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Tendance sur le marché

Les fonds alternatifs, gourmands en main-d’œuvre



Les fonds alternatifs ont le vent en poupe. (Illustration: Shutterstock)

Les fonds alternatifs ont le vent en poupe. (Illustration: Shutterstock)

Les fonds alternatifs ont le vent en poupe. Mais plus diversifiés que leurs homologues traditionnels, ils exigent davantage de travail et de temps. Ce qui n’est pas sans représenter un défi pour les acteurs de la place financière.

Si la Place luxembourgeoise a construit sa renommée et son succès grâce aux fonds dits «traditionnels», ce sont désormais les fonds d’investissement alternatifs – private equity, immobilier, infrastructures, dette, micro­finance, etc. – qui semblent davantage être sur le devant de la scène.

«Le Luxembourg a été le premier pays à transposer, dans les années 1980, la directive des fonds non alternatifs, des OPCVM (organismes de placement collectif en valeurs mobilières, ndlr). C’est sur cette base que le Grand-Duché s’est imposé en tant que première place financière en termes d’actifs sous gestion, souligne Marc Meyers , managing partner de Loyens & Loeff Luxembourg. Mais, depuis 2004, nous développons aussi une réputation croissante dans les fonds alternatifs.»

Une boîte à outils de plus en plus fournie

Des cadres réglementaires, dédiés à certains types de fonds alternatifs, ont en effet permis à de nouveaux produits de voir le jour. La loi sur les Sicar (sociétés d’investissement en capital à risque), qui a permis l’ouverture aux fonds de capital-investissement, en 2004, a été le premier d’entre eux. S’est ensuivi le FIS (fonds d’investissement spécialisé) en 2007. «Au début des années 2000, les fonds real estate et private equity étaient administrés sous la partie II de la loi des OPCVM: c’est sous cette forme que l’on pouvait administrer des fonds avec des actifs différents des actifs classiques, explique Cédric Jauquet , director, head of private asset services & member of the executive committee d’European Fund Administration (EFA). Sous cette réglementation partie II, l’investisseur qui avait placé son argent souscrivait à une NAV (valeur nette des actifs, ndlr) inconnue et devait parfois attendre plusieurs mois avant de pouvoir obtenir une confirmation du nombre de parts dont il disposait dans le fonds, le temps que la NAV soit finalisée et approuvée. En permettant de souscrire à la dernière NAV connue, la loi FIS a bouleversé ce marché et a agi comme un véritable déclencheur du succès des fonds alternatifs.»

La retranscription dans la loi luxembourgeoise de la directive européenne sur les gestionnaires de fonds d’investissement alternatifs, la directive AIFM (Alternative Investment Fund Managers), en 2013, a encore accéléré leur développement. «Cette directive a complètement changé la donne, souligne Laurent Capolaghi , private equity leader au sein d’EY Luxembourg. Elle confirme que tout véhicule ou toute stratégie d’investissement qui n’est pas OPCVM tombe sous le champ de la directive AIFM. Tout d’un coup, une avalanche de fonds ont donc pu être relocalisés au sein de l’Union européenne, dans un environnement réglementé, à Luxembourg.» Dernier véhicule créé, le Fiar (fonds d’investissement alternatif réservé), indirectement supervisé à travers son gestionnaire, est venu compléter la gamme de produits alternatifs proposés aux investisseurs en 2016.

Progressivement, la Place luxembourgeoise a ainsi ajouté plusieurs cordes à son arc déjà bien fourni. Précurseur de la mise en œuvre de la réglementation européenne des fonds et à l’écoute du marché, le Grand-Duché s’est attelé à développer cette fameuse «boîte à outils» à destination des gestionnaires de fonds et des investisseurs, outils qui ont été le socle de la création et de la progression des fonds alternatifs dans le pays.

