POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Michèle Detaille (Fedil)

«Il faut accepter et accueillir les industries»



«Je rêve d’écoles techniques dans lesquelles l’excellence ne concerne pas seulement le maniement des outils, mais aussi le raisonnement, la communication, l’écriture…», lance Michèle Detaille, présidente de la Fedil. (Photo: Matic Zorman)

«Je rêve d’écoles techniques dans lesquelles l’excellence ne concerne pas seulement le maniement des outils, mais aussi le raisonnement, la communication, l’écriture…», lance Michèle Detaille, présidente de la Fedil. (Photo: Matic Zorman)

La Fedil organise ce mercredi soir sa traditionnelle réception de Nouvel An à Luxexpo. Le thème choisi cette année est Back to School. Comme un appel à revenir vers une meilleure connaissance et considération de l’industrie lancé par la présidente Michèle Detaille.

Vous avez invité le serial entrepreneur belge, advisor et professeur invité à la London Business School et au MIT de Boston,  Peter Hinssen . Il est notamment l’auteur de «The Day after Tomorrow: How to Survive in Times of Radical Innovation». Pourquoi avoir opté pour ce «keynote speaker»?

Michèle Detaille.  – «Je voulais que la notion d’optimisme ressorte au travers des messages et des interventions prononcés lors de cet événement très attendu. C’est extrêmement important pour les patrons d’être optimistes. Être optimiste ne signifie pas avancer avec l’idée que tout va bien, mais il s’agit plutôt de se dire qu’on peut faire bouger les choses et les changer.

C’est difficile d’être optimiste en 2020 lorsqu’on dirige une entreprise dans l’industrie?

«À titre personnel, non. Mais je pense que si on n’est pas optimiste, il ne faut pas être patron, et surtout pas patron de sa propre entreprise, car on ne tient pas.

Qu’est-ce qui vous préoccupe tout de même à l’échelle du secteur?

«La crainte de ne pas trouver les talents nécessaires est importante au Luxembourg. Et quand on les a trouvés, le deuxième défi est de les retenir. Pas les retenir pour le seul principe de les retenir, mais bien pour qu’ils progressent et fassent avancer l’entreprise. Nous avons à cet égard, en tant qu’entreprise et en tant que fédération, un rôle à jouer dans l’éducation pour nous assurer que nous disposons des talents suffisants et que ceux-ci soient bien formés. Aujourd’hui, les connaissances doivent s’acquérir tout au long de la carrière, qu’elles soient techniques mais aussi comportementales.

On a parfois l’impression que le fait de gagner de l’argent en tant qu’entreprise est une donnée acquise au Luxembourg.

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

La crainte d’une certaine réglementation que je qualifierais ‘du vieux monde’ sur le droit du travail nous préoccupe également. Aujourd’hui, les entreprises ont des besoins différents, les salariés ont des besoins différents. Mais nous restons face à un droit du travail extrêmement contraignant. C’est compliqué. Cela fait que les nouvelles façons de travailler n’apportent pas nécessairement de résultats à l’entreprise.

Or, le patron de l’entreprise doit créer de la valeur pour que l’entreprise perdure. On a parfois l’impression que le fait de gagner de l’argent en tant qu’entreprise est une donnée acquise au Luxembourg. Mais ce n’est pas le cas. Chaque jour, il faut faire un effort pour gagner le premier euro. Nous demandons donc que le droit du travail soit adapté à la réalité d’un monde qui change, comme cela a été fait en matière de politique familiale.

Comment se situe le baromètre du dialogue social dans les entreprises que vous connaissez?

«Dans la plupart des cas, le climat social est très bon, et on fait preuve de part et d’autre d’une certaine souplesse. Mais nous devons aussi, là aussi, combiner les demandes de part et d’autre avec des restrictions qui ne collent pas aux réalités du terrain. L’idée n’est pas de transiger avec le droit des salariés. Mais il faudrait disposer d’un droit du travail plus souple.

Avez-vous une demande à formuler au gouvernement vis-à-vis d’un secteur qui se transforme et qui reste important pour le pays?

«Il faut qu’une plus grande place soit donnée à l’industrie classique. Un des challenges est de rendre l’industrie sexy. Nous devons expliquer aux jeunes que ce qu’on utilise aujourd’hui sort de l’industrie: les éoliennes, les emballages réutilisables, les stations d’épuration… C’est notre travail, et nous devons être aidés par le gouvernement pour faire comprendre à différents publics que l’industrie n’est plus ce qu’elle était par le passé en termes de cadre de travail et de respect de l’environnement.

