ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

manque de décharges

Évacuer la terre: un casse-tête pour la construction



Neuf décharges sont réellement opérationnelles pour accueillir la terre issue des travaux, selon le Groupement des entrepreneurs. (Photo: Groupement des entrepreneurs)

Neuf décharges sont réellement opérationnelles pour accueillir la terre issue des travaux, selon le Groupement des entrepreneurs. (Photo: Groupement des entrepreneurs)

La pénurie de décharges pour évacuer la terre des travaux de terrassement handicape le secteur de la construction, entre coût écologique, économique, et perte de temps. Sans parler des périodes où la terre est mouillée. Les entreprises attendent avec impatience de nouveaux projets.

8.100 tonnes de CO2 pourraient être économisées chaque année si le Luxembourg disposait de six décharges supplémentaires pour les déchets inertes (terre, gravier, sable), selon le Groupement des entrepreneurs, représentant les entreprises de la construction. Le problème n’est pas nouveau. Mais les années passent et il s’amplifie.

Au Luxembourg, même si le site geoportail.lu affiche 12 sites, «il y en a neuf qui sont exploités», explique Pol Faber , secrétaire général du Groupement. Sur ces dernières, seulement cinq fonctionnent «normalement». C’est-à-dire que le camion y entre, se décharge dans la benne, et repart vide. Il s’agit de celles de Colmar-Berg, Hosingen, Nothum, Sanem (ou Gadderscheier) et Folschette.

Les quatre autres (Altwies, Brouch, Bridel, Moersdorf) sont des carrières où «il faut se créer de l’espace pour décharger les déchets». Ce qui empêche le retour à vide.

Concernant les trois sites en plus sur geoportail.lu, ils sont soit fermés, comme à Mondercange, soit «trop petits». La taille idéale se situant, en moyenne, entre 30 et 40 hectares, selon Pol Faber.

7 euros la tonne

Neuf carrières, c’est insuffisant pour le groupement, qui calcule qu’il en faudrait une quinzaine au total. Cela permettrait aux camions d’effectuer des allers-retours de 30 kilomètres au maximum, contre plus de 70 actuellement. En plus de leurs émissions de CO2, les entreprises pourraient réduire leurs coûts, répercutés sur le prix des travaux de terrassement, et donc des logements. Le groupement fait aussi état d’embouteillages parfois d’une heure pour les camions sur les sites, avant de décharger, ce qui correspond à 2.100 tonnes annuelles de CO2 supplémentaires.

La problématique se confirme sur le terrain. «On fait des kilomètres juste pour décharger de la terre. Cela coûte une fortune en transport et en taxes de décharge», témoigne Christophe Dardenne , administrateur délégué de l’entreprise Costantini. Il s’agit de plus d’une centaine d’allers-retours par jour. Pour un prix de plus ou moins 7 euros par tonne déposée. «J’insiste bien, on parle de terre, pour faire des terrassements, pas de matières polluantes.»

En attendant, la société utilise des méthodes alternatives pour en avoir moins à décharger, comme le traitement à la chaux des sols avant de faire des routes. Mais ce n’est pas applicable à toutes les situations.

Roland Kuhn , administrateur délégué de Kuhn Construction, constate aussi des difficultés d’accès en période de pluie, lorsque le sol est trop humide pour être déposé dans les décharges. «On est obligés de faire de l’autostockage jusqu’à ce qu’elle sèche.»

«Pour le moment, la France accueille presque un million de tonnes de terre par an» du Luxembourg, ajoute Marc Giorgetti , gérant de l’entreprise Félix Giorgetti et président du Groupement des entrepreneurs. Qui craint une paralysie du secteur si demain la France imposait des restrictions.

J’insiste bien, on parle de terre, pour faire des terrassements, pas de matières polluantes.

Christophe Dardenne,  administrateur délégué,  Costantini

Un manque de terrain

Alors, pourquoi ne construit-on pas de nouvelles décharges? De tels espaces sont rares. «Il y en a encore, mais si vous trouvez 40 hectares, ces terres appartiennent à quelqu’un. Si vous avez une cinquantaine de propriétaires, vous pouvez oublier, il y en a toujours un qui dira non. S’ils sont une demi-douzaine, les choses deviennent plus faciles pour négocier», détaille Pol Faber.

Un projet de nouveau règlement grand-ducal déterminant la procédure de recherche de nouveaux emplacements pour décharges régionales pour déchets inertes se trouve «pour avis auprès du Conseil d’État», précise le ministère de l’Environnement.

Dans une réponse parlementaire de novembre 2020, il évoquait deux projets en cours: la remise en service de la décharge de Mondercange, fermée en 2014 à cause d’un glissement de terrain, et la création d’un nouveau site à Differdange. Deux autorisations concernant des agrandissements ont aussi été délivrées par le ministère au cours de l’année 2020, pour 3.940.000m³ supplémentaires à Colmar-Berg et 500.000m³ supplémentaires à Folkendange.

De bonnes nouvelles, admet Pol Faber. En général, «on doit compter entre trois et quatre années pour l’ouverture d’une nouvelle décharge». Il espère la remise en service à Mondercange d’ici six mois. Pour Differdange, «on en est encore aux négociations avec les propriétaires, cela va prendre plus de temps».

La décharge de Sanem pourrait elle aussi être agrandie, d’ici un mois. Répondant à une problématique spécifique au sud du pays, où «le sous-sol est constitué de schiste bitumineux. C’est naturel, mais ça ne peut pas être déposé n’importe où.» Il faut un sol contenant lui aussi du schiste bitumineux, donc situé dans le sud. Or, un projet d’hôpital comme le Südsipol engendrerait par exemple 300.000m³ de terre à évacuer. «Une seule décharge au sud du pays ne suffira pas pour assurer l’élimination des déchets inertes des multiples projets d’investissement de grande envergure» dans le sud du pays.

Éviter les sous-sols

Pour éviter la saturation, il faudrait aussi «construire différemment», estime Pol Faber. En évitant les sous-sols, que ce soit pour les garages des particuliers ou les parkings de grandes surfaces, qu’il propose de placer sur les toits.

Une seule décharge au sud du pays ne suffira pas.

Pol Faber,  secrétaire général,  Groupement des entrepreneurs

Cela fait «20 à 25 ans» que le problème existe. Si Pol Faber remarque une hausse du nombre de décharges depuis, celle des nouvelles constructions a été encore plus rapide. «La situation devient de plus en plus urgente.»

Sept à huit millions de tonnes de terre sont déposées chaque année au Luxembourg selon le groupement. À ce rythme, la ministre de l’Environnement calcule que les capacités restantes permettraient de tenir encore 15 ans, sans nouvelles décharges. Une fois remplies, les buttes de terre ainsi créées peuvent être utilisées par les agriculteurs ou pour planter des arbres. Une couche de bonne terre doit toujours être ajoutée au-dessus.