ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Arnaud Spirlet (directeur BELUX de Cisco Webex)

«Les entreprises vont avoir des arbitrages à prendre»



La solution de vidéoconférence de Cisco, Webex, a été 10 à 15 fois plus utilisée au Luxembourg qu’avant la crise. Surtout, une nouvelle ère va s’ouvrir, annonce le directeur Belux de la marque, Arnaud Spirlet. (Photo: Cisco)

La solution de vidéoconférence de Cisco, Webex, a été 10 à 15 fois plus utilisée au Luxembourg qu’avant la crise. Surtout, une nouvelle ère va s’ouvrir, annonce le directeur Belux de la marque, Arnaud Spirlet. (Photo: Cisco)

Directeur de Cisco Webex pour la Belgique et le Luxembourg, Arnaud Spirlet vendait déjà des solutions de vidéoconférence similaires à 80% à celles d’aujourd’hui il y a 20 ans. La nouvelle situation, née du télétravail, va imposer deux challenges, prédit l’Arlonais.

«Au Luxembourg, un mois après le Covid, on est entre x10 et x15 en termes d’utilisation.» Directeur de Cisco Webex pour la Belgique et le Luxembourg, Arnaud Spirlet a le sourire banane des leaders du marché. Il y a 20 ans qu’il «vend» des solutions de vidéoconférence et autres outils de communication.

«On avait une certaine forme de conservatisme par rapport au télétravail. En Belgique, par exemple, seulement un employeur sur deux autorisait le télétravail. Au Luxembourg, je ne veux pas dire que c’était pire, mais comme c’est une petite Place, on était environ dans les mêmes eaux. La progression est assez impressionnante, à la fois sur des nouveaux utilisateurs – on a offert le Webex gratuit pendant 90 jours –, écoles et hôpitaux compris, et sur les utilisateurs existants, comme les banques, les assureurs et ainsi de suite, où l’utilisation est partie en flèche. Au Royaume-Uni, on a fait x2 ou x3. Ça montre l’adoption avant et après.»

Monsieur Spirlet, avec votre longue expérience, est-ce que vous pensez que nous sommes à un moment charnière?

Arnaud Spirlet. – «Jusqu’ici, il y a eu vraiment ‘je veux mes employés au bureau, dans nos surfaces de travail’ et ce mythe que, s’ils restent à la maison, ils sont en vacances. Le confinement a clairement changé la donne. On arrive sur un nouveau normal. On parlait de digitalisation, mais ce qui a fait le plus pour la digitalisation, c’est le Covid. Un bond à marche forcée! L’aspect positif est de se rendre compte que les équipes sont tout aussi productives, que le business pouvait reprendre, passer le choc. Tous les signes, toutes les discussions que j’ai avec les clients, m’indiquent qu’un pas est franchi. La question est de savoir ce qui va arriver en termes de résilience. L’adoption et l’utilisation du télétravail vont rester en grande partie. L’avenir sera certainement plus hybride.

On va avoir une adoption, à au moins 20 à 30%, en télétravail, ce qui correspond à la norme aux États-Unis avant la crise, où les distances étaient plus grandes, et donc le télétravail plus développé.
Arnaud Spirlet

Arnaud Spirlet,  directeur de Cisco Webex Belux

Les gens ont apprécié de pouvoir travailler à huit heures plutôt que de se lever à six heures du matin pour arriver à neuf heures au bureau. S’ils peuvent avoir un horaire décalé et travailler deux ou trois heures de chez eux, puis éventuellement passer au bureau, et pareil le soir, ou éventuellement travailler deux jours par semaine de la maison, ça va continuer. Certaines fonctions basculeront aussi vers le télétravail. Est-ce que la fonction en elle-même demande vraiment d’être à 100% au bureau? Et comment éviter la souffrance de ceux qui ne sont pas équipés à la maison, qui vivent dans un tout petit appartement, sans pièce pour pouvoir s’isoler ou avec des enfants qui traversent le salon? On va avoir une adoption, à au moins 20 à 30%, en télétravail, ce qui correspond à la norme aux États-Unis avant la crise, où les distances étaient plus grandes, et donc le télétravail plus développé.

Les managers vont se charger de ramener tout le monde au point de départ, non? Derrière la dimension humaine du monde professionnel

«On ne va probablement pas retrouver la période d’avant, avec un équilibre différent. Négocier avec un client, clore un deal, faire du planning via la vidéo était difficile. Aujourd’hui, ce sont des choses qui fonctionnent bien et de manière plus efficace. Les clients qu’on connaît, avec lesquels on a déjà établi le contact, on peut très bien continuer à faire du business comme ça avec eux. Pour ce qui est des nouveaux clients ou des prospects, c’est sûr, c’est un autre métier. Vous avez aussi des clients qui veulent vous voir revenir chez eux.