Croissance structurelle et conjoncturelle

Bien qu’elle ait joué un rôle essentiel, la réglementation n’est toutefois pas le seul facteur de croissance du volume et de l’intérêt des fonds d’investissement alternatifs au Grand-Duché du Luxembourg. Depuis de longues années, le pays a développé une forte réputation en tant que place financière de confiance, grâce à sa (pré) visibilité politique, sa stabilité économique et sociale, sa grande réactivité, son positionnement international, son régulateur attentif ou encore son réseau d’experts. «La connaissance acquise au fil des ans par les experts de la Place dans la structuration fiscale, associée aux outils légaux disponibles, a fait que les produits luxembourgeois apparaissent comme étant vraiment attractifs, à la fois pour les gestionnaires de fonds et les investisseurs», souligne le head of private asset ­services de l’European Fund Administration. «De la même manière, de nombreux initiateurs de fonds alternatifs qui cherchent une juridiction pour mettre en place leur structure ne peuvent aujourd’hui plus passer à côté du Luxembourg», ajoute Marc Meyers. D’après la LPEA (Luxembourg Private Equity & Venture Capital Association), neuf investissements mondiaux en capital-investissement sur 10 sont d’ailleurs structurés à l’aide des véhicules luxembourgeois.

«À la toolbox luxembourgeoise et à la réputation de la Place s’ajoute un volet davantage conjoncturel pour expliquer l’essor des fonds alternatifs: les investisseurs montrent un appétit insatiable pour ce type d’actifs», indique Laurent Capolaghi. D’une part, «les investisseurs, au sortir de la crise financière, ont clairement manifesté leur volonté de se tourner vers des fonds plus rentables, tandis que les gestionnaires ont davantage diversifié leur portefeuille, ce qui a contribué à cette progression des fonds alternatifs».

D’autre part, les nouvelles générations ne semblent plus, ou semblent moins, alignées avec les actifs financiers classiques. «Alors qu’il y a quinze ans, les portefeuilles étaient principalement composés de valeurs mobilières et d’immobilier, les investisseurs s’intéressent aujourd’hui de plus en plus à des actifs alternatifs, qui ne sont pas liés aux obligations et actions traditionnelles, constate le private equity leader au sein d’EY Luxembourg. Cet intérêt grandissant a également contribué à ce que le nombre de produits offerts soit multiplié de manière notable ces dernières années. Et, une fois la machine lancée, la progression a été exponentielle.»

La seule chose que les fonds traditionnels et les fonds alternatifs ont en commun, c’est le nom ‘fonds’.
Cédric Jauquet

Cédric Jauquet,  director, head of private asset services & member of the executive committee,  European Fund Administration (EFA)

Une industrie «labour-intensive»

Si les fonds d’investissement alternatifs connaissent un succès important sur le marché, ils exigent aussi, de par leur nature, davantage de travail de la part de tous les acteurs de la Place. Les OPCVM investissent dans des actifs liquides, cotés en bourse. Les fonds alternatifs, eux, investissent généralement dans des actifs moins liquides et bien plus variés, tels que des entreprises privées, des projets d’infrastructures ou encore des biens immobiliers. Contrairement au monde des OPCVM qui se montre très standardisé, celui des fonds alternatifs est plus complexe.

Chaque projet se veut différent, et ce tout simplement parce que les besoins des initiateurs de fonds sont rarement les mêmes. «Les compétences requises pour les fonds alternatifs sont donc bien différentes de celles pour les fonds traditionnels. Ce n’est pas le même travail, le même métier. Finalement, la seule chose que ces investissements ont en commun, c’est le nom ‘fonds’», confie Cédric Jauquet.

Avocats, tax advisors, agents de transfert, comptables, gestionnaires… À tous les niveaux, les fonds alternatifs nécessitent une large expertise et se révèlent chronophages. Parce qu’il n’existe pas une méthodologie unique sur le marché pour administrer et gérer ces fonds, chaque intervenant doit en effet prendre le temps d’analyser la documentation à sa disposition, comprendre l’environnement dans lequel il opère, appréhender et implémenter les nouvelles réglementations, poser les bonnes questions à son client, cibler ses besoins et assimiler les tenants et aboutissants de la transaction s’il veut pouvoir servir cette classe d’actifs correctement.

Des fonds complexes, des besoins complexes

Dès lors, les fonds alternatifs requièrent de disposer de connaissances multiples pour comprendre les structures qui les régissent, leurs stratégies et leur clientèle, qui se veut elle aussi plus sophistiquée et diversifiée que celle des fonds traditionnels (investisseurs institutionnels, family offices, grandes fortunes, wealth management, etc.).

