ENTREPRISES & STRATÉGIES — Commerce

Bienvenue à l’hôtel (2/10)

Les Dimmer, aux petits soins depuis six générations



Jean-Paul et Francis, la sixième génération de Dimmer à tout donner pour leur complexe hôtelier adossé à la Sûre. À mi-chemin entre les châteaux de Vianden et de Beaufort, bordé par la Sûre et l’Allemagne. Aussi près de Luxembourg que de Trèves. (Photo: Paperjam)

Jean-Paul et Francis, la sixième génération de Dimmer à tout donner pour leur complexe hôtelier adossé à la Sûre. À mi-chemin entre les châteaux de Vianden et de Beaufort, bordé par la Sûre et l’Allemagne. Aussi près de Luxembourg que de Trèves. (Photo: Paperjam)

Les frères Dimmer, Francis et Jean-Paul, sont la sixième génération à exploiter leur complexe dans le Mullerthal, à Wallendorf-Pont, à la frontière allemande. Une de ces familles d’hôteliers capables de faire de chaque client un roi. Présentation dans le cadre de notre opération «Un été pas comme les autres».

«Les militaires avaient installé leurs barrières de barbelés au milieu du pont. Mitraillette au bras, ils contrôlaient chaque passage. Une catastrophe. L’autre barrage était situé là.» Le doigt de Jean-Paul Dimmer, 48 ans, désigne le stop, du côté luxembourgeois, de Wallendorf-Pont. Entre les deux, le complexe hôtelier qu’il gère avec son frère, Francis, 57 ans, depuis près de 30 ans.

Leur histoire commence il y a 149 ans exactement. En 1851, Anton Dimmer s’aperçoit que les pêcheurs sont de plus en plus nombreux à venir taquiner la truite, le brochet ou la carpe dans la Sûre, qui passe juste derrière sa ferme. L’ancêtre ouvre un bistrot dans le coin, près de la route. Les pêcheurs adorent. Les habitants du village aussi.

«L’époque était complètement différente», raconte Francis, le regard posé sur les nombreuses photos en noir et blanc qui décorent les murs à la patine jaune indémodable. «Les gens étaient plus solidaires. Tout le monde allait chez tout le monde, boire un verre ou simplement se parler. Il y a eu jusqu’à quatre cafés ou hôtels ici.» Le rail se développe, amène du travail, l’économie bat son plein. Le traité de Vienne rend le village à l’Allemagne. Passent les deux guerres, les Dimmer sont toujours là.

Dans l’entrée de l’hôtel, une fresque rappelle l’histoire de cette maison, née en 1851 du passage fréquent des pêcheurs. (Photo: Paperjam)

Dans l’entrée de l’hôtel, une fresque rappelle l’histoire de cette maison, née en 1851 du passage fréquent des pêcheurs. (Photo: Paperjam)

La dernière génération comprend qu’elle doit se diversifier, en faire toujours plus. La ferme cède le pas à un hôtel, le bar s’agrandit avec un restaurant. Jusqu’à avoir un théâtre dans la salle du restaurant. «Au milieu des années 1990, les gens venaient jouer des pièces de théâtre, des gens du village et des touristes. Il y a aussi toujours un cortège de carnaval le lundi. Peut-être pas l’année prochaine…»

Vague après vague, l’incertitude

La crise a laissé des traces. Les deux hommes venaient de remettre leurs installations à neuf après une double inondation de la Sûre, en début d’année, quand le confinement les a vus enregistrer annulation sur annulation. «Là, avec les militaires devant chez nous et le Covid-19, nous nous sommes dit que nous allions bientôt recommencer à battre notre propre monnaie, que tout allait s’effondrer. Ça nous a permis de passer du temps en famille», sourit-il, comme s’il faisait contre mauvaise fortune bon cœur.

Les deux hommes apprennent à leurs dépens les subtilités des aides de l’État. «Nous avions trop d’employés pour certaines aides, pas assez pour d’autres. Et comme nous avions réalisé une bonne année 2019, nous avons reçu le minimum. Nous travaillons dur et nous cotisons! Ce qui fait vivre l’économie luxembourgeoise, ce sont les petites entreprises», dit Jean-Paul.

Celui qui travaille 14 heures par jour pour être au four et au moulin tempête contre ces journalistes qui évoquent une recrudescence des cas positifs de Covid-19. «Les Belges vont reconfiner! Nous avions recommencé à enregistrer des réservations, et là, ça annule sans arrêt!»

