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Forecast (7/10)

Économie et prévisions, un drôle de couple



Etienne de Callataÿ estime que les économistes doivent se livrer avec prudence à l’exercice d’anticipation. (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Etienne de Callataÿ estime que les économistes doivent se livrer avec prudence à l’exercice d’anticipation. (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

La récession de 2020 n’était pas inscrite dans les tablettes des économistes. Il n’empêche que la propagation rapide du Covid-19 a mis a néant toutes les prévisions dès le premier quart de l’année. Dans sa chronique, Etienne de Callataÿ, chief economist chez Orcadia AM, pose judicieusement la question de l’intérêt de ces prévisions et de l’éventuelle obligation de résultats des économistes.

Pour le bonheur de son égo et le malheur de sa profession, l’économiste est trop souvent poussé à faire des prévisions, alors que sa valeur ajoutée est ailleurs, dans l’analyse des faits. La sentence de John Kenneth Galbraith est connue: «There are two kinds of forecasters: those who don’t know, and those who don’t know they don’t know». Une version moderne, non économique, a été récemment donnée par Edgar Morin (2020): «Attends-toi à l’inattendu».

Si c’est l’inattendu qui nous attend, ne faudrait-il dès lors pas que l’économiste refuse de faire des prévisions? Non, car il faut comprendre que nous cherchions à savoir de quoi demain pourrait être fait, et cela peut être utile, toute prévision n’étant pas forcément invalidée par des chocs continuels. En même temps, il faut souhaiter que l’économiste soit interrogé sur d’autres choses et que, quand il s’agit d’un exercice d’anticipation, il en rappelle à chaque fois les limites et donc ne s’y livre qu’avec prudence et tempérance.

Comme l’a décrit David Dunning en 2014, l’être humain, cet «idiot confiant», a une fameuse – ou fâcheuse – tendance à vouloir toujours détecter des relations causales et, à leur suite, à faire part de son «intuition» ou proposer sa petite théorie. Face à l’inconnu, nous cherchons à nous raccrocher à quelque chose de connu qui ressemble à l’inconnu. Et c’est cela qui conduit à penser que «le Covid-19, c’est comme une grippe». C’est ce qui est appelé le biais de modèle mental. Méfions-nous donc des analogies! Et méfions-nous des extrapolations. Elles rassurent, en faisant du futur une continuation logique du présent, mais c’est au prix de la minimisation de la probabilité des chocs.

Face à l’inconnu, nous cherchons à nous raccrocher à quelque chose de connu qui ressemble à l’inconnu.
Etienne de Callataÿ

Etienne de Callataÿ,  chief economist,  Orcadia AM

Ce n’est pas tout. Il y a aussi à intégrer l’adage d’Ovide: «Tarde, quae credita laedunt, credimus», ce qui se traduit par «nous mettons du temps à croire ce qui fait mal à croire». Avec tous les biais qui sont les nôtres, notre rationalité est soumise à rude épreuve. L’économie comportementale y trouve son terreau. Ainsi convient-il d’évoquer le biais de l’excès de confiance. Olivier Sibony (HEC Paris) l’illustre avec ce sondage réalisé peu après l’éclatement de la pandémie en France: 59% des gens affirmaient que la chloroquine est efficace et 20% déclaraient qu’elle ne l’est pas, ne laissant que 21% des gens avoir la sagesse de dire ne pas savoir!

Un autre biais extrêmement fréquent dans les départements de conjoncture des institutions économiques est le biais d’imitation. Comme le pire est d’être seul dans l’erreur, et que se tromper en bonne compagnie n’est pas grave, le prévisionniste se calque sur ses confrères, et cela génère une inertie dans la prévision.

Qu’ils n’aient pas annoncé la récession de 2020 n’est pas un déshonneur pour les économistes. En revanche, il est plus embêtant qu’ils n’aient pas été bons pour annoncer l’inflation des années 60 et 70, la désinflation qui a suivi et la persistance d’une inflation minime ces dernières années. De même en va-t-il de l’évolution de l’emploi et des salaires, où la profession s’est trompée dans la durée sur le taux de chômage dit «structurel», compatible avec une modération salariale.