POLITIQUE & INSTITUTIONS — Economie

Conversation avec Serge Allegrezza

«Un effet de rattrapage de la croissance»



Pour Serge Allegrezza, cette reprise «hors du commun» est surtout liée à un rattrapage du retard pris à cause de la crise. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Pour Serge Allegrezza, cette reprise «hors du commun» est surtout liée à un rattrapage du retard pris à cause de la crise. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Dans ses dernières perspectives économiques, l’OCDE évoque une reprise «hors du commun» après plus d’un an de crise sanitaire. Pour le directeur du Statec, Serge Allegrezza, les pays qui s’en sortent sont ceux qui ont beaucoup soutenu l’économie, à l’instar du Luxembourg.

L’OCDE a publié, à la fin du mois de mai, ses dernières perspectives économiques. L’organisation internationale prévoit que dans la plupart des pays, le PIB pourra retrouver ses niveaux d’avant-pandémie d’ici la fin de l’année 2022. Mais pour Laurence Boone, cheffe économiste à l’OCDE, cela est loin d’être suffisant, car la trajectoire de croissance de l’économie mondiale reste inférieure à ce qu’elle était avant l’arrivée du Covid-19, et tous les pays ne sont pas égaux face à la reprise.

Le titre de l’éditorial de Laurence Boone évoque une reprise «hors du commun». Êtes-vous d’accord avec ces termes?

Serge Allegrezza . – «Disons qu’il y a une reprise de l’activité qui est tout à fait foudroyante. Mais, selon moi, il s’agit plutôt d’un rattrapage du retard pris à cause de la pandémie. Je n’aime pas parler de retour à la normale parce que c’est un peu tôt, et nous avons un peu mis de côté tous les problèmes que l’on avait avant la crise sanitaire, on en a moins parlé parce qu’on ne parlait que du Covid-19, mais ces problèmes-là reviennent au galop.

À quels problèmes pensez-vous?

«Je pense notamment au problème du logement qui, au Luxembourg en l’occurrence, est la rançon du succès, et la conséquence du développement très rapide de la population, de l’emploi et des perspectives économiques. Mais ce problème du logement ne fera que s’accentuer. Il a été un peu amoindri parce que les entreprises ont préféré recourir au télétravail. Nous sommes par exemple montés à 60-70% de personnes en télétravail, donc cela a permis de montrer de nouvelles méthodes qui probablement vont rester. Avant la crise, on était à 20%. Mais le télétravail n’a pas que des avantages, tous les emplois ne sont pas réalisables en home office, donc il va à nouveau y avoir du monde sur les routes, des embouteillages, etc. Tous ces problèmes-là, que l’on connaissait, vont revenir.

À la fin du dernier trimestre 2020, le PIB en volume du pays avait déjà retrouvé son niveau d’avant-crise — c’est le seul de la zone euro qui a réussi cela. Comment l’expliquez-vous?

«On a effectivement eu un bon quatrième trimestre. La deuxième vague a été gérée de façon tout à fait différente et moins incisive, puisqu’on ne nous a plus dit de rester chez nous. Il y a donc eu une approche beaucoup plus souple, et toutes les études nous montrent actuellement que les pays qui ont été moins restrictifs ont des résultats économiques meilleurs, c’est ce que l’on sait pour l’instant.

Quel est le secret du Luxembourg pour être sorti plus tôt de la crise?

«Je pense que c’est le fait d’avoir une spécialisation de notre appareil de production qui est largement basé sur des services exportés, par exemple les services financiers. Ces derniers ont eu la grande chance que les bourses ne se soient pas effondrées. Il y a eu quelques mouvements de baisses parce que tout le monde a eu peur. Mais, après, c’est remonté et reparti, comme avant. Et on sait tous que beaucoup d’activités financières sont fortement liées à la bourse, le secteur financier y a quand même perdu des plumes, et a reculé en valeur ajoutée et en volume – mais moins que dans d’autres pays. C’est un secteur qui a pu travailler à distance aussi, donc c’était la formule gagnante.