«Les fonds alternatifs demandent par exemple beaucoup plus de réflexion, et donc de temps, aux niveaux juridique, réglementaire et fiscal, aussi bien en ce qui concerne la mise en place de la structure du véhicule lui-même, que dans la façon dont le fonds procède ensuite aux investissements», précise le managing partner de Loyens & Loeff. «Lorsqu’une structure de private assets est établie, il faut tenir compte de l’origine des investisseurs, de leurs besoins, de la destination des investissements effectués, poursuit Cédric Jauquet. C’est donc impossible de faire du copier-coller. Même si les structures sont parfois similaires, elles n’en sont pas moins toujours divergentes. On pense qu’administrer des fonds alternatifs est quelque chose de simple. Ce n’est nullement le cas.»

En ce qui concerne le reporting aux investisseurs aussi, chaque stratégie, ayant sa propre particularité, induit un traitement comptable sur mesure. «Les investisseurs souhaitant toujours plus de transparence, l’étendue des reportings a été bouleversée. Et la démarche, notamment en ce qui concerne les reportings extra-financiers, est aujourd’hui encore plus complexe. Il faut donc du temps et des équipes qualifiées, capables de s’adapter à ces différentes situations», confie le private equity leader d’EY.

Les fonds alternatifs exigent aussi un contact plus direct et plus récurrent avec les différents intervenants. «L’écoute et l’accompagnement sont primordiaux, confie Cédric Jauquet. Nos équipes opérationnelles, par exemple, sont loin de n’être que dans le transactionnel. Elles entretiennent une vraie relation au jour le jour avec les initiateurs de fonds, les avocats, les auditeurs, les tax advisors, la banque dépositaire, les gestionnaires de fonds, car il faut aligner toutes ces parties et les guider.»

L’automatisation reste difficile

De par leur grande diversité, les fonds alternatifs peuvent être beaucoup moins automatisés que les OPCVM. «Les fonds dits ‘traditionnels’ ont pu bénéficier d’une très forte automatisation de leurs flux ces dernières années. Certains tournent donc entièrement en automatique. Ainsi, un comptable de fonds classiques peut sortir 10 NAV à la journée. Ce ne sera jamais le cas avec les fonds alternatifs», confie Cédric Jauquet.

«Dans le domaine des OPCVM, industrie aujourd’hui très mature, les robots ont désormais largement remplacé les humains, aussi bien dans la gestion des portefeuilles – qui est assurée essentiellement par de l’intelligence artificielle, avec juste une supervision globale humaine – que dans la gestion du risque et la production de reportings comptables, poursuit Laurent Capolaghi. Le monde des fonds alternatifs n’en est pas là. C’est un métier qui reste très manuel. Même si l’on voit de plus en plus de solutions technologiques d’exploitation et d’analyse de la donnée émerger, qui peuvent aider à prendre des décisions de façon plus rapide, nous sommes encore très loin d’une automatisation des processus.»

L’automatisation se révèle particulièrement difficile dans le domaine juridique. «Ces dernières années, c’est même, d’une certaine façon, tout l’inverse qui s’est produit, constate Marc Meyers. Depuis l’entrée en vigueur de la directive AIFM, la documentation juridique des fonds alternatifs est devenue bien plus étoffée à mesure que les structures ne cessent de devenir plus complexes. Depuis 2013, notre travail est donc devenu plus sophistiqué. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles l’automatisation dans ce domaine reste, pour l’instant, limitée. Ceci étant dit, il est indéniable qu’à terme, l’intelligence artificielle va fondamentalement impacter notre façon de travailler.»

C’est un défi journalier que de maîtriser les compétences pluridisciplinaires liées aux fonds alternatifs.
Marc Meyers

Marc Meyers,  managing partner,  Loyens & Loeff

Le défi des talents

La charge de travail importante et variée que nécessitent la mise en place, la distribution et la gestion d’un fonds alternatif a fait naître au Luxembourg un véritable centre de compétences pluridisciplinaires. «Les conseillers juridiques, par exemple, doivent pouvoir offrir à leurs clients des compétences en droit réglementaire, en droit des sociétés, en fiscalité ou encore en droit financier s’ils veulent pouvoir conseiller au mieux les initiateurs et les gestionnaires de fonds, explique le managing partner de Loyens & Loeff. C’est un défi journalier que de maîtriser ces compétences pluridisciplinaires liées aux fonds alternatifs, mais c’est aussi un univers intellectuellement très stimulant. Cela contribue à faire évoluer et augmenter le niveau d’expertise de tous les acteurs.»

