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SAFER internet day

#deadcat, quand les politiques utilisent le pire du net



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Boris Johnson serait-il un expert du deadcat et du référencement de Google? Ou la stratégie du deadcat est-elle pratique pour expliquer ses sorties farfelues? Un sujet qui interpelle sur les dérives du net. (Photo: Shutterstock)