Ce qu’explique également Laurence Boone, c’est que les pays qui s’en sortent sont ceux où les gouvernements ont beaucoup soutenu l’économie…

«Oui, c’est la deuxième clé, selon moi. Je pense que ce sont les aides mises en place par le gouvernement qui ont fait en sorte que le reste du tissu économique de notre pays, qui n’a pas pu travailler normalement, ne s’effondre pas. Nous avons eu des aides assez substantielles. Il faut voir cela aussi de façon macroéconomique, en donnant de l’argent, par exemple, pour le chômage partiel. Cela permet aux entreprises de réduire leurs frais étant donné que le chiffre d’affaires s’est effondré pour beaucoup de secteurs, notamment dans l’horeca, où cela est malheureusement flagrant. Donc on reprend une partie des frais et, en même temps, cela veut dire que les salariés n’ont pas été licenciés, donc ils continuent à percevoir un salaire. Ainsi, on a largement soutenu l’économie tout en ayant des secteurs qui ont pu continuer à fonctionner de manière efficace.

Mais le fait d’aider les entreprises, et donc les ménages, ce n’est pas ce facteur qui nous différencie des autres pays, car beaucoup ont agi ainsi. Ce qui nous différencie, c’est le fait que l’on ait cette spécialisation de notre économie qui fait que l’on a des services à haute valeur ajoutée qui pouvaient être exporter et qui n’étaient pas gênés outre mesure par les restrictions, puisque les gens pouvaient travailler de chez eux. Le Luxembourg reste un pays à part, c’est certain. Les chiffres le démontrent, et si vous avez une spécialisation, cela peut tirer tout le reste.

La dette publique est également faible au Luxembourg. Est-ce un atout?

«Cela nous a permis d’avoir une certaine marge. Mais, à mon sens, la dette est trop faible justement, parce qu’on pourrait l’actionner davantage, mais cela nous donne une marge de manœuvre sans avoir peur de l’avenir.

Laurence Boone craint une hausse de l’inflation, alors que dans sa dernière note de conjoncture, parue début juin, le Statec parle d’un risque limité d’une dérive inflationniste…

«Il est vrai que l’inflation a augmenté dans une ampleur assez méconnue, ces derniers temps. Cela dit, il faut savoir que les banques centrales du monde ont tout fait avec une politique monétaire très agressive pour faire remonter l’inflation. Donc au lieu d’avoir peur, il faudrait les féliciter, parce qu’enfin ils y sont arrivés. Un peu plus d’inflation ne peut pas faire de mal pour l’instant, et cela s’explique en grande partie aussi par le fait qu’en ce moment, on a une reprise, donc une très forte demande, alors que l’offre était assez réduite à cause de la pandémie. Il y a donc, à présent, une flambée des prix, surtout des matières premières, mais les organisations et Mme Boone, notamment, partent de l’idée que ce sera temporaire, et que l’on se retrouve sur des goulets d’étranglement.

Vous partagez cette idée?

«Oui, je crois que l’on va revenir à ce que l’on avait avant, les entreprises vont réussir à répondre à la demande. À court terme, cela ne devrait pas poser de problème. Le problème sera plutôt à long terme lorsque l’on sait que nous sommes de plus en plus dépendants de toute une série de matières premières particulières, comme les terres rares, qui se trouvent dans certaines parties du monde, comme la Chine. Donc nous avons une énorme dépendance, actuellement. Mais, pour l’instant, nous partons de l’idée qu’une fois que l’offre pourra à nouveau augmenter, c’est-à-dire que les entreprises pourront reproduire à nouveau suffisamment, ces goulets d’étranglement devraient lâcher.

L’OCDE note également que la reprise est beaucoup plus rapide dans certains pays par rapport à d’autres. Y a-t-il beaucoup de disparités?

«Oui, parce que tous les pays n’ont pas accès de la même manière aux vaccins, ou à des systèmes de santé efficaces. Il est clair que l’épidémie a creusé les inégalités entre les pays riches et les pays pauvres.

Les rapports de l’OCDE sont des documents que vous suivez particulièrement pour la rédaction de vos publications?

«Ils nous intéressent beaucoup, et nous y contribuons. Au niveau des prévisions macroéconomiques, l’OCDE a un groupe de travail où tous les prévisionnistes de l’OCDE se rassemblent, dont le Statec. L’OCDE nous présente ses propres prévisions et il y a une discussion; chaque institut de statistiques envoie ses prévisions et, après ce débat, soit ils confirment leurs propres vues, soit ils les modifient. Ensuite, cela va dans un autre groupe de travail, qui a une vue beaucoup plus large et qui regarde aussi les politiques monétaires, budgétaires, et qui rédige le rapport sur les perspectives économiques. Donc, nous connaissons le contenu de ce rapport avant sa publication.

