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Vue des marchés

Les enjeux de l’après-Merkel



Après 16 années en tant que chancelière, le mandat d’Angela Merkel touche à sa fin. Après une ère politique synonyme de raison, de pragmatisme et de stabilité, les analystes s’interrogent sur les orientations possibles du futur gouvernement. (Photo: Shutterstock)

Après 16 années en tant que chancelière, le mandat d’Angela Merkel touche à sa fin. Après une ère politique synonyme de raison, de pragmatisme et de stabilité, les analystes s’interrogent sur les orientations possibles du futur gouvernement. (Photo: Shutterstock)

Les élections fédérales allemandes de ce 26 septembre sont un élément majeur de l’agenda politique: les politiques économiques allemande et européenne à venir dépendront pour beaucoup de la composition du futur gouvernement à Berlin.

Si la campagne électorale a été éclipsée par les inondations et la quatrième vague de coronavirus, trois thèmes ont brillé, dont un par son absence: la politique budgétaire, la protection du climat et l’avenir des pensions.

Pour Nadia Gharbi, senior economist chez Pictet Wealth Management, les sondages laissent présager une coalition à trois. Une coalition de type Jamaïque entre la CDU, les Verts et le FDP, ainsi qu’une coalition de type feux de signalisation entre le SPD, les Verts et le FDP sont ainsi possibles. «Cela pourrait signifier des discussions de coalition prolongées et un programme gouvernemental moins ambitieux», estime-t-elle, rappelant qu’il a fallu six mois en 2017 pour former l’actuel gouvernement de grande coalition rassemblant chrétiens-démocrates (CDU/CSU) et sociaux-démocrates (SPD). Car les divergences sont nombreuses sur les dossiers-clés que sont les objectifs climatiques et la politique budgétaire nationale et européenne.

Nous pensons que la politique budgétaire pourrait prendre une orientation expansionniste, mais que son ampleur dépendra de la composition du prochain gouvernement.
Nadia Gharbi

Nadia Gharbi,  senior economist,  Pictet Wealth Management

La première question qui se pose est celle de l’attitude à l’égard de la politique budgétaire. «Nous pensons que la politique budgétaire pourrait prendre une orientation expansionniste, mais que son ampleur dépendra de la composition du prochain gouvernement.»

Les partis de centre droit (CDU/CSU et FDP) souhaitent rétablir le principe de frein à l’endettement et le ratio dette/PIB de 60% qui prévalait avant la pandémie, dès que possible. Les Verts veulent, eux, réformer le frein à l’endettement pour faciliter les dépenses d’investissement et proposer dans la foulée un complément d’investissement public de 50 milliards d’euros par an sur 10 ans. Notons qu’une majorité des deux tiers au Parlement est nécessaire pour modifier le dispositif de frein à l’endettement constitutionnel, une majorité qui semble impossible à réunir pour Nadia Gharbi. Côté recettes, la CDU/CSU et le FDP préfèrent les allégements fiscaux aux hausses d’impôts tandis que les Verts et le SPD proposent des augmentations d’impôts pour la tranche de revenus la plus élevée ainsi que l’introduction d’un impôt sur la fortune.

Toutes ces divergences politiques «internes» se retrouvent au niveau européen. Ainsi, tous les partis s’accordent sur la nécessité de réformer les règles du Pacte de stabilité et de croissance (PSC), mais pas dans le même sens. Les partis de centre droit (CDU/CSU et FDP) ne souhaitent pas un assouplissement des règles budgétaires et excluent de transformer le paquet de relance de l’UE, Next Generation EU, en un outil budgétaire permanent. Verts et SPD sont plus favorables à un assouplissement des règles afin de ne pas compromettre la reprise. La Commission européenne, qui doit remettre un rapport sur la réforme de la politique budgétaire d’ici la fin de l’année, ne pourra faire abstraction du résultat des élections du 26 septembre.

À la lecture des programmes électoraux des grands partis, l’on a tendance à penser qu’un big bang se prépare, notamment autour de la problématique de protection du climat.
Tobias Burggraf

Tobias Burggraf,  portfolio manager,  Ethenea Independent Investors

La problématique de la protection du climat est centrale dans les programmes, relève Tobias Burggraf, portfolio manager chez Ethenea Independent Investors. «À la lecture des programmes électoraux des grands partis, l’on a tendance à penser qu’un big bang se prépare, notamment autour de la problématique de protection du climat.» Proactifs, les Verts veulent une «révolution énergétique» en développant massivement les sources d’énergie renouvelable, en imposant des sanctions plus sévères aux combustibles fossiles et la création d’un ministère du climat avec un droit de veto. Le FDP se veut «modèle et pionnier en matière de protection du climat», mais compte sur le marché pour régler le problème via une réforme du système d’échange de quotas d’émission. «Dans le cas des deux grands partis, la CDU/CSU et le SPD, de nombreux points en lien avec la protection du climat restent sans réponse. Bien sûr, les engagements pris dans le cadre de l’accord de Paris sur le climat doivent être respectés et la neutralité en termes de gaz à effet de serre doit être atteinte d’ici 2045, mais les mesures et objectifs concrets figurent à peine dans les deux programmes, moins dans celui de la CDU/CSU que dans celui du SPD.»

L’idée que le gouvernement puisse parvenir à équilibrer ses budgets semble absurde.
Bert Flossbach

Bert Flossbach,  économiste,  Flossbach von Storch

La grande absente de la campagne, c’est la question de l’évolution des dépenses sociales selon Bert Flossbach, cofondateur de Flossbach von Storch. Des dépenses qui atteignaient en 2021 le niveau «historique» de 33,6% du PIB, «ce qui signifie que le gouvernement consacre plus d’un tiers de la production économique totale, soit environ 1.200 milliards d’euros, aux prestations sociales». Un chiffre à rapporter à l’objectif du gouvernement fédéral d’un ratio de prestations sociales de 32% en 2025. L’augmentation des dépenses pour les retraites et l’assurance maladie est la principale raison de la tendance à la hausse des budgets sociaux. Si le rapport entre cotisants et retraités permet actuellement à l’économie allemande d’encaisser le choc du départ en retraite des baby-boomers, «c’était le résultat d’une combinaison idéale entre une forte croissance économique, une baisse du chômage, une forte augmentation du pourcentage de femmes qui travaillent et une grande partie des baby-boomers (encore) employés.» Époque révolue…

«S’il n’y a pas de réduction des prestations de retraite ou de forte augmentation des taux de cotisation, étant entendu qu’il est pratiquement impossible pour les politiciens de réduire les prestations ou de relever l’âge de la retraite, les subventions fédérales récentes de 101,8 milliards d’euros devront augmenter considérablement.» D’ici 2045, si les choses restent ce qu’elles sont, ce serait la moitié du budget fédéral qui devrait être affecté aux retraites. «Compte tenu de ces informations générales, l’idée que le gouvernement puisse parvenir à équilibrer ses budgets semble absurde», estime Bert Flossbach, qui ne se dit pas surpris que «presque tous les partis en campagne électorale évitent ce sujet comme la peste. Quiconque doute de la capacité du financement par répartition à garantir la sécurité des pensions ne pourra pas marquer de points auprès du groupe de plus en plus important des électeurs âgés.»

Pour lui, les pensions pourraient toutefois occuper une place encore plus importante que la protection du climat lors des élections dans quatre ans et «domineront probablement la campagne électorale en 2029».