POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Marché du travail

Dialogue social apaisé, flux des frontaliers et IA



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Franz Clément, docteur en sociologie, chercheur au Liser. (Photo: DR)

De quoi l’année 2020 sera-t-elle faite sur le marché du travail ? Il ne faut sans doute pas avoir de boule de cristal pour le deviner. Trois éléments majeurs, notamment, ne manqueront pas de surgir dans les débats : le retour à un dialogue social apaisé, la manière de faire face aux nouveaux flux de travailleurs en provenance de l’extérieur et le développement de l’intelligence artificielle.

Commençons par le dialogue social. L’année 2019 aura été très particulière au niveau des relations professionnelles. Le patronat par le biais de l’UEL a fait part de son mécontentement sur la tenue du dialogue social; les organisations syndicales lui ont répondu par une démonstration de force le 19 novembre. Pour être un observateur des relations sociales au Grand-Duché depuis de longues années, j’ai peine à croire que les choses ne se remettent pas en ordre.

Le pays est toujours parvenu à anticiper les changements et à préparer son économie aux bouleversements. L’intelligence et la clairvoyance de ses dirigeants, qu’ils soient politiques ou bien membres des partenaires sociaux, trouveront à nouveau à se rencontrer pour élaborer une bonne manière de vivre ensemble. Certes, les choses ne sont pas écrites dans le marbre indéfiniment et peut-être de nouvelles méthodes de discussions et de négociations seront-elles trouvées. J’en ai l’espoir, mais surtout la certitude.

L’année 1977 au cours de laquelle a été créé le fameux Comité de coordination tripartite n’est pas si lointaine. Elle a démontré que face aux menaces extérieures, les dirigeants du Luxembourg ont toujours pu travailler ensemble afin que l’économie n’aille pas dans le mur au dernier moment. La reconversion de la sidérurgie vers les banques, l’implémentation progressive des activités en relation avec le satellitaire et l’espace en sont d’excellents exemples.

Le Grand-Duché déborde de ses frontières

La deuxième thématique qui devra être inévitablement abordée en 2020 est celle de l’accueil toujours plus massif de travailleurs étrangers et frontaliers. Les prédictions les plus sérieuses font état d’un besoin de recours à presque 10.000 travailleurs par an durant les 10 ans à venir si le pays veut maintenir un taux de croissance à 3% de son PIB. Le calcul est vite fait: 100.000 nouveaux travailleurs vont devoir arriver dans les 10 ans. Où va-t-on les faire travailler, les loger et surtout comment vont-ils se déplacer dans un pays de petite taille déjà terriblement congestionné? On ne fera pas l’économie d’une discussion transnationale sur le sujet.

Le Grand-Duché déborde de ses frontières depuis longtemps et la suffocation n’est plus loin. J’imagine qu’il va falloir parler international et non plus national, et ce à deux niveaux. Tout d’abord, les entités de la Grande Région vont devoir se pencher sur le problème qui les concerne communément. Le Luxembourg, l’Allemagne, la France et la Belgique sont devenus interdépendants sur un marché du travail internationalisé. Ne pourrait-on pas imaginer un traité international portant sur la Grande Région, au sein duquel on trouverait de meilleures méthodes aux points de vue de la fiscalité, du développement économique, du logement et de la mobilité? Peu importent l’outil et la méthode, la situation ne sera plus longtemps tenable.

Deuxièmement, les autorités européennes devraient prendre en compte la particularité de la Grande Région au sein de certains de leurs dispositifs. La révision du règlement 883/2004 en matière de coordination des régimes de Sécurité sociale en Europe, pourrait être l’instrument nécessaire à considérer le cas particulier du Grand-Duché et de l’espace qui l’entoure, par exemple au niveau d’une réglementation adaptée et particularisée sur la fiscalité en regard du télétravail.

Adapter les grands agrégats aux changements

Les exemples ne manquent pas. Les défis qui seront à aborder en 2020 pourront être traités de plusieurs façons, mais un élément est plus évident que les autres: ces défis devront être traités entre plusieurs acteurs afin de maintenir en Europe un espace économique très particulier faisant du Grand-Duché un certain Eldorado du vieux continent, en relation étroite avec ses trois voisins.

L’intelligence artificielle enfin. Le Grand-Duché, au second semestre de 2019 surtout, aura connu plusieurs restructurations d’entreprises et plans sociaux: Delphi à Bascharage, RBS à Belval et j’en passe… On n’était presque plus habitué ces dernières années à ce genre de choses. Pourtant, si la crise est aigüe dans le secteur bancaire, elle semble ne faire que s’accroître, non seulement ici mais dans d’autres pays européens également. Ne nous faisons pas d’illusions: le progrès ne s’arrêtera pas. Le défi consistera, au vu du développement de l’intelligence artificielle, à adapter les grands agrégats de notre économie aux changements inévitables qui s’annoncent.

On continuera à réaliser des opérations bancaires devant son ordinateur plutôt qu’au guichet avec une personne physique. On parle de plus en plus pour rendre la monnaie virtuelle, de se passer des billets et des pièces. L’adaptation de nos méthodes de vie frappe à nos portes plus intensément que jamais. Les grands acteurs sociaux et politiques devront forcément s’interroger sur la place de l’intelligence artificielle sur le marché du travail et aux adaptations qui doivent en résulter.

On pourrait encore évoquer d’autres défis en relation avec les changements sur le marché du travail comme la concrétisation progressive du rapport Rifkin, la formation professionnelle, l’insertion socioprofessionnelle des migrants sur le marché du travail. Bien des choses sont sur la table et je ne doute pas un instant qu’avec un dialogue social restauré, des négociations à plusieurs, on parviendra à maintenir au Luxembourg et dans la Grande Région une économie de pointe insérée dans un coin d’Europe bien bon à vivre.