POLITIQUE & INSTITUTIONS — Economie

Luc frieden (Chambre de commerce)

«Il faut un débat sur ce que nous voulons faire à Luxembourg»



Fiscalité, compétitivité, simplification administrative, «urgence» pour rendre le pays «business-friendly»… Luc Frieden passe en revue ces défis à la lumière de la crise et en appelle aux forces vives pour d’ores et déjà imaginer le Luxembourg de 2030.

Luc Frieden était l’invité lundi 12 octobre d’un nouveau numéro du podcast Paperjam Conversations . À l’avant-veille du dépôt du budget à la Chambre, l’ancien ministre des Finances (CSV) du gouvernement de Jean-Claude Juncker a aussi partagé son expérience du bouclage d’un budget en temps de crise avec en tête la période de 2008-2009 et la crise dite des subprimes.

Extraits de l’entretien audio.

Comment boucler un budget lors d’une crise?

Luc Frieden. – «En temps de crise, il faut faire un budget anticyclique. En temps de crise, comme ce fut le cas il y a 10 ans, l’État doit aider les gens et les entreprises à survivre. À court terme, ce budget sera probablement, comme dans toute situation de crise, un budget déficitaire. Mais il faut garder le moyen ou le long terme à l’esprit pour redresser la situation le moment venu.

Une équation budgétaire plus compliquée que lors de la précédente crise?

«Elle n’est pas plus compliquée, elle est compliquée. Ce que les gens sous-estiment sans nul doute c’est que cette crise va, notamment au niveau des finances publiques, se ressentir pendant plusieurs années. Souvenez-vous des débats que nous avons eus en 2012-2013 sur le rééquilibrage budgétaire qui était une conséquence de ce que nous avions fait, à juste titre, en 2008 pour sauver le système financier et donc l’économie tout entière. Cet exercice d’équilibrage viendra à nouveau dans quelques années et il faudra faire attention de ne pas trop augmenter les impôts, car des impôts trop élevés sont négatifs pour la consommation des gens et l’investissement des entreprises. Nous devons rester un pays où la fiscalité est perçue comme acceptable et surtout qui est inférieur à nos principaux concurrents.

La «machine Luxembourg» s’est-elle endormie ou a été un peu moins celle des chemins courts?

«Il faut constamment revoir si nous faisons suffisamment en termes de simplification administrative, en termes de rapidité dans nos décisions. L’incident très malheureux de Fage a montré que, indépendamment de la décision qui fut prise par l’investisseur, le drame est de ne pas disposer de critères clairs et que cela ait duré six ans. Je ne trouve pas grave que l’on dise que l’on n’est pas intéressé par telle ou telle industrie mais, de grâce, disons-le au début et pas après six ans de tractations.

Cet échec entraînera un dommage pour le site Luxembourg?

«Il y a certainement un dommage en termes de réputation, mais si nous réussissons à en déduire un plan d’action pour l’avenir, alors le dommage n’est pas définitif. Je crois qu’il y a une prise de conscience pour que tout d’abord il y ait encore une industrie au Luxembourg. Et je plaide fortement pour qu’il y ait, à côté du secteur financier, des secteurs qui produisent, que ce soit au niveau de l’artisanat ou de l’industrie.

Deuxièmement, nous devons disposer de critères pour dire ce qu’est la durabilité ou la croissance qualitative, car ce sont des concepts assez subjectifs. Nous devons protéger l’environnement pour les générations futures, mais de là à empêcher de nouvelles entreprises de s’établir ou à des entreprises présentes de se développer, nous devons faire attention de ne pas tout interdire. Il faut un vrai débat entre les forces politiques et économiques pour savoir ce que nous voulons faire à Luxembourg. C’est la question du Luxembourg de 2030.

Y a-t-il un manque de vision partagée pour l’avenir du pays vers le Luxembourg de 2030?

«Le gouvernement est dans l’obligation, à la suite de cette crise inattendue, de refixer les objectifs. Cela sera un grand débat pour les prochaines élections législatives où chaque parti devra dire comment il voit l’avenir économique du pays. Lors des dernières élections, ce débat autour de la croissance qualitative, de la croissance durable, fut trop généraliste. À chaque parti politique, et même aux entreprises et au gouvernement, de définir ce qu’il entend par là. Aussi, pourquoi ne pas ressortir du tiroir les idées autour de la troisième révolution industrielle qui n’auraient pas été exploitées suffisamment, voire de la quatrième révolution industrielle. Car l’intelligence artificielle doit jouer un rôle majeur dans le développement futur de notre pays, tant pour les services que pour l’industrie.»