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finances de l’état

Les emprunts de l’État suscitent aussi des craintes



Pierre Gramegna, le ministre des Finances, a présenté le résultat de l’émission des obligations durables en commission des finances. Mais n’a pas su convaincre tous ses collègues, loin de là même. (Photo: Matic Zorman/Archives)

Pierre Gramegna, le ministre des Finances, a présenté le résultat de l’émission des obligations durables en commission des finances. Mais n’a pas su convaincre tous ses collègues, loin de là même. (Photo: Matic Zorman/Archives)

Le ministre des Finances Pierre Gramegna a présenté en commission de la Chambre le succès de l’émission de ses obligations durables. Pour l’opposition, il s’agit de poudre aux yeux destinée à détourner le regard d’une dette publique en croissance et d’une trésorerie de l’État en souffrance.

Chacun voit midi à sa porte. Si le ministre des Finances Pierre Gramegna (DP) se félicite du cadre du nouvel emprunt durable émis par le Luxembourg, tout comme  de sa réussite fulgurante sur les marchés , et que les experts de la finance estiment que c’est un «plus» indéniable pour le pays, il n’en est pas de même au niveau politique. Loin de là même.

Alors que voici quelques jours, le ministre communiquait aux députés de la commission des finances le résultat de l’opération, «j’ai été réellement effrayé de ce que j’entendais», confie Gilles Roth , le «Monsieur Finances» du CSV. «J’ai eu des échanges par la suite avec des collègues qui, comme moi, se demandent si le ministre se rend compte de ce qu’il dit.»

Le député du Piratepartei Sven Clement  explique «avoir entendu beaucoup de choses. Mais ce que je retiens, c’est que depuis la fin du mois de juillet, la dette par tête d’habitant a bondi de 8.000 euros!». Au 31 juillet, le site de la Trésorerie de l’État renseignait un endettement à hauteur 18.300 euros par tête d’habitant. «Ce que j’ai entendu en commission, c’est que désormais on était à environ 28.350 euros. La dette était de 11,45 milliards et est passée en peu de temps à 16,49 milliards, pour un nombre d’habitants assez similaire», pointe le député. 

Contacté, le Trésor s’étonne de ces chiffres. «Cela voudrait dire que la dette a augmenté de 5 milliards en quelques semaines. Or, il n’y a eu qu’un emprunt de 1,5 millards sur les marchés», nous dit-on. Sven Clement inclut dans son calcul d’autres éléments, dont des rentrées fiscales non perçues.

Le ministère des Finances, pour sa part, «ne souhaite pas faire de commentaire. Nous laissons à leurs auteurs la responsabilité de ce qui est avancé.»

Les emprunts c’est bien, mais même à un taux négatif, il faut rembourser le capital à un moment.
Gilles Roth

Gilles Roth,  député CSV

Sven Clement suspecte dans ce nouvel emprunt un tour de passe-passe, «pour renflouer une trésorerie publique qui était de 400 millions d’euros et qui d’un coup est maintenant de près de 2 milliards». Gilles Roth est en phase avec cette analyse. «En fait, la situation est même plus grave puisque, suite à une question parlementaire, on a appris que voici peu, la trésorerie de l’État était de 250 millions. Ce qui n’est même pas assez pour payer les salaires du mois, puisque ceux-ci, avec les pensions, coûtent 350 à 400 millions mensuellement. 250 millions de trésorerie, c’est trois fois moins que la Ville de Luxembourg. Ma petite commune de Mamer toute seule a 18 millions de trésorerie!», dit-il.

Il s’inquiète donc de cette situation: «2 milliards empruntés en novembre 2019, 2,5 milliards en avril 2020, 1,5 milliard maintenant… Les emprunts c’est bien, mais même à un taux négatif, il faut rembourser le capital à un moment. Et sans perdre de vue que pour la fin de cette année, il y aura aussi 350 millions de bons du Trésor à honorer.» Cette dette qui enfle «et est maintenant de 28% est inquiétante. Certes, c’est peu par rapport à d’autres pays, mais nous n’avons pas non plus les mêmes moyens que l’Allemagne, par exemple, pour réduire ce taux.»

Là aussi, le Trésor recadre: l’emprunt de novembre 2019 était de 1,7 milliards, et non de 2 milliards, et a servi à rembourser un emprunt justement de 2 milliards venant à échéance en mai 2020.

Des débats animés au sujet du prochain budget

Finalement, cet emprunt soutenable ne serait que poudre aux yeux. «On nous dit que c’est pour refinancer un tram… qui est déjà financé, ou pour le Sudspidol, qui n’est encore qu’un projet. En réalité, c’est pour remettre à flot une trésorerie qui est exsangue. Dans quelques années, on avancera que ces 1,5 milliard sont destinés à des projets soutenables alors que l’argent aura été investi depuis longtemps dans les projets déjà en cours. Cela sur base de l’universalité du budget. Et cela alors que rien ne dit qu’un nouvel emprunt ne sera pas lancé encore dans les prochains mois», déplorent presque sur le même ton les deux députés.

Qui annoncent que les prochaines discussions sur le budget de l’État seront animées puisqu’il faudra «savoir où va cet argent».

L’augmentation de la dette par habitant, cela veut dire quoi? Rien… Ce qui importe, c’est la hauteur de la dette par rapport au PIB.
André Bauler

André Bauler,  député DP

Dans l’autre camp, on se montre beaucoup moins alarmiste. L’économiste André Bauler (DP), président de la commission des finances, tempère largement le constat de l’opposition. «L’augmentation de la dette par habitant, qu’est-ce que cela veut dire? Rien… D’autant que la population est en croissance. Ce qui compte, c’est la dette par rapport au PIB. Alors, oui, la dette augmente, car il y a des emprunts. Et le taux augmente puisque dans le même temps, le PIB s’est effondré. Le constat est donc arithmétique. Mais qui pouvait prévoir cela?  Ce qui compte surtout, c’est que l’année prochaine, on espère un redécollage du PIB qui ne sera pas de 7%, certes, mais sans doute de 5 ou 6%. Le taux baissera alors», commente-t-il.

Selon lui, «il est évident que tous les chiffres peuvent être justifiés. Cette année 2020 est exceptionnelle. Pour rappel, les efforts financiers de l’État ont été faits pour soutenir une économie qui jusque-là était saine ou pour des investissements durables. Ce sont tout de même deux bonnes raisons de s’endetter. Face à un choc énorme et exogène, le gouvernement a tout mis en œuvre pour sauver notre économie en plein développement. Malgré cela, nous avons un gouvernement qui a décidé de ne pas dévier du cap qui avait été fixé, et c’est très bien.»

Économiser sur le train de vie de l’État

Si la critique est facile, l’art est difficile. Que ferait le CSV s’il avait la main sur les finances de l’État en cette période? «Gramegna a beaucoup critiqué Jean-Claude Juncker  (CSV) et Luc Frieden  (CSV), les accusant d’avoir laissé les finances publiques dans un état déplorable. Toujours est-il que leur politique était, elle, prudente. Il n’était pas question de collecter toutes les recettes fiscales d’un seul coup, comme on le fait maintenant. Le CSV a toujours défendu le fait de garder une poire pour la soif. Mais le gouvernement n’a pas voulu de cela, préférant faire des cadeaux électoraux au LSAP avec le salaire minimum ou aux Verts sur les accises. En contrepartie, personne n’ennuyait le DP avec les FIS ou une taxation sur les successions.»

Le CSV en déduit que le gouvernement est dans une impasse car «emprunter à nouveau pour rembourser un emprunt, même à taux négatif, cela n’a pas de sens. Et on ne peut imaginer une imposition des personnes physiques encore plus haute. Quand c’était possible, le gouvernement n’a pas souhaité faire baisser la pression fiscale, même pas l’impôt de solidarité de 2012 alors que le PIB grimpait. La marge de manœuvre est donc maintenant nulle.» Faute de recettes, la solution pourrait donc, selon Gilles Roth, être de s’attaquer aux dépenses et «notamment au train de vie de l’État».

Un autre élu DP, contacté, fait la moue face aux attaques portées: «Il faut rappeler au CSV que sous Juncker, la fiscalité sur les personnes physiques était supérieure à 50%.  C’est bien de donner des leçons, mais il faut aussi avoir l’honnêteté de dire les choses telles qu’elles étaient quand ils avaient les manettes en main.»

Gilles Roth l’admet mais précise que «c’était à une époque où la TVA était à 12% et où un seul salaire dans un ménage permettait tout de même d’accéder à la propriété immobilière».