ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Deux mois de télétravail

Grosse (vidéo)fatigue



Intervenants trop nombreux. Réunions trop nombreuses. Webinars trop nombreux. La crise a dopé de nouveaux usages qui ont un effet peu abordé: la vidéofatigue. Le cerveau est sollicité d’une manière inattendue. (Photo: Shutterstock)

Intervenants trop nombreux. Réunions trop nombreuses. Webinars trop nombreux. La crise a dopé de nouveaux usages qui ont un effet peu abordé: la vidéofatigue. Le cerveau est sollicité d’une manière inattendue. (Photo: Shutterstock)

Confinement et télétravail ont bousculé les usages sociaux et professionnels. Jusqu’à un point critique: la vidéofatigue. 24 ans après le lancement de la première solution de vidéoconférence par Microsoft, des experts tirent la sonnette d’alarme.

Il y a cet expert des technologies financières du futur qui interviewe son ministre des Finances depuis sa véranda entièrement vitrée et ensoleillée. Ce CEO du leader mondial (luxembourgeois) de certains types d’équipements médicaux qui répond depuis la table de sa salle à manger. Ou ce professeur de renommée mondiale de l’Université du Luxembourg qui a choisi l’intelligence artificielle de Zoom pour offrir une vue de montagnes enneigées au lieu de celle de son univers familial.

Mais il y a aussi ce cerf blanc, qui sortira un jour du tableau du chef dans son dos, cette porte qui s’ouvrira sur une scène cocasse, ou ces managers qui, non seulement interdisent que la caméra des ordinateurs de leurs équipes soit débranchée, mais multiplient aussi les réunions virtuelles… exactement comme ils multipliaient les réunions quand ils avaient tout le monde sous la main.

Le record reste pour l’instant à Paul Hudson. Le CEO de Sanofi avait réuni 26.360 personnes de ses équipes pour leur dévoiler sa nouvelle stratégie, «Play to win». Soit, en réalité, «seulement» un quart de son personnel réparti sur toute la planète. Sa société organise 2.000 webinars par mois, dont 10, chaque jour, réunissent plus de 500 personnes, et trois, plusieurs milliers.

L’utilisation de Webex, la solution de vidéoconférence de Cisco, a été multipliée par 10 à 15, au Luxembourg, depuis le début de la crise. Aux côtés de Skype, de Houseparty ou de Teams de Microsoft, la controversée Zoom est passée de 10 millions de meetings par jour en décembre à plus de 200 millions par jour ces deux derniers mois .

L’absence de langage corporel fatigue plus

Deux mois de travail à distance – de «télétravail» pour les latinistes, ou de «remote work» pour les branchés – ont considérablement bouleversé les habitudes. Et secoué les organismes, alerte un psychiatre et professeur de comportements organisationnels à l’Insead.

«Nous voyons une autre personne, et donc nous avons l’expérience de la présence, pourtant nous manquons de tout le langage corporel, de tous les signaux que nous sommes habitués à traiter inconsciemment. Notre cerveau doit faire un effort supplémentaire pour compenser tous les aspects de la communication qui nous manquent, et c’est fatigant», explique Gianpiero Petriglieri .

«Une autre raison pour laquelle nous trouvons que les appels Zoom épuisent est que, souvent, notre propre vidéo est activée et que nous ne pouvons pas nous arrêter de la regarder. Cela nous rend hyper conscients de la façon dont nous nous rencontrons. ‘Est-ce vraiment à ça que je ressemble?’ Le regard de mon cou. ‘Est-ce que je bouge ma tête comme ça tout le temps?’ C’est une couche de conscience de soi que nous n’avons pas lorsque nous sommes en conversation face à face», a-t-il confié à Goop .

«Ensuite, il y a les transitions – nous faisons souvent des appels les uns après les autres. Nous n’avons pas d’espace entre une rencontre et une autre, et nous obtenons le même épuisement que si nous avions six ou sept réunions consécutives sans interruption. Souvent, nous ne nous levons jamais d’une chaise. Nous sommes dans des conditions physiques qui ont tendance à être assez épuisantes. Juste avant que tout cela ne se produise, nous commencions à apprendre à quel point il était important d’utiliser un bureau debout, d’avoir des réunions de marche, pour nous assurer que notre corps n’est pas simplement collé à une chaise devant un écran au travail. Et maintenant, nous ne le faisons pas seulement lorsque nous sommes devant un document Word ou une feuille de calcul. Nous regardons les écrans sans bouger pour le travail et pour une grande partie de notre socialisation. Cela affecte notre équilibre physique, ainsi que notre équilibre psychologique.»

Une étude allemande, qui date déjà de 2014 , insiste sur les impacts liés à une mauvaise connexion. Même les millisecondes de jetlag ont un impact à partir d’un moment, à la fois sur celui qui parle et dirige et sur ceux qui écoutent et sont dans l’attente de consignes ou de feed-back.

Quatre recommandations et deux conseils

«Cela améliore notre conscience de soi à un niveau plus élevé que d’habitude, et donc nous amène à faire des efforts de présentation supplémentaires que dans les interactions face à face dans le monde réel», ajoute une experte en cyberpsychologie de l’Université Edge Hill, Linda Kaye.

La chercheuse recommande quatre attitudes:

- Dans la mesure du possible, prévoir des pauses entre les réunions professionnelles;

- Essayer de garder des limites entre les appels liés au travail et les appels sociaux;

- S’il y a une option, utiliser l’écran pour voir les autres, plutôt que sa propre auto-vue;

- Considérer combien de personnes doivent vraiment être incluses dans un chat vidéo. Moins de personnes peuvent rendre les «négociations sociales» plus faciles et moins exigeantes que les réunions plus importantes.

La Harvard Business Review en ajoute deux autres: ne pas se forcer à participer à des rendez-vous virtuels de socialisation avec des collègues, et remplacer certains rendez-vous vidéo par un appel téléphonique ou un e-mail si cela fait plus de sens.

Une autre chouette que celle de Mu Design

Pour Owl Labs, d’autres phénomènes ne doivent pas être perdus de vue. En fin d’année, cette start-up américaine publiait, comme tous les ans, son état de la vidéoconférence , à partir des feed-back de 1.017 entreprises américaines.

La dernière édition est riche d’enseignements, à la lueur des événements actuels:

- La solution est surtout choisie pour sa haute qualité, qui permet de délivrer les messages du manager ou du dirigeant (51% des cas);

- Avec 7,3%, la vidéoconférence est certes le deuxième canal le plus utilisé pour parler à des salariés ou des managers, mais loin de la conversation en face à face (76%), et loin devant l’appel téléphonique (2%);

- La qualité du son est le principal problème rencontré par ceux qui écoutent, ce qui a un gros impact (25%), juste devant la mauvaise qualité de l’image (16%) et les problèmes de matériel (13%);

- Les managers perdent trop de temps à lancer une réunion, plus de 10 minutes pour un sur deux. Cisco est de ce point de vue la solution préférée (67,9%), devant Zoom (59%) et Mou (14%).

Sa chouette intelligente lui permet de gommer une partie des problèmes soulignés plus haut. À condition que la majorité des réunions ne soient pas chez eux.

24 ans après le lancement, en mai, de NetMeeting , la première solution de vidéoconférence de Microsoft, et 30 ans après la création du World Wide Web, son fondateur Tim Berners-Lee va déjà pouvoir revoir son «Contrat pour le web»,  publié en novembre dernier . Des entreprises ont déjà commencé à licencier massivement lors d’une «simple» vidéoconférence, parfois expédiée en trois minutes. Comme Bird . Ou Uber . Dans des contextes différents.