Josée Hansen: «Les médias indépendants gardent toute leur légitimité et je crois en l’avenir du print.» (Photo: Andrés Lejona / Maison Moderne)

Josée Hansen: «Les médias indépendants gardent toute leur légitimité et je crois en l’avenir du print.» (Photo: Andrés Lejona / Maison Moderne)

Agitatrice d’idées et militante pour moderniser le pays, Josée Hansen, ancienne rédactrice en chef de l’hebdomadaire Land, claque la porte du journalisme après plus de 25 ans de métier.

De: Mike Koedinger à: Josée Hansen (29.10, 17h55)

En 2004, vous nous aviez confié qu’«un journaliste qui quitte un support, c’est une bibliothèque qui brûle». Vous étiez déjà depuis huit années journaliste culturelle et politique à l’hebdomadaire d’Lëtzebuerger Land… que vous venez de quitter après 24 ans — tout juste après avoir été nommée rédactrice en chef. Dans quel état se trouve aujourd’hui cet hebdomadaire? Et dans quel état se trouve la presse au Luxembourg, en général?

De: Josée Hansen à: Mike Koedinger (30.10, 07h47)

Josée Hansen. – «Le Land va bien, autant que faire se peut dans une triple crise: structurelle, conjoncturelle et sanitaire. Depuis 67 ans maintenant, ce petit hebdomadaire réellement indépendant défend sa place dans une niche de lectorat (aux alentours de 3%, ) cherchant des informations complémentaires au flux incessant de la presse quotidienne, accéléré encore par l’avènement d’internet et des réseaux sociaux.

Pour tous les médias, que ce soit au Luxembourg ou à l’international, le contexte est extrêmement difficile: la digitalisation et le tout-gratuit des plateformes de partage absorbent une part toujours grandissante de l’auditoire; après la crise économique de 2008-2009, les annonceurs ne sont jamais vraiment revenus et la crise sanitaire du Covid-19 et ses conséquences, comme les périodes de confinement ou d’état d’urgence, ont encore ajouté un degré de complexité. Les médias doivent défendre leur existence bec et ongles, et c’est loin d’être gagné, comme le prouvent de presse que sont et . Mais je reste persuadée que la presse écrite, que les médias indépendants gardent toute leur légitimité et je crois en l’avenir du print.

Pouvoir lire des articles bien recherchés, qui posent des questions auxquelles on n’a peut-être pas pensé soi-même, qui interrogent le pouvoir, l’idéologie et l’esthétique ambiante, participe de la conscientisation citoyenne. Informer n’est pas communiquer. Mon départ du Land n’est pas une preuve d’un désamour, mais un choix personnel. En décembre, j’aurais fêté mes 25 ans au sein de la même rédaction: j’estimais avoir fait le tour de tous les sujets, avoir assisté à l’histoire contemporaine en train de s’écrire, entre les affaires Bommeleeër et Srel, deux référendums (2005 et 2015), les élections anticipées de 2013, deux gouvernements successifs sans CSV, la libéralisation de la politique sociétale (euthanasie, mariage pour tous, réforme du divorce), la succession au trône du Grand-Duc, l’ouverture de nouvelles infrastructures culturelles au tournant du siècle et la libéralisation du paysage médiatique à la fin du 20e siècle jusqu’à la disparition de titres en ce début de siècle. Je suis pour le chan­­gement, en politique, aux postes de pouvoir, partout.

Alors, il fallait aussi que je me renouvelle et que le Land puisse se renouveler — ce qu’il est en train de faire. Mais je suis vraiment inquiète pour la diversité du paysage médiatique luxembourgeois: elle dépendra beaucoup de la réforme de l’aide à la presse. Le gouvernement a tout intérêt à la réussir, car le débat démocratique est en jeu.

