Le Luxembourg prend-il du retard dans la mise en œuvre du règlement IA de l’UE? La stratégie du gouvernement, qu’il devrait présenter avant le printemps, est attendue avec impatience. «Je ne pense pas que d’autres pays européens aient déjà pris une grande avance. C’est encore trop récent. Nous devons croire en nous», insiste le CEO de Proximus Luxembourg, . Pour celui qui préside le groupe de travail sur l’IA à la Chambre de commerce, le Luxembourg peut encore se démarquer sur deux aspects clés: le régulateur et le sandboxing.
Dans le premier cas, «ce n’est pas tant la régulation en elle-même qui importe, mais la façon dont le régulateur l’applique: son agilité, son interprétation des règles, la manière dont il accompagne les entreprises et formule ses avis», explique . «C’est un peu comme choisir une banque parmi 27: on opte pour celle qui propose le service le plus attractif. De la même manière, un pays doit créer un écosystème qui plaît aux entreprises.»
Son souhait: que l’autorité de surveillance désignée, à savoir la Commission nationale pour la protection des données (CNPD), reproduise le succès de la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF) en matière de régulation financière. «Le Luxembourg dispose déjà d’une solide réputation en matière de régulation, avec des autorités reconnues mondialement. Il faut poursuivre dans cette voie pour l’AI Act: adopter une approche intelligente, ni trop stricte ni trop laxiste, mais équilibrée, dans l’intérêt de l’écosystème. Après tout, l’arbitrage fait partie de l’ADN du Luxembourg: entre les influences allemandes, françaises et les autres, nous avons toujours su trouver le bon équilibre.»
Problème de définition
Pour Gérard Hoffmann, le sandboxing est également essentiel pour que le Luxembourg se positionne de manière compétitive en matière d’IA. Les États membres ont l’obligation de mettre en place un «bac à sable réglementaire». La CNPD a d’ailleurs déjà lancé le sien, le programme «Sandkëscht». Tout comme l’Institut luxembourgeois des sciences et technologies (List). Mais attention aux malentendus.
Le concept de sandbox peut renvoyer à un cadre dans lequel on n’applique pas certaines dispositions législatives. Ce n’est pas la philosophie du gouvernement luxembourgeois, qui parle plutôt d’établir un dialogue direct entre les régulateurs et les entreprises dans les zones non réglementées. L’objectif: accompagner les acteurs de l’IA, comprendre leurs besoins, les guider dans leurs démarches et garantir qu’ils évoluent toujours dans un cadre légal. Dans l’idée de leur apporter aussi la confiance nécessaire pour innover sereinement.
Le Luxembourg doit promouvoir activement son ambition de devenir un hub de l’IA.
«Pour attirer des start-up, il est essentiel de proposer un outil de sandboxing accessible, simple d’utilisation et favorisant l’échange», reprend le CEO de Proximus Luxembourg. «Le pays dispose d’un écosystème solide, porté par les Big 4 et les cabinets d’avocats. Cet atout, qui a contribué au développement de la place financière, peut être exploité pour structurer un écosystème de sandboxing. Nous possédons les compétences nécessaires, encore faut-il les mobiliser efficacement.»
Mais la communication est cruciale. «Le Luxembourg doit promouvoir activement son ambition de devenir un hub de l’IA en valorisant ses atouts à l’échelle mondiale. Je note les efforts de Luc Frieden, qui a décidé de faire sien le sujet de l’IA, et de Xavier Bettel dans son rôle (commerce extérieur et prospection). L’exemple du secteur spatial en est la preuve: il y a quelques années, l’ancien ministre de l’Économie, Etienne Schneider (LSAP), a projeté une vision audacieuse qui a mis le pays sur la carte. Il ne s’agissait pas seulement de légiférer, mais de raconter une histoire capable d’attirer des acteurs majeurs.»
Aujourd’hui, le sandboxing peut jouer ce rôle, selon Gérard Hoffmann. «Même s’il démarre modestement, il peut rapidement devenir un pôle d’attraction grâce au bouche-à-oreille. À terme, il pourrait inciter les grands acteurs technologiques, notamment américains, à considérer l’Europe autrement. Actuellement, beaucoup évitent d’y déployer leurs outils les plus avancés par crainte d’une régulation trop rigide.» Et de conclure: «Le sandboxing représente une opportunité pragmatique d’ouverture, un signal fort montrant que l’Europe reste un terrain propice à l’innovation et à l’accueil des technologies de pointe.»
L’IA est l’un des rares domaines où la taille du pays ne joue pas un rôle déterminant.
Basée au Luxembourg, la société Gcore – un fournisseur international de solutions cloud, edge computing, diffusion de contenu, hébergement et cybersécurité – n’est pas directement impliquée dans le sandboxing. Mais son CEO et cofondateur, , reconnaît son utilité: «Une sandbox au Luxembourg pourrait nous intéresser et contribuer à dynamiser l’écosystème local de l’IA. Le pays a le potentiel de devenir un pôle important dans ce domaine, l’un des rares où la taille du pays ne joue pas un rôle déterminant: ce qui compte, c’est le talent. Il n’y a pas autant de restrictions que dans d’autres industries.»
Et de rappeler que Gcore s’est installée au Luxembourg pour son environnement favorable aux entreprises IT visant les marchés européen et mondial. «Bien que basés ici, nos clients sont internationaux. Le Luxembourg nous a énormément aidés à nous développer à l’international. Ce serait formidable qu’il joue le même rôle dans le domaine de l’IA. Pour cela, nous devons non seulement adopter l’IA, mais aussi l’exporter. Le sandboxing doit soutenir cette ambition. Il est crucial que le Luxembourg soit reconnu comme un lieu où les start-up peuvent s’implanter et se développer dans la durée.» Andre Reitenbach cite LetzAI comme une initiative à encourager et espère voir émerger un «DeepSeek luxembourgeois».
Comment Gcore veut-elle se positionner dans le cadre de la stratégie luxembourgeoise? «Nous soutenons cette initiative et contribuerons à cette infrastructure avec nos services, notre expérience et nos modèles pour que cela puisse se faire au Luxembourg. Il est important que les entreprises n’aient pas besoin d’aller ailleurs pour accéder à l’infrastructure et aux services nécessaires au développement de leurs projets. Ainsi, nous pourrons réellement atteindre une certaine souveraineté, où tout peut être créé et développé depuis l’Europe.»
(Découvrez l’analyse de Nasir Zubairi dans l’édition de mars du magazine Paperjam, en kiosque ce mercredi 26 février.)