POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Aides publiques

Gestion de crise: premier bilan



Alain Steichen, ma­na­ging partner chez Bonn Steichen & Partners. (Photo: Maison Moderne)

Alain Steichen, ma­na­ging partner chez Bonn Steichen & Partners. (Photo: Maison Moderne)

Le gouvernement a déployé une série de mesures pour soutenir les entreprises et les autres moteurs de son économie, ébranlés par la violence de la crise sanitaire. Un exercice délicat qui a nécessité de parer au plus pressé tout en anticipant la nécessaire relance.

Pour faire face aux dégâts colossaux que la crise sanitaire pouvait avoir sur l’économie, il fallait privilégier l’artillerie lourde à la cavalerie légère. Le gouvernement, en différentes salves, a donc pris plusieurs dizaines de mesures pour éviter les licenciements et les faillites, assurer un flux de trésorerie dans les caisses, amortir le choc de la cessation des activités… La bonne santé du Trésor public et  la note triple A du pays auprès des principales agences de notation ont notamment aidé à agir vite, avec force et, chacun l’espère, à bon escient. En empruntant ­notam­ment, en un temps record, 2,5 milliards sur les marchés , avec un taux négatif pondéré de 0,035%.

Tous les pays n’ont pas eu cette chance, loin de là. Le Luxembourg a ainsi trouvé de quoi «renforcer son coussin de liquidités, tout en garantissant la mise en œuvre des mesures du programme de ­stabilisation de l’économie», soulignait d’ailleurs le ministre des Finances, Pierre Gramegna (DP).

Une valse en plusieurs temps assumée

À l’heure des premiers comptes, des marges de manœuvre existent encore et la capacité d’emprunt du Luxembourg reste importante. La question de l’avenir des finances publiques se pose tout de même. «Pour mener cette analyse, il faut tout d’abord connaître le montant total de l’enveloppe financière qui a été libéré. Or, cela a été ajusté ­plusieurs fois, car on a voulu améliorer le soutien financier au fur et à mesure que l’on constatait des faiblesses’, note Alain Steichen , ma­na­ging partner chez Bonn Steichen & Partners. Une valse en plusieurs temps totalement assumée par le gouvernement. «Nous devions inventer des modèles, a ainsi expliqué le Premier ministre, Xavier Bettel (DP), à Paperjam. Com­me des gens passaient à travers les mailles du premier filet, il fallait en refaire un deuxième… On a donc adapté nos modèles pour que le gros des personnes soit concerné. Lors de notre première aide, je le dis, plus de la moitié passait à travers les mailles du filet. La ­deux­­ième fois, on était à 10 ou 15%.»

Si le ministère de l’Économie met en avant un effort de soutien à ­hauteur de 10,4 milliards, soit 17,5% du PIB, dans le cadre de son ­ programme de stabilisation de l’économie , puis 700 à 800 millions de plus dans le cadre du plan Neistart Lëtzebuerg , «j’ai retenu de 7 à 10% du PIB comme étant le total annoncé qui pourrait être mobilisé sous forme de sortie de trésorerie», note Alain Steichen. Colossal? C’est à relativiser, selon lui. «J’ai vite compris que cela allait faire passer la dette du pays à environ 32% du PIB», dit-il. Or, de coutume et dans la perspective d’une bonne gestion, le Luxembourg veille à rester sous les 30%. Un seuil psychologique, «car le seul seuil légal est celui de 60%, fixé par l’Europe». 

Pas de crainte donc par rapport au fait que le pays reste dans les clous européens. «Et on peut s’estimer d’autant plus à l’aise une fois que l’on analyse, de manière objective, le contenu des différentes mesures prises qui constitueraient ces 10%, au plus, du PIB mobilisés, développe Alain Steichen. Elles se décomposent en trois volets qui ne devraient pas être mélangés, mais qui l’ont tout de même été.»

L’État plus intéressant que les banques

Première catégorie de mesures: le cautionnement de l’État auprès des institutions bancaires. «Ce sont des crédits, que j’appelle ‘crédits Covid’, destinés à soutenir les entreprises, analyse Alain Steichen. L’État est prêt à rembourser 85% de la dette souscrite si l’emprunteur est défaillant. C’est donc ici une caution, qui n’est pas une sortie d’argent immédiate et qui idéalement ne devra jamais être une sortie d’argent. Donc, cela n’apparaîtra pas maintenant au niveau du déficit public.» Tout dépendra donc à terme de la capacité des entreprises endettées à s’en sortir, à assurer leur re­lance et à assumer leurs créances. «J’espère que la plupart vont s’en sortir, même si certaines n’y arriveront pas, notamment des restaurants. Mais toute l’économie lux­e­m­bourgeoise ne va pas s’effondrer à cause de cela non plus.»

Les prêts garantis n’ont d’ailleurs eu qu’un succès mitigé, une centaine d’entre eux ayant été accordés pour environ 30 millions d’euros. Bien loin donc des 2,5 milliards prévus pour les cautionner. «Ce n’est pas étonnant. Un prêt reste toujours à rembourser, con­stitue une dette. Il était plus intéressant de faire appel au chômage provisoire pour ménager sa trésorerie, c’était la voie royale. Le chômage a été une excellente mesure et a permis aux entreprises de réduire les coûts de frais fixes… De plus, le financement bancaire est toujours moins attractif que celui de l’État. Ne pas payer des cotisations sociales, par exemple, cela équivaut à un prêt bancaire, mais auprès d’un autre prêteur qui est l’État. Et l’argent reste dans l’entreprise et peut être utilisé pour autre chose.»