De: Mike Koedinger à: Josée Hansen (30.10, 09h29)

D’autant plus que le gouvernement travaille sur cette loi depuis 2014! Un autre pilier de la démocratie, c’est la culture. Vous avez non seulement couvert la scène culturelle comme personne d’autre, en dénichant de nombreux talents. Vous étiez critique d’art, mais aussi commissaire d’expositions et membre de nombreux jurys (art, architecture, film, théâtre…). Agitatrice d’idées, militante pour moderniser le pays. Vous avez documenté la scène culturelle en tant qu’auteur de multiples publications, dont les livres références sur les musiques amplifiées (RB 94>04 d’Rockbuch), l’art contemporain (Piccolo Mondo) et le théâtre (Piccolo Teatro). Après 10 ans de présidence de la Rockhal (2004-2014), trois ans au conseil d’administration de l’Œuvre (2009-2012), vous claquez en 2016 la porte du conseil d’administration du Mudam après y avoir siégé pendant seulement 10 mois. C’est le moment de l’affaire Lunghi-RTL. Trop, c’est trop?

De: Josée Hansen à: Mike Koedinger (01.11, 10h25)

«En lisant votre question au passé, on dirait que je suis morte… Je quitte seulement la rédaction fixe du Land, pour lequel je continue d’ailleurs à écrire en tant que free-lance, en attendant de voir où je vais m’impliquer professionnellement à l’avenir. Femme au foyer n’est pas parmi mes options et je vais certainement encore écrire d’une manière ou d’une autre.

Ces livres que vous citez, je les ai écrits pour garder une trace de la passionnante création artistique du moment et témoigner des engagements des artistes que j’ai eu la chance de rencontrer. Mes multiples activités sont le fruit de mon enthousiasme pour les évolutions sociétales et intellectuelles de notre époque. Je suis persuadée qu’il faut vivre dans son époque et l’embrasser pleinement. J’ai toujours tenu à combiner journalisme politique et culturel parce que l’un ouvre d’autres lectures sur l’autre — dans les deux sens. L’art permet de lire la politique autrement, et les enjeux sociaux et politiques dépassent souvent ceux des carrières dans les institutions culturelles.

C’est ainsi, parce que j’ai beaucoup milité pour la reconnaissance de la musique pop-rock et la création d’une infrastructure qui permette à ce public d’assister à des concerts dans des conditions aussi luxueuses que celles dont jouissent les fans de musique classique, que j’ai atterri au conseil d’administration de la Rockhal — où j’ai toujours dit que deux mandats suffisaient, qu’il fallait renouveler après. Je dois dire que j’avais par contre sous-estimé le degré de politisation du Mudam. J’ai quitté le conseil dans la foulée de l’affaire Lunghi-Schram, au moment où le Premier ministre et ministre de la Culture, (DP), s’est immiscé dans le débat, en prenant fait et cause contre Enrico Lunghi. En tant que journaliste, je ne pouvais alors plus me compromettre dans cette affaire devenue trop politique.

Je me suis toujours imposé une certaine distance avec le pouvoir politique ou économique.
Josée Hansen

Josée Hansenancienne rédactrice en chefd’Lëtzebuerger Land

De: Mike Koedinger à: Josée Hansen (01.11, 13h29)

Au fil des années, de vos engagements et de vos prises de position, vous vous êtes fait beaucoup d’«amis», mais aussi de nombreux «ennemis». Est-ce que c’est le prix à payer pour son indépendance? Est-ce que vous vous sentiez parfois incomprise?

De: Josée Hansen à: Mike Koedinger (01.11, 17h21)

«On ne fait pas du journalisme pour ‘se faire des amis’, bien au contraire même. Le journaliste indépendant a une mission très importante de chien de garde ou de quatrième pouvoir à jouer dans une démocratie, et ce n’est pas que du charabia. Ce qui est plus difficile au Luxembourg que dans un grand pays, c’est la promiscuité qu’on a toujours avec les gens sur lesquels on est censé enquêter ou écrire… En exerçant ce métier, on doit toujours se dire que ce n’est pas la personne qui est aimée ou haïe, mais le média — certains des journalistes très populaires de RTL qui se sont présentés aux élections ont appris cela à leurs dépens.

