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Tendances

Le Fiar, nouvelle star de la Place luxembour­geoise



Gautier Despert est head of private debt chez IQ-EQ. (Photo: IQ-EQ)

Gautier Despert est head of private debt chez IQ-EQ. (Photo: IQ-EQ)

Adoptée en 2016, la loi luxembourgeoise sur les Fiar (fonds d’investissement alternatifs réservés) porte la croissance de l’industrie financière. Moins coûteux et plus rapide à mettre en place que les SIF et les sicar, ce véhicule accompagne idéalement le développement du segment alternatif.

Immobilier, private equity, venture capital, fonds de dette ou d’infrastructure… les fonds alternatifs connaissent, depuis quelques années, un succès croissant. Cela est certes dû à une conjoncture économique favorable poussant les acteurs institutionnels à y investir massivement – à commencer par un environnement de taux bas –, mais aussi à un cadre réglementaire qui, au cours des dernières années, s’est considérablement étoffé. Et le principal ­élément de cet arsenal est le Fiar, acronyme de fonds d’investissement alternatif réservé. «Avant 2016 et l’adoption de la réglementation luxembourgeoise introduisant le Fiar, il n’existait pas de véhicule dédié aux fonds alternatifs dans leur ensemble, explique Gautier Despret, head of private debt chez IQ-EQ. Pour monter des fonds alternatifs, les acteurs détournaient le plus souvent le FIS – fonds d’investissement spécialisé – ou la sicar – société d’investissement en capital à risque – qui, comme son nom l’indique, est certes consacrée aux investissements alternatifs, mais uniquement en capital-risque.»

Une régulation indirecte

Toutefois, la sicar présente un problème majeur: elle est régulée. «La régulation n’est en soi pas un problème, mais elle allonge considérablement le temps de mise sur le marché, poursuit Gautier Despret. Avec le système luxembourgeois de préapprobation, les délais s’éternisent, et ce manque de rapidité ne permet pas de profiter de certaines opportunités qui exigent une réelle réactivité.» Le Fiar, quant à lui, n’est pas régulé… directement. «Ce véhicule n’est en effet pas soumis directement à une autorisation et une supervision de la CSSF, mais il est soumis indirectement à un contrôle par le biais de son gestionnaire, qui, dans ce cas, doit être un gestionnaire externe autorisé», précise Susanne Weismüller, senior legal adviser au sein de l’Alfi (Association of the Luxembourg Fund Industry).

Cette caractéristique du Fiar, dont la création était demandée de longue date par les acteurs du secteur, permet une mise en place très rapide de fonds alternatifs. «En sept jours, on peut créer un Fiar, relève ainsi Gautier Despret. D’un autre côté, le fait qu’il existe malgré tout un contrôle permet de rassurer le marché, de renforcer sa confiance dans ce véhicule. On peut dire qu’entre la flexibilité et la sécurité, le Fiar offre le meilleur des deux mondes.» Car une série d’exigences subsiste pour créer un Fiar, au-delà de la nécessité qu’il soit géré par un gestionnaire autorisé: l’administration centrale doit se trouver au Luxembourg, le fonds doit nommer un dépositaire et un réviseur situés, eux aussi, au Grand-Duché, les actions et parts doivent être réservées à des investisseurs avertis, etc.

Des avantages qui font mouche

Cette réduction du délai de création du ­véhicule n’est pas le seul atout du Fiar. «Dans la mesure où le fonds lui-même ne doit pas être approuvé directement par la CSSF, les coûts sont également réduits par rapport à un autre véhicule, indique Susanne Weismüller. Les Fiar peuvent par ailleurs être gérés et distribués sur une base transfrontalière, donc aussi en dehors du Luxembourg. En outre, le Fiar peut être constitué en fonds multicompartiments et avoir un capital variable.» Le Fiar peut donc être utilisé pour faire fructifier des actifs alternatifs «classiques», comme le private equity, le ­venture capital, le real estate, l’infrastructure ou la dette privée, mais il peut aussi s’appliquer à des placements plus «exotiques»: le bois, les bijoux, la peinture, les chevaux, les ­voitures, le vin, les matières premières, etc.

Non content d’offrir ces avantages aux investisseurs, le Fiar évolue également régulièrement pour être de plus en plus attractif. «Jusqu’à récemment, pour le Fiar, on ne pouvait établir les comptes annuels audités que sous LuxGAAP (Generally Accepted Accounting Principles) ou IFRS (International Financial Reporting Standards), sauf exceptions ­accordées au cas par cas. Depuis, le législateur a ouvert le Fiar à une liste de standards internationaux, comme les US/Japanese/Canada/China GAAP. C’est évidemment une très bonne chose pour l’attractivité internationale du ­véhicule», ajoute Gautier Despret.