Il faut non seulement accepter, mais aussi accueillir les industries qui veulent s’implanter ici. On a beaucoup discuté du projet d’installation d’un data center de Google; de l’installation de l’autre côté de la frontière d’une usine (Knauf, qui avait prévu de venir au Luxembourg, mais qui a finalement choisi la France, sur fond d’accueil peu enthousiaste, ndlr), ce qui ne fait pas sens; nous avons aussi l’histoire de l’usine de yaourt que tout le monde connaît (le projet toujours en cours de l’usine Fage à Bettembourg).

Au-delà d’aimer ou pas l’industrie, si nous nous contentons d’un secteur financier trop dominant, on ne marche que sur une jambe et on est fragile. L’industrie est très variée. Elle s’inscrit dans le paysage, dans le territoire. Elle structure des villages, des villes. L’idée en cours d’un parc technologique qui serait situé à Esch-Belval et adossé à l’Université ainsi qu’aux acteurs de l’écosystème de la recherche représenterait une avancée dans le sens d’une meilleure acceptation ou une réhabilitation de l’industrie aux yeux du pays.

Il restera un besoin d’emplois occupés par les ‘cols bleus’, en particulier dans l’industrie.

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

Faudrait-il une nouvelle arrivée d’une entreprise étrangère qui puisse apporter une nouvelle positive pour le secteur, au-delà des réalisations des entreprises établies?

«On peut toujours rêver qu’une entreprise arrive, mais il faut d’abord changer la mentalité. Les gens ne veulent pas d’industrie chez eux sans connaître ce qu’ils ne veulent pas. Une entreprise représente évidemment des camions, du transport, des personnes qui y travaillent… mais elle est aussi importante pour l’équilibre du pays. Même si le monde du travail change, il restera un besoin d’emplois occupés par les ‘cols bleus’, en particulier dans l’industrie. Bien entendu, ils ne travailleront plus comme au début de la révolution industrielle. Mais il restera des tâches de base qui satisferont un certain nombre de profils, ce qui apporte un certain équilibre dans le marché de l’emploi.

Montrons ce qui se fait dans l’industrie. Montrons combien les entreprises ont réussi à se réinventer, à diminuer leur impact sur leur environnement, combien elles ont réussi à faire en sorte que les employés travaillent dans de bonnes conditions pour convaincre les jeunes d’embrasser des carrières dans nos secteurs. J’ajoute que nous avons besoin de gens compétents, mais aussi de gens capables de réfléchir. Je rêve d’écoles techniques dans lesquelles l’excellence ne concerne pas seulement le maniement des outils, mais aussi le raisonnement, la communication, l’écriture… tout le monde peut y arriver, mais ces aspects non techniques sont actuellement négligés dans les écoles techniques et professionnelles. Or, cela empêche un certain nombre d’élèves de progresser.

L’événement de ce soir a forcément une saveur particulière puisqu’il s’agit du premier que vous vivez en tant que présidente de la Fedil,  après votre prise de fonction en avril 2019 ...

«C’est un événement couru. Il y a beaucoup d’attentes. Les participants sont contents d’échanger et d’apprendre des choses. Le slogan que nous avons choisi est Back to School, car l’école est le lieu d’apprentissage, mais aussi un lieu où des liens se tissent. Ils durent parfois pour toute la vie.

Ce sera le dernier événement de Nouvel An de la Fedil auquel  Étienne Schneider  (LSAP) assistera en tant que ministre de l’Économie. Avez-vous un message à lui faire passer?

«C’est quelqu’un qui nous a toujours aidés pendant ses huit années passées au gouvernement, et déjà lorsqu’il était haut fonctionnaire au ministère de l’Économie. Il a beaucoup œuvré, à la fois en étant visionnaire et audacieux. Visionnaire, car il a fallu l’être avec le ‘space mining’; audacieux, pour arriver à s’imposer. C’est un interlocuteur que nous avons toujours rencontré avec plaisir et qui était toujours très clair sur ce qu’il voulait. Je note d’ailleurs qu’il a modernisé son ministère et les organisations attenantes. Dès qu’il sera entrepreneur, nous l’accueillerons volontiers à la Fedil!

Qu’attendez-vous de son successeur  Franz Fayot ?

«Une arrivée signifie de nouvelles idées, et donc du positif. Je ne le connais pas personnellement. Ce que nous attendons, c’est qu’il nous écoute, que l’on puisse dialoguer. Nous n’attendons certainement pas qu’il fasse ce qu’on dit. Je ne crois pas que les responsables politiques doivent faire ce qu’un lobby – quel qu’il soit – leur dise, mais plutôt gérer l’intérêt général. J’espère que nous allons pouvoir continuer à progresser ensemble. Je n’ai pas de doute là-dessus, car il a déjà demandé à nous rencontrer.»