Dans tous les pays, on voit un rebond assez phénoménal. On n’est pas une exception.

Serge Allegrezza,  Directeur,  Statec

Pour ces perspectives économiques de l’OCDE publiées fin mai, le Statec a-t-il fait des modifications, par exemple?

«Non, parce que nous continuons à travailler sur base de scénarios, et nous ne sommes pas les seuls à le faire, parce que l’incertitude est encore tellement grande. Au niveau du Luxembourg, nous sommes environ à 40% de vaccination complète. Nous sommes dans une phase transitoire où il y a la vaccination qui devrait prendre le relais. Mais, avec tous les variants, cela reste incertain, et il suffit que les gens aient peur pour que la vaccination reparte à la baisse. C’est pour cela que nous continuons avec des scénarios, mais qui sont plus restreints. Pour cette année, nous avons une fourchette de croissance du PIB entre 4,8 et 7,7%, donc on peut tout à fait crever le plafond si les gens ont vraiment confiance, et si tous les indicateurs commencent à être positifs, que l’on écarte le danger. Et 4,8%, c’est en dessous du scénario central qui est de 6% pour cette année. 4,8%, c’est si le deuxième semestre n’est pas aussi bien que ce que l’on imaginait. Mais, dans tous les pays, on voit un rebond assez phénoménal. On n’est pas une exception, mais cela s’explique par le fait que l’on est tombé très bas, donc le moindre retour à la normale fait exploser les chiffres de la croissance. C’est un effet de rattrapage.

Vous prévoyez donc une progression en volume de 6% sur l’ensemble de l’année 2021 pour le PIB du pays…

«Oui. Dans notre dernière note de conjoncture, l’idée était de montrer que, finalement, même avec les 6% de croissance qui paraissent phénoménaux, le niveau en volume de PIB ne revoit pas celui que l’on avait dans nos prévisions avant que survienne la pandémie, donc si la pandémie n’avait pas eu lieu. Ce qui signifie que par rapport à la situation précédente, nous perdons définitivement une partie de la valeur de notre production, de l’ordre de 4 points en dessous de ce qu’aurait été le niveau sans pandémie. Si on a une accélération encore plus forte de la croissance, par exemple au deuxième trimestre, si les vaccins tiennent bon, si les gens reprennent confiance, on serait au niveau auquel on se serait trouvé sans pandémie, ce qui correspond à un scénario haut. Donc, même si le scénario central semble fantastique, on aura quand même une perte sèche, une perte même définitive, parce qu’on ne parviendra plus à rattraper le niveau auquel on se serait positionné s’il n’y avait pas eu de pandémie. Il faut toujours regarder le contre factuel.

Cela semblait-il impossible que la pandémie n’ait pas d’impact sur l’économie?

«Oui, surtout à la première vague, où il y a eu un lockdown mondial. C’était vraiment l’obscurité, et la seule chose que l’on savait, c’était qu’il fallait arrêter la contamination — la même réflexion qui avait été faite pendant la grippe espagnole. Ce qui est très clair, c’est que le Luxembourg s’en est très bien sorti. Si l’on regarde même au niveau de l’emploi, c’est assez frappant. Nous sommes un des rares pays à créer de nouveau de l’emploi de façon assez dynamique et rapide après une chute. Le chômage a connu un pic durant la crise sanitaire mais, maintenant, c’est en train de retomber, et c’est un indicateur très important et un signal concret pour la population.

Vous prévoyez notamment une hausse de 2,5% au niveau de l’emploi pour cette année 2021…

«Nous ne sommes pas aux mêmes niveaux que ceux que l’on connaissait avant la pandémie, parce qu’on était plutôt sur du 3%, mais c’est quand même très solide de tabler sur une hausse, c’est une très bonne nouvelle. Cette augmentation concerne toutes les branches, sauf l’horeca, qui vient seulement de redémarrer et qui a subi de longues fermetures. Mais, maintenant, la guerre des talents va redémarrer, et nous revenons au problème des goulets d’étranglement, avec les difficultés de recrutement. Ces problèmes que l’on croyait disparus par magie. Au final, on se rend compte que le monde d’après est à peu près comme celui d’avant, mais en légèrement pire.