Un jalon dans le succès de la Place

Ces différents atouts expliquent aisément le succès remporté par le Fiar depuis sa création (voir graphique). Si les premiers temps ont été difficiles, ce véhicule a rapidement décollé, pour atteindre les sommets. Selon les derniers chiffres disponibles, on dénombre aujourd’hui 1.686 Fiar au Luxembourg, soit presque deux fois plus qu’il y a seulement deux ans. «La popularité du Fiar a clairement contribué au succès de Luxembourg en tant que place financière, estime Susanne Weismüller. Grâce à ses caractéristiques, le Fiar constitue un complément utile à notre boîte à outils, cette dernière offrant par ailleurs un large éventail de possibilités répondant aux besoins des gestionnaires, tout autant que des investisseurs. Pour ce qui a trait aux fonds alternatifs, le Fiar se situe en quelque sorte à égale distance entre les véhicules non réglementés et les fonds réglementés tels que le FIS, la sicar et les OPC relevant de la partie II.»

Comme souvent au cours des dernières décennies, le Luxembourg a également été un pionnier en mettant en place rapidement ce véhicule. «Sans le Fiar, le Luxembourg, en tant que place financière, n’aurait peut-être pas connu un tel succès. En créant au bon moment ce nouvel outil, le Luxembourg a vu juste. Il suffit de constater le nombre de “petits frères”, aux noms parfois quasiment similaires, qui ont vu le jour en Europe depuis sa création», relève Gautier Despret.

Sans le Fiar, le Luxembourg, en tant que place financière, n’aurait peut-être pas connu un tel succès. En créant au bon moment ce nouvel outil, le Luxembourg a vu juste.
Gautier Despret

Gautier Despret,  Head of private debt,  IQ-EQ

Comment faire mieux?

Si le succès du Fiar et son rôle dans la croissance de la place financière au cours des dernières années sont indéniables, peut-on encore affiner les contours de ce véhicule pour le rendre plus attractif? «Nous n’avons actuellement pas connaissance de problèmes majeurs concernant le Fiar, même si quelques aspects mériteraient d’être clarifiés. C’est par exemple le cas de la définition de ce qu’est un investisseur averti, qui bénéficierait d’une harmonisation au regard des autres concepts utilisés dans la législation européenne, notamment dans le contexte des fonds Eltif, EuVECA et EuSEF, explique Susanne Weismüller. Par ailleurs, le processus de constitution des Fiar pourrait être simplifié, dans la mesure où il y a actuellement une double formalité pour l’acte notarié.»

Malgré la réduction de certains coûts, ­certains acteurs pointent par ailleurs ses frais de gestion toujours élevés. «Cela reste donc compliqué à mettre en place pour une petite structure, indique Gautier Despret. Par ­ailleurs, même si le Fiar a été une réponse salutaire aux besoins de nombreux acteurs, l’obligation de diversification qu’il implique peut poser problème dans certains cas. La seule façon d’y échapper est de créer un Fiar investissant uniquement dans du capital-risque.» Enfin, si le spectre des actifs alternatifs est bien couvert par le Fiar, le head of private debt d’IQ-EQ pointe d’autres vides dans l’arsenal luxembourgeois. «On constate une demande importante pour un véhicule dédié au real estate, à l’image de ce qui se fait aux États-Unis via les Reit, ou même un véhicule dédié à la dette privée dans lequel on combinerait le principe d’amortized cost pour la valorisation des porte­feuilles de debt, de faire value pour les equity kickers, et qui répondrait aussi aux exigences à venir suite à la refonte de la directive AIFM. De tels outils conjuguant les obligations réglementaires et les demandes du marché permettraient de séduire un nombre plus important encore d’investisseurs et d’asset managers.»

Une révision de la loi Fiar pourrait peut-être, dans quelques années, venir corriger certains de ces points de souffrance. Mais il faudra sans doute d’abord attendre la révision des lois sur les FIS et les sicar, ainsi que celle d’AIFMD (Alternative Investment Fund Managers Directive). «Eu égard à l’ensemble de ses caractéristiques, qui en font un véhicule attractif, nous pensons que le Fiar va continuer à se développer positivement à l’avenir. Il satisfait en effet parfaitement à des besoins de structuration pour certains investissements, et il peut être rapidement constitué», conclut Susanne Weismüller. C’est tout ce que l’on peut ­souhaiter à la Place luxembourgeoise.

Une industrie gourmande en RH

Le développement des fonds alternatifs au Luxembourg accentue un problème qui n’est pas neuf: celui de la disponibilité des talents. Petit pays disposant de peu d’universités ou d’écoles supérieures, le Grand-Duché a un besoin grandissant en experts financiers, qu’il est contraint d’aller chercher en dehors de ses frontières. La complexité des fonds alternatifs, qui investissent dans des actifs peu liquides et variés, entraîne des besoins encore plus importants en ressources humaines que pour des fonds classiques. Avocats, tax advisors, agents de transfert, comptables, gestionnaires… ces profils, qu’on s’arrache sur le marché du travail luxembourgeois depuis un certain temps, sont indispensables pour gérer correctement ces fonds alternatifs. De quoi poser la question suivante: et si le principal défi de la Place luxembourgeoise n’était pas dans le perfectionnement de sa boîte à outils, mais bien dans la profondeur de son vivier de talents?