L’hôtel-restaurant est le dernier bâtiment avant la frontière avec l’Allemagne.  (Photo: Paperjam)

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L’hôtel peut accueillir jusqu’à une centaine de personnes. De février à novembre, sept jours sur sept. (Photo: Paperjam)

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Francis Dimmer devant une commande de bière de 1903, à Diekirch. La bière venait de Clervaux, par des chevaux, avec des glaçons pour la maintenir autant que possible au frais. (Photo: Paperjam)

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Dans le café comme dans le restaurant, les photos de l’histoire de l’endroit sont partout.  (Photo: Paperjam)

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Les deux frères proposent leur propre bière à leur effigie, réalisée par Benny Wallers, à Heiderscheid. (Photo: Paperjam)

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Dans la salle du restaurant, tout en élégance, des tables ont été enlevées pour respecter la distanciation sociale. (Photo: Paperjam)

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Au restaurant aussi, les Dimmer ont leur vin, du pays de Vaucluse. (Photo: Paperjam)

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Une des 30 chambres de l’établissement, classé comme «élegant» par Logis de France. (Photo: Hôtel Dimmer)

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Le pont de Wallendorf, qui réunit Allemagne et Luxembourg, séparés par la Sûre. (Photo: Paperjam)

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Le court de tennis et, à droite, la terrasse du restaurant. (Photo: Paperjam)

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Sur la Sûre, les hôteliers louent des canoës pour ceux que tente l’aventure. (Photo: Paperjam)

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La piste cyclable des trois rivières permet de pédaler en sécurité. (Photo: Paperjam)

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Dans le jardin, sous les pruniers, l’ombre est rare quand le soleil est au zénith. (Photo: Paperjam)

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Autrefois plutôt fréquenté par une clientèle wallonne ou française, l’hôtel de 31 chambres a connu un regain de touristes allemands grâce à la campagne de communication du gouvernement.

«Les Allemands viennent pour plus longtemps. Ils restent une semaine, ça nous facilite la tâche», glisse Jean-Paul. «Même au Luxembourg, ce n’est plus pareil», renchérit son aîné. «Autrefois, les gens de la Minett, où il y avait assez peu d’installations hôtelières ou de restauration, décidaient de passer la journée par ici, en famille, avec un déjeuner au milieu, le dimanche. Nous avions un menu traditionnel avec bouchées à la reine, consommé de poule ou rôti, avec, en entrée, une bouchée à la reine ou une truite de 250 grammes, pour 180 francs. Aujourd’hui, on ne les voit presque plus. Je ne sais pas s’ils vont revenir avec le bon de l’État.»

«Notre clientèle est très variable, cela va des familles aux retraités, selon les saisons. Ils ont tous en commun d’apprécier le côté chaleureux de l’endroit», assume-t-il.

Les plateformes de réservation, comme Expedia ou Booking, prennent 15 à 20% de commissions. Nous, nous préférons faire nous-mêmes un rabais à nos clients plutôt que les deux plateformes le fassent sur notre dos.

Francis Dimmer,  hôtelier

S’ils apprécient l’initiative du gouvernement, les deux hommes avouent qu’ils auraient aimé que la réservation en direct soit plus clairement mentionnée sur le bon.

«Les plateformes de réservation, comme Expedia ou Booking, prennent 15 à 20% de commission. Nous, nous préférons faire nous-même un rabais à nos clients plutôt que les deux plateformes le fassent sur notre dos», explique Francis, qui gère la présence de l’hôtel sur les principaux sites. Il faut bien que les clients trouvent cet endroit, à l’impressionnante salle de restaurant – ce dernier classé «savoureux» par Logis de France, tandis que l’hôtel est «élégant» –, sur internet.

«On a quand même raté la plateforme de réservation 100% luxembourgeoise au début des années 2000», dit-il, fataliste.

Tennis, bien-être, bikers et animaux

Une terrasse ombragée à l’arrière offre un aperçu de la rivière, au bord de laquelle digèrent des retraités qui ont choisi le camping juste à côté, où des enfants jouent dans la Sûre quand leurs parents ne les invitent pas à aller faire un tour de canoë ou de vélo. Les Dimmer l’ont racheté et confié en gérance, ils y louent toutes sortes de formes d’habitation, des vélos, accueillent des motards – le Bed&Bike leur a décerné un prix tous les ans depuis 2016 – ou même les animaux.

Et un espace de bien-être – fermé – comporte hammam, sauna et sudatorium (à 40 degrés). En contrebas de la terrasse se trouvent des installations pour les enfants et des chaises longues pour leurs parents, ainsi qu’un court de tennis privatif.

Devant l’hôtel, le vélo noir du patron attend. Y aura-t-il une septième génération à la tête de l’établissement? «Déjà, il faudrait que nous passions ces difficultés», dit Jean-Paul. «Nous allons survivre! Nous allons travailler encore plus pour cela!», corrige gentiment son frère.

Les deux filles ne semblent pas prêtes à reprendre le flambeau dans un secteur où il est de plus en plus dur de recruter. «Pourtant, elles aiment la gastronomie et l’hôtellerie, et la vie», glisse Francis avec tendresse, qui évoque les études de l’une aux États-Unis et à Paris et celles de l’autre à Londres, son passage à la Commission européenne et son départ pour Paris. «Il ne faut pas les brusquer. Qu’elles trouvent leur voie! Peut-être qu’elles reviendront.»

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