Dans ce contexte, le principal défi pour le Grand-Duché consiste à disposer de suffisamment de ressources humaines qualifiées pour absorber ce business de plus en plus important et offrir un service de qualité sur la Place.

«Pour continuer à grandir, le Luxembourg a besoin de sa place financière. Or, ce sont principalement les fonds alternatifs qui seront les vecteurs de cette croissance durant la prochaine génération, estime Marc Meyers. L’enjeu, permanent, consiste donc à parvenir à attirer les talents vers le Luxembourg, une tâche difficile car toutes les places financières se battent pour les séduire. Et le Brexit – avec l’ouverture d’antennes de structures anglaises à Luxembourg – n’a fait que renforcer encore la concurrence sur le marché grand-ducal, déjà en pénurie, surtout en ce qui concerne les travailleurs expérimentés.»

Laurent Capolaghi et Cédric Jauquet partagent ce sentiment. «Nous devons réussir à continuer à donner envie aux gens de venir travailler au Luxembourg, tout en évitant la surenchère salariale qui scie la branche sur laquelle nous sommes assis. L’augmentation incessante des rémunérations dans le secteur des fonds alternatifs entraîne en effet un turnover important. À peine ont-ils eu le temps d’appréhender les systèmes que certains quittent le navire. Il ne faudrait pas que cette tendance affecte la qualité et le prix des services fournis et, par conséquent, l’attractivité et la compétitivité de la Place luxembourgeoise», ajoute le head of private asset services de l’European Fund Administration, Cédric Jauquet.

«Ces dernières années, le Luxembourg a fortement travaillé sur la mise en place de sa boîte à outils. Désormais, l’enjeu pour la place financière concerne la formation, la reconversion, l’attraction et la rétention des ressources. Nous devons être capables de créer nos propres talents et de continuer à attirer et préserver ceux qui viennent d’ailleurs. C’est primordial pour la Place et le secteur financier. Sans les Hommes, nous ne pourrons pas continuer à servir cette industrie grandissante comme il se doit», met en garde Laurent Capolaghi.

Le boom des fonds alternatifs

En mars dernier, l’Alfi (Association luxembourgeoise de l’industrie des fonds d’investissement) révélait que les actifs sous gestion des fonds domiciliés au Luxembourg dépassaient la barre des 5 trillions d’euros (5.050,132 milliards au 31 janvier 2021), atteignant un record absolu. Le volume des actifs nets enregistrait une croissance annuelle de 5,44%, une progression notamment soutenue par l’intérêt marqué des investisseurs pour les produits offerts par les gestionnaires de fonds luxembourgeois dans les segments alternatifs. Selon la CSSF (Commission de surveillance du secteur financier), plus de 700 milliards d’euros d’actifs sous gestion – soit 14% du total des actifs sous gestion dans le pays – proviendraient ainsi de fonds alternatifs réglementés au Luxembourg. Chaque année, ces fonds d’investissement connaissent une hausse d’environ 10%. À ce rythme, ils pourraient entrer en concurrence avec les OPCVM d’ici une dizaine d’années.

Le cas du private equity

Le private equity, qui s’est développé depuis de nombreuses années, est une catégorie d’actifs qui s’avère séduisante car simple à comprendre et qui contribue directement à l’économie réelle. Le private equity est passé par une démocratisation qui lui permet d’être à la portée de – presque – toutes les bourses. Terme un peu plus connu des investisseurs, qu’ils soient débutants ou vétérans, ces fonds, en référence à leur stratégie d’investissement, sont classés dans la catégorie des fonds alternatifs (qui correspondent, depuis la directive AIFM de 2011, à tous les fonds non régis par la directive Ucits), au même titre que les hedge funds, les fonds de dette privée, les fonds d’infrastructures ou bien les fonds immobiliers.

Cet article a été rédigé pour le supplément ‘Fonds d’investissement’ de  l’édition magazine de Paperjam du mois de juin  parue le 27 mai 2021.

Le contenu du magazine est produit en exclusivité pour le magazine, il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.

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