On écrit pour son public, pour les citoyens, pas pour faire plaisir à un parti politique, à un artiste ou à un annonceur. Personnellement, bien que je sois une personne très sociable, je me suis toujours imposé une certaine distance avec le pouvoir politique ou économique, et je ne suis par exemple jamais restée boire un pot de première lorsque j’écrivais sur les pièces de théâtre. Alors, bien sûr, les insultes et les shitstorms sur les réseaux sociaux ne sont jamais agréables – ils furent d’ailleurs plus souvent déclenchés par des gens du milieu culturel qui se disaient défenseurs de la liberté d’expression que par des hommes et des femmes politiques –, mais si c’est le prix à payer pour l’indépendance et la droiture, cela en valait la chandelle. Et puis, vous savez, les vrais amis se comptent de toute façon sur les doigts d’une main et on ne les a pas grâce à, mais indépendamment de son métier.

De: Mike Koedinger à: Josée Hansen (02.11, 14h59)

«Parlons du métier de journaliste. Face aux populismes, aux algorithmes qui dictent les news feeds, à la désinfor­mation et aux fake news pour manipuler les masses, le métier de journaliste a gagné en reconnaissance sociale. Mais il est face à de nombreux défis. À l’international comme au Luxembourg, de nombreux éditeurs suppriment des postes de journaliste, alors que les lecteurs s’attendent à retrouver leurs marques médias aussi bien en ligne que sur les médias sociaux ou encore sur les plateformes de streaming avec des podcasts originaux. L’affaire Claas Relotius du Spiegel le prouve, on n’est pas à l’abri d’imposteurs — même avec la soixantaine de fact checkers dont dispose l’hebdomadaire allemand. Comment réussir ce grand écart entre faire «plus» et faire «mieux»?

De: Josée Hansen à: Mike Koedinger (02.11, 16h56)

«Je ne suis pas d’accord avec votre affirmation que les journalistes auraient gagné en reconnaissance sociale, bien au contraire. La meilleure preuve de reconnaissance est toujours celle de l’argent. Or, le métier est en voie de paupérisation, les salaires ne cessent de baisser. Même le gouvernement estime, dans son projet de réforme de l’aide à la presse, qu’un journaliste ne vaut que 30.000 euros par an — soit moins que le salaire social minimum. Alors même que les journalistes ont désormais quasiment tous un diplôme universitaire et que n’importe quel rédacteur dans un service communal avec juste un bac et des horaires moins stressants gagne nettement plus. Les éditeurs sont pris de panique en voyant leurs ressources fondre comme neige au soleil et tentent de singer les réseaux sociaux, à faire plus, plus vite et sur tous les canaux en même temps. Or, le journalisme est un artisanat, un métier dans lequel on s’améliore avec le temps, en ayant plus de savoirs sur les coulisses du pouvoir et les enjeux politiques.

L’affaire Relotius, que vous citez, a bien prouvé que l’arnaque de cet auteur a fonctionné parce qu’il a servi tous les clichés que son éditeur attendait pour vendre du papier: des sentiments, des images (faussées) et des histoires personnelles pleines de drames (inventées de toutes pièces). En plus, il était la star montante, l’Allemand bardé de prix et de reconnaissances, alors que son collègue sur l’enquête, qui était sur place à la frontière mexicaine et a tenté d’empêcher la publication de cette histoire inventée, n’était qu’un free-lance, d’origine espagnole en plus. Juan Moreno raconte les coulisses de l’affaire dans son livre Tausend Zeilen Lüge: Das System Relotius und der deutsche Journalismus (Rowohlt, septembre 2019) et prouve à quel point même une grande maison d’édition est traversée par des ambitions personnelles et des intérêts de pouvoir. Je suis persuadée que les médias ne peuvent survivre que s’ils offrent des explications approfondies, des enquêtes critiques et des commentaires avisés sur l’actualité, non en courant derrière le moindre tweet ou en publiant tels quels l’information gouvernementale et les communiqués de presse.

Au Luxembourg, la situation se complique encore par la petitesse du marché et la fragmentation linguistique du public. Ici, le même nombre de journalistes qu’un grand quotidien français en compte en tout travaille dans quatre radios, une chaîne de télévision, cinq quotidiens, quatre hebdomadaires, un mensuel et plusieurs sites d’informations. Or, si le Wort, par exemple, emploie une poignée de journalistes pour son site allemand, autant pour son site francophone, plus la version lusophone et le Luxembourg Times, il aura quatre personnes sur un sujet au lieu de pouvoir travailler sur quatre sujets différents. De cette manière, la matière grise s’éparpille.