Ce que ça implique, ce n’est pas seulement d’avoir du Webex ou du Teams, en dehors de la gestion du travail, d’avoir quelque chose de robuste au niveau de l’IT. Et il y a trois aspects à prendre en compte: les outils de télétravail, la passerelle d’internet – le VPN pour laisser passer la bande passante – et la sécurisation. Quand on travaille avec un PC depuis la maison, alors que la société avait une stratégie de cyberdéfense, on est un peu un oiseau pour le chat. De nombreux projets vont voir le jour pour adapter l’infrastructure IT à cette nouvelle réalité. Est-ce que le cloud doit passer par le VPN de la société? Est-ce qu’on peut sécuriser tous les points? Même avec le chiffrement des conversations et des documents, il y a des questions auxquelles il faut réfléchir parce que cela peut soulager en termes de bande passante.

Si on regarde aujourd’hui tous les gens qui ont un iPhone, combien de fois font-ils un Facetime?
Arnaud Spirlet

Arnaud Spirlet,  directeur de Cisco Webex Belux

Pour se parler aujourd’hui, on a dû faire un set-up de la conférence. Si je vous avais donné mon numéro de GSM, vous m’auriez appelé. Si je vous avais donné un numéro de Webex, vous auriez cliqué dessus avec la caméra, chez vous? On n’en est pas encore là. Si on regarde aujourd’hui tous les gens qui ont un iPhone, combien de fois font-ils un Facetime? Et pourtant, avec nos solutions, on atteint un assez bon niveau, que ce soit dans la configuration de l’écran, pour faire du partage de document à l’écran ou même du partage de notes, on peut intégrer toute la bureautique. On est assez avancé. Je m’interroge toujours sur l’adoption, soit liée à la personne en elle-même, à son âge, à son expérience, ou à sa façon de communiquer. Un manager n’est pas l’autre. Ce n’est pas super évident pour eux, et dans l’hygiène de vie qu’on a en travaillant à 100% à la maison, il y a des points à ajuster.

Comment voyez-vous l’évolution des entreprises à partir de ces solutions? Où sont les points de blocage? La sécurité, comme l’ont montré les péripéties de Zoom, par exemple? 

«J’identifie deux problèmes, l’environnement à la maison et la nature du business. C’est évident: l’IT ou le B2B n’est pas du tout pareil que l’environnement industriel, type ArcelorMittal ou logistique, où, quoi qu’il arrive, il doit y avoir à un moment un contact. Et quoi qu’on en dise, le contact physique est important. Il y a aussi un impact générationnel.

On n’a pas vraiment eu de problème pour avoir accès à internet, et tout était bloqué. On n’a pas vraiment eu des problèmes de bande passante à la maison. Chez Cisco, nous avions triplé notre capacité de bande passante assez vite pour faire face à la demande. Il y a eu des jours où la qualité était peut-être moins bonne, mais en général, on n’a pas ressenti de problème. On a davantage des soucis dans l’interaction, ou sur un plan culturel ou personnel.

L’autre grand challenge, c’est l’éducation. On a beaucoup cafouillé en Europe et ailleurs. On a raté une marche. Il faut avancer.
Arnaud Spirlet

Arnaud Spirlet,  directeur de Cisco Webex Belux

Concernant Zoom, il y a des outils qui ne posent pas de problèmes dans une utilisation personnelle. Dès qu’on entre dans le domaine professionnel, on est dans d’autres critères, dans d’autres façons de travailler, dans d’autres façons de sécuriser les choses. Il n’y a pas que le confort ou la facilité d’utilisation qui doit entrer en ligne de compte. C’est toute la limite de dire ‘Bring your own device’ (‘Utilisez les outils que vous voulez’)… Zoom n’était probablement pas prêt pour ce qui allait arriver. On a beaucoup de gens qui ont fait l’aller-retour. On est dans l’immédiateté. Vous allez cliquer et ça ne fonctionne pas. Le premier réflexe va être d’aller démarrer un autre outil. De la même façon, si un numéro ne fonctionne pas, vous allez utiliser un autre numéro jusqu’à temps que vous joigniez la personne que vous vouliez joindre. Si ça fonctionne, ou si c’est un peu plus stable, vous restez dessus. S’il y a un problème de sécurité ou de connexion, vous allez bouger de nouveau.

Les deux challenges qui viennent sont l’adaptation des infrastructures informatiques à cette nouvelle réalité. Avec des réalités budgétaires. Les entreprises vont avoir des arbitrages à prendre entre des investissements dans votre campus et des investissements au profit d’une force de travail plus à distance, comment allez-vous intégrer la 5G là-dedans? Comment allez-vous investir dans la sécurisation de l’infrastructure? L’autre grand challenge, c’est l’éducation. On a beaucoup cafouillé en Europe et ailleurs. On a raté une marche. Il faut avancer. Même si je ne suis pas sûr que tout mettre dans les mains d’un seul fournisseur de technologies soit une bonne idée.»