Le nombre de faillites reste également stable, à son niveau d’avant-crise, alors que l’on aurait pu craindre une explosion?

«Les cessations ont, elles, augmenté, ce qui est tout de même un signal fort, car ce sont des entrepreneurs qui se sont dit que ça ne valait plus la peine de continuer et qui ont décidé d’arrêter leur activité avant qu’on ne les force à arrêter. Mais, dans tous les pays, nous avons remarqué que les faillites ont diminué en 2020 et, pour l’instant, on l’explique par l’aide massive qu’ont reçue les entreprises. Si c’est vrai, cela signifie que lorsque l’on arrêtera les aides, nous aurons des dégâts, selon moi. Mais le fait d’avoir des entreprises qui disparaissent n’est pas une catastrophe en soi, cela fait partie du cycle naturel de l’économie. Ce qu’il faut voir, en revanche, c’est s’il se produit un pic de faillites en raison de la pandémie, il faudra donc observer cela quand les aides s’arrêteront, probablement en 2022.

Vous vous attendez également à une hausse moins forte du prix des logements?

«Oui. Nous avons consacré un chapitre de notre dernière note de conjoncture au logement parce qu’en 2020, il y a eu une explosion des prix de l’immobilier de l’ordre de 14,5%. Comme le modèle macroéconomique que l’on utilise pour faire les prévisions contient un module sur le logement, nous avons voulu voir si le prix constaté en 2020 était en ligne avec les fondamentaux — l’évolution de la population, de la rémunération, le taux d’intérêt hypothécaire. En étudiant cela, on s’est rendu compte que 2020 était une année très particulière parce que les prix ont crevé le plafond, alors que les fondamentaux ne l’expliquent pas. La croissance de la population, par exemple, a au contraire ralenti en 2020. Nous avons toujours dit auparavant qu’il n’y avait pas de bulle immobilière dans le pays parce que les fondamentaux suivaient et que, donc, cela s’expliquait structurellement. 2020 est par conséquent une exception, on ne sait pas ce qu’il s’est passé. Je suppose qu’il y a eu beaucoup de spéculation étant donné qu’il y avait beaucoup d’épargne, que les gens l’ont investie, entraînant une flambée des prix. Mais nous n’avons pas de données fiables pour répondre à cette question. On aura sans doute une réponse un jour mais, pour l’instant, nous en sommes à la spéculation.

Votre métier a-t-il changé, depuis le début de la pandémie?

«Oui, il a changé parce que l’incertitude est à son maximum. Les événements pandémiques sont rares et les plus importants remontent à la crise espagnole, au début du 20e siècle, et les plus récents comme le Sars ou Ebola, avaient eu moins d’impact au niveau mondial. Avec une pandémie de la nature du Sars-Cov2, nous nous sommes tous réveillés. Il ne s’agit pas d’une crise «normale» ou attendue comme une crise financière ou économique, que l’on a régulièrement, que l’on connaît et que l’on peut comprendre. Avec le virus, c’est une tout autre histoire.

Vos méthodes d’analyse ont-elles aussi évolué à cause de la pandémie?

«Comme il y avait une énorme pression pour donner de l’information le plus rapidement possible, tout le monde a recouru à des indicateurs de très court terme, par exemple les cartes de crédit, les déplacements géographiques retracés par les téléphones mobiles, la consommation d’énergie… Des indicateurs qui sont disponibles très rapidement et que l’on ne regardait pas trop avant, mais dont on essaye maintenant de lire le signal. Il y a de nombreuses méthodes qui se sont développées, que l’on met dans le big data ou la data science. On utilise donc de nouvelles méthodes. Les politiques ont besoin d’avoir l’information très rapidement, et je pense que, pour les prochaines pandémies, on sera bien mieux équipé — en espérant qu’elle n’arrive pas trop tôt…»

Cet article a été rédigé pour  l’édition magazine de Paperjam du mois d’août/septembre  parue le 15 juillet 2021.

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