De: Mike Koedinger à: Josée Hansen (02.11, 17h29)

À quoi ressemblera alors le paysage médiatique luxembourgeois en 2030?

De: Josée Hansen à: Mike Koedinger (03.11, 12h49)

«L’évolution du paysage médiatique est cyclique, il y a toujours des périodes fastes – comme les années 1990 pour le paysage audiovisuel – et des périodes maigres — comme celle que vit actuellement toute la presse. Quelle que soit la technologie de diffusion, le web, le satellite, le papier, ce qui importe, c’est le contenu. Depuis La Clef du cabinet des princes de l’Europe au début du 18e siècle, puis avec la CLR/RTL à partir du début du 20e siècle, le Luxembourg a toujours été une niche pour les éditeurs qui voulaient contourner les censures ou monopoles nationaux. La globalisation et la libéralisation ont fait tomber ces avantages et je suis persuadée que le siège de RTL Group ne sera plus éternellement au Luxembourg — les 10 millions d’euros que le gouvernement est prêt à investir pour le service public télévisuel n’y changeront rien.

D’ici 2030, ils risquent d’être partis, mais le pays n’aura pas moins besoin de médias locaux. La presse luxembourgeoise a ceci de particulier: elle est à la fois très locale et nationale, elle doit couvrir les faits divers des villages reculés de l’Œsling en même temps que les évolutions législatives permettant à la place financière de s’adapter à la concurrence internationale, faute de quoi son auditoire devient trop petit. Mais, malgré un flux incessant d’informations sur tous les canaux de communication en ligne, le public, les citoyens sont demandeurs de médias fiables et sérieux, qui les aident à s’orienter et à comprendre le monde. Peut-être que ces médias seront des pure players, comme Reporter.lu, peut-être que ce seront des journaux papier vendus très cher (comme le pense Éric Fottorino avec son projet éditorial Le 1) ou des gratuits ayant réussi à mettre en place des réseaux de distribution hyper performants. L’année 2020 posera les jalons de ce paysage qui nous attend d’ici 10 ans. Ce qui est certain, c’est que la presse ne va pas disparaître, c’est un bien trop précieux. On assiste à une période d’adaptation technologique et à une purge commerciale.

Jean-Claude Juncker a introduit la Mammerent pour sa mère.
Josée Hansen

Josée Hansenancienne rédactrice en chefd’Lëtzebuerger Land

De: Mike Koedinger à: Josée Hansen (16.11, 19h26)

Pouvons-nous revenir à la politique pour clôturer cet échange? Finalement, après 24 années passées au Land, vous n’avez connu que deux Premiers ministres en fonction. Jean-Claude Juncker (CSV) est devenu Premier ministre en janvier 1995 lorsque Jacques Santer (CSV) est parti à Bruxelles présider la Commission européenne. Xavier Bettel est entré en fonction en 2013. Ils ont comme point commun d’être arrivés tous les deux très jeunes au pouvoir. En quoi, sont-ils semblables? En quoi, sont-ils différents?

De: Josée Hansen à Mike Koedinger (17.11, 14h32)

«Tous les deux sont juristes de formation et tous les deux arrivaient au pouvoir à la quarantaine et se voyaient en ‘modernisateurs’ du pays, voulant surtout se démarquer de leurs prédécesseurs (Jacques Santer et , respectivement) par leur style plus franc et leurs priorités politiques. Après, ce sont deux hommes foncièrement différents de par leur idéologie et leur tempérament: Juncker visait toujours une carrière européenne, alors que Bettel aurait adoré rester maire de la capitale; Juncker était un grand lecteur de journaux et dévorait Rilke, alors que Bettel est 100% réseaux sociaux.

Côté innovations sociétales, Jean-Claude Juncker a introduit la Mammerent pour sa mère, alors que Xavier Bettel s’est marié avec son compagnon Gauthier Destenay quelques mois après l’adoption du mariage pour tous au Parlement. Juncker était un jésuite qui adorait la rhétorique, alors que Bettel parle une langue sentimentale, simple. Mais il ne faut pas se leurrer: tous les deux défendent la place financière, RTL Group et la fonction publique.»

Cet article a été rédigé pour l’édition magazine de  qui est parue le 25 novembre 2020.

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