Enfin, «le taux de défaut dans le remboursement des prêts ne sera que de 5 ou 10%. Le déficit lié à une intervention de l’État, sur ce point, sera moins élevé que ce qui a été annoncé».

Dans la seconde catégorie des aides publiques, Alain Steichen range les cotisations sociales, la perception de la TVA et les avances d’impôts. «Le gouvernement a annoncé un décalage dans le temps quant à la perception. Les montants restent dus, mais il n’y aura pas de recouvrement de manière forcée. Donc, même si c’est un manque de liquidités pour l’État au cours des derniers mois, ce n’est pas de l’argent perdu, mais simplement des recettes décalées. On aura plus de recettes au cours des prochains mois de 2020, et durant l’année 2021. J’espère simplement que l’on va avoir l’intelligence de convenir que les mon­tants en retard ne doivent pas être honorés du jour au lendemain, dès la sortie de crise, car la trésorerie des entreprises ne le permettra pas. Il y aura donc sans doute un étalement avec obligation de paiement, que je peux imaginer sur 12 ou 24 mois, période acceptable pour le rattrapage. On aura alors un déficit qui va se ­creuser en 2020, car on aura des recettes en moins, mais on aura des recettes en plus en 2021 et 2022, avec alors un excédent. Dès lors, je ne suis pas inquiet: c’est un décalage temporel et non un problème structurel. Ce n’est que quand il y a un problème struc­turel qu’il faut s’inquiéter dans le domaine des finances publiques.»

Le poids des subventions directes à relativiser

Au final, que reste-t-il en termes de déficit public dans la troisième catégorie? «Ce n’est pas négligeable, mais c’est déjà beaucoup plus réduit: on a environ un milliard de subventions accordées par différents organismes, qui sont non récupérables. Cet argent-là est effectivement un déficit», note Alain Steichen, qui invite à relativiser: «On a un PIB de 63 milliards en 2019. Un milliard, c’est donc très peu.»

Donc des garanties d’État qui ne seront peut-être jamais activées, des rentrées de TVA, cotisations sociales et impôts simplement décalés, il ne reste donc «que ce déficit, que j’arrondis à 2%, lié aux subventions». S’il semble inévitable que l’on connaîtra «une diminution de l’activité, ce ne sera certainement pas un effondrement. Personnellement, je vois un recul de 5 à 10% de l’activité dans les entreprises. Il y aura donc un impact sur le bénéfice, le chiffre d’affaires, moins de TVA… Admet­tons encore que cela constitue 1 à 2% du PIB pour cette mini-récession. Donc, perte de 1,6% pour les subventions – que j’étire à 2% –, de 2% pour cette récession… Cela fait 4% du PIB, et je veux encore bien aller vers un total global estimé à 5%. Avec une crise comme celle du Covid, n’importe quel pays de l’Union européenne signerait des deux mains pour que cela soit le cas en fin d’année.»

Le chômage crée la crise

Si le Luxembourg termine l’année avec un déficit de 5% du PIB, et même, dans le cadre d’un scénario plus noir encore, de 7%, «la situation sera facilement gérée, et on sera toujours sous la barre des 30% de dette publique». Alain Steichen reconnaît donc que «face à une situation de crise, le gouvernement a bien agi. Il vaut mieux avoir des gens en chômage provisoire qui retrouvent leur emploi ensuite que de suivre le modèle américain avec des entreprises qui périclitent et des employés qui se retrouvent au chômage réel. Et cela alors qu’on ne crée pas de ­nouvelles entreprises. La gestion de cette crise a été menée avec ­perspicacité et intelligence.»

D’autant qu’elle l’a aussi été dans une perspective de relance. «On a voulu éviter le chômage à tout prix, car c’est ce chômage qui crée vraiment la crise économique, et éviter le naufrage des entreprises. On verra ce qu’il en sera dans les mois à venir, car entre le retour à la normale décrété et le retour à la normale dans l’économie, il y a un décalage. Cela dépend aussi du comportement des consommateurs.»

Dès lors, «si j’étais le ministre des Finances, je ferais la même chose que lui: ne pas dévoiler mes batteries en attendant de voir comment la situation va évoluer au cours des trois à six prochains mois. On en saura alors plus sur la reprise économique, on verra si les cotisations rentrent comme prévu, si l’État a dû actionner des garanties…»

Le spectre qui demeure est celui des faillites en série et d’une reprise économique qui n’intervient pas comme attendu. «Mais plus que l’économie luxembourgeoise, ce qui nous intéresse, c’est l’économie mondiale, notamment pour les fonds, les services et même les banques. Notre économie est globale, c’est même la plus globalisée au monde. On peut donc encore aider certains secteurs au niveau local, comme l’horeca et les cabarets, peut-être aussi quelques autres entreprises particulières, mais l’essentiel de l’économie luxembourgeoise dépend de l’évolution de l’économie globale… Est-ce une fragilité? Si les États-Unis ne fonctionnent pas, on peut se tourner vers la Chine ou le Royaume-Uni, une porte se ferme et une autre s’ouvre…»

Alain Steichen demeure donc prudent, mais est aussi optimiste pour les mois à venir. Il aime ­rappeler d’ailleurs que «souvent, nous avons été très inquiets au Luxembourg, mais nous nous en sommes régulièrement bien mieux sortis que les autres».