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Un débat tendu à propos d’agents privés à la Gare



Les patrouilles se feront dans le quartier de la Gare aussi selon des horaires qui «ne seront pas des horaires de bureau». (Photo: Shutterstock)

Les patrouilles se feront dans le quartier de la Gare aussi selon des horaires qui «ne seront pas des horaires de bureau». (Photo: Shutterstock)

Moins de pouvoir que les policiers, une formation différente… Le déploiement d’agents privés de sécurité pour surveiller les quartiers de la Gare et de la Ville Haute à Luxembourg est jugé inefficace par le syndicat de la police.

Le jeudi 26 novembre, la Ville de Luxembourg envoyait un communiqué à la presse pour annoncer le déploiement d’agents privés dans les quartiers de la Gare et de la Ville Haute , «pour lutter contre le sentiment d’insécurité urbaine et renforcer la tranquillité publique». Ils ne devraient pas empiéter, selon les autorités locales, sur le travail de la police sur place, mais venir en renfort.

Des critiques immédiates

Les critiques n’ont évidemment pas tardé. Dès le lendemain, le ministère de la Sécurité intérieure s’est dit «contre une privatisation du service du maintien de l’ordre public, qui demeure une mission exclusive de l’agent de police qui a été spécialement formé à cet effet».

Et de préciser: «Il est primordial de maintenir une stricte répartition des tâches, les sociétés de gardiennage privées n’étant pas habilitées à effectuer des missions de police – une position que le ministère a répétée à plusieurs reprises. Le principe politique et juridique le plus important en matière de sécurité privée au Luxembourg est et a toujours été de ne pas faire des agents privés de sécurité des policiers auxiliaires. Ces agents n’ont pas été formés à la lutte contre la délinquance liée au trafic de stupéfiants, contrairement aux agents postés dans les commissariats des quartiers concernés.»

Un sujet très politique

«Nous ne comprenons pas le sens de cette critique», a réagi la bourgmestre, Lydie Polfer (DP). «La présence des agents de sécurité n’est que préventive.» Elle rappelle son inquiétude face à la «situation sécuritaire connue, mais qui ne s’améliore pas» dans ces deux quartiers, où elle a pu se rendre en début de semaine avec le ministre de la Sécurité intérieure Henri Kox (Déi Gréng). En cause, le trafic de drogue «et tout ce que cela entraîne».

Sur RTL, le ministre a dit que la mesure semblait «illégale». Un propos assez vite clarifié auprès du Wort quand Henri Kox a précisé que la voie publique restait accessible à tous. Et que l’administration communale pouvait faire appel à une société de gardiennage.

Mais le vent avait soufflé sur les braises et attisé la colère. À la commune, on ne cache pas son mécontentement au sein du collège face à ces critiques. Et l’opposition, pour sa part, voit là un sujet de débat. Déi Lénk ayant bien entendu le mot «illégal» a déjà demandé au «ministre de faire pression sur la Ville de Luxembourg pour procéder au retrait de cette mesure et, à défaut, de saisir le juge administratif pour en empêcher l’exécution et en obtenir l’annulation. Nous appelons aussi à la ministre de l’Intérieur, Madame Taina Bofferding , d’intervenir dans le même sens en tant que ministre de tutelle auprès du collège des bourgmestre et échevins de la Ville de Luxembourg.» 

Pas les mêmes missions que la police

Ce que le collège communal souhaite mettre en place dès ce 1er décembre, ce sont deux équipes composées de deux agents avec chien de garde dans le quartier Gare et une équipe composée de deux agents et d’un chien de garde dans la Ville Haute. Des agents issus de l’entreprise GDL Security, sélectionnée par appel d’offres selon la bourgmestre. Elle ne détaille pas leur emploi du temps dans le quartier Gare, qui sera variable et ne correspondra «pas à des horaires de bureau». Ils devraient néanmoins surveiller la Ville Haute entre 14h et 20h.

Même si elle salue le renforcement des effectifs policiers, au nombre de 30, «ils ne peuvent pas être partout». Les agents privés représentent une «présence supplémentaire». Leurs missions, régies par la loi modifiée du 12 novembre 2002 relative aux activités privées de gardiennage et de surveillance, ne sont pas les mêmes que celles de la police, régies par la loi du 18 juillet 2018 sur la police.

Le ministère de la Sécurité intérieure ne soutient pas cette politique même si, en raison de l’autonomie des communes, il ne peut s’y opposer tant que le cadre de la loi sur les activités de gardiennage est respecté.

Ministère de la Sécurité intérieure

Ainsi, ils n’ont pas le droit de contrôler l’identité des individus ou encore de porter une arme. Leur rôle consistera à appeler la police si besoin, ou à agir «comme tout citoyen dans l’assistance à personne en danger», note la bourgmestre.

La bourgmestre souligne que d’autres élus font appel à des sociétés privées dans l’espace public, comme Differdange. De même, à Luxembourg, des agents privés ont l’habitude de surveiller les parcs ou la Schueberfouer.

Interrogés, les ministères de la Sécurité intérieure et de la Fonction publique n’ont pas pu nous donner de statistiques sur ce genre de collaborations public/privé dans le pays. Quoi qu’il en soit, «le ministère de la Sécurité intérieure ne soutient pas cette politique même si, en raison de l’autonomie des communes, il ne peut s’y opposer tant que le cadre de la loi sur les activités de gardiennage est respecté.»

Problème législatif selon le SNGPL

Le Syndicat national de la police grand-ducale Luxembourg (SNPGL) tient de son côté à faire la distinction entre la surveillance de lieux précis, tels qu’un parc, d’événements ou encore de bâtiments, comme celui de la gare confié à Dussmann, et celle de l’espace public, réservé à la police.

Lui aussi s’oppose aux mesures annoncées par la Ville de Luxembourg: «Quelle est la base légale pour attribuer le maintien de l’ordre public à des sociétés privées?», s’interroge le président du syndicat, Pascal Ricquier. Il ne voit pas l’intérêt: «La problématique n’est pas seulement l’effectif», explique-t-il, sans pouvoir dire précisément combien d’agents sont déployés à la Gare en temps normal.

«Même si on avait une centaine de personnes en plus, cela ne servirait à rien s’il n’y a pas de base légale. La police ne peut rien faire du tout. Elle ne peut pas chasser des gens, alors elle leur dit de partir, mais le problème est déplacé d’une rue à l’autre.» Une loi donnant une possibilité d’«expulsion» à la police sur place résoudrait dès lors le problème selon lui.

La «mission de présence préventive», qui paraît plus symbolique qu’efficace selon de nombreux acteurs, devrait durer du 1er décembre 2020 au 31 janvier 2021. «Après, nous allons voir comment cette expérience a été vécue», prévoit la bourgmestre, qui dit vouloir encore se réunir avec le ministère de la Sécurité intérieure, celui de la Justice et les riverains de la Gare.

À terme, le recrutement de 600 policiers devrait permettre un dispositif renforcé à la Gare. «Cela va prendre des années (trois, ndlr), nous ne pouvons pas ne rien faire.»