d’absorber autant de nouveaux acteurs juridiques. Il est hautement probable que, dans les cabinets étrangers, le management fasse un arbitrage entre les bénéfices que leur présence rapporte et les coûts fixes qu’ils supportent, compte tenu des rémunérations devenues élevées au Luxembourg et des prix de l’immobilier au niveau des Places comme Londres, Paris ou New York. Pour seulement deux ou trois transactions par an, ils préféreront alors s’appuyer sur un cabinet local indépendant et fiable.  Ceci est donc une opportunité pour des cabinets transactionnels comme le nôtre.

L’émergence de ces petits cabinets va-t-elle façonner la manière de travailler de la Place sur le long terme?

«Il ne s’agira peut-être pas d’un impact important. Les cabinets indépendants font face à la puissance marketing et financière des gros cabinets qui comptent des milliers d’avocats, qui sont autant d’apporteurs d’affaires vers leur filiale au Luxembourg.

Cela y amène forcément une forte concentration et un flux de dossiers important. Ces cabinets étrangers, pour s’établir, débauchent les stars montantes en créant une inflation des salaires sur lesquels les cabinets indépendants ne peuvent pas s’aligner. L’acquisition de parts de marché devient de plus en plus coûteuse et affecte la rentabilité des cabinets en recherche de croissance. Quand nous avons commencé en 2005 avec le cabinet Vandenbulke, les cabinets étrangers se comptaient quasi sur les doigts de la main… et nous servions donc les intérêts de ceux qui n’avaient pas de cabinet ici. Des années plus tard, il y en a de moins en moins.

Par contre, le besoin croissant de compétences locales, l’autonomisation de la Place, le système juridique qui se complexifie, ainsi que l’accroissement des contentieux, des arbitrages et des procédures judiciaires demandent des compétences plus pointues et de vrais talents juridiques locaux.  C’est une carte à jouer pour les cabinets indépendants et à haute spécialisation non affiliés à des maisons mères étrangères. Le Brexit accélérera sans aucun doute ce mouvement: les Américains passaient, par exemple, auparavant par leurs filiales de Londres pour mener leurs opérations au Luxembourg.

Quels seront les grands défis pour la Place dans le futur?

«Un des principaux défis est d’élever la compétence juridique de tous les cabinets au même niveau que les grands centres d’affaires. C’est graduellement le cas pour les transactions soumises au droit étranger, mais il faut aussi élever le niveau de sophistication du système juridique luxembourgeois. Toutefois, il faut garder ses atouts, notamment sa grande lisibilité, pour les étrangers qui restent trop fortement attachés à leurs conceptions juridiques, et sa flexibilité. Le pays est souvent un relais d’investissement pour l’étranger, il faut que le système soit simple, compréhensible et pragmatique. Il faut aussi qu’il apporte une sécurité juridique, et les tribunaux ont un rôle à jouer dans le futur.

Face à l’inflation de règles juridiques européennes qui complexifient sans cesse notre droit, le Luxembourg a su bien tracer sa voie et garder son accessibilité et sa flexibilité.
Denis Van den Bulke

Denis Van den Bulke,  managing partner,  Vandenbulke

Enfin, l’avocat est un moteur des transactions et un partenaire de confiance, il doit donc se montrer à la hauteur de la complexité des transactions qu’il conseille. Cela passera par plus d’exposition à la négociation active de deals de financement ou d’acquisitions ‘sans filet’, où le droit luxembourgeois et ses pratiques devront s’affirmer comme les plus cohérents et les mieux adaptés à notre environnement financier. 

Est-ce sur la bonne voie?

«Face à l’inflation de règles juridiques européennes qui complexifient sans cesse notre droit, le Luxembourg a su bien tracer sa voie et garder son accessibilité et sa flexibilité. Il est aussi parvenu à mettre en place des concepts familiers aux investisseurs étrangers, comme les fonds ou les partnerships et bien d’autres outils qui correspondent à leur culture d’investissement.

Entre crise sanitaire et grands bouleversements géopolitiques, la Place peut-elle sortir grandie de 2021?

«La Place luxembourgeoise va retirer des dividendes de son positionnement de centre financier, et d’ailleurs l’année 2020 n’a pas été si ‘mauvaise’ pour le Luxembourg. Aujourd’hui, avec les financements étatiques et européens injectés dans l’économie, qui s’ajoutent aux actifs déjà existants dans l’industrie des fonds, les actifs en gestion dopés par la bourse ont augmenté. Ceux-ci constituent évidemment le ‘fuel’ nécessaire pour alimenter les transactions financières futures. 

Par ailleurs, avec les décotes dans certains secteurs affectés par la pandémie, il y a également énormément de cibles et d’opportunités d’investissement. La conjonction de ces deux facteurs pourrait donc correspondre à un alignement des planètes encore particulièrement favorable à l’avenir du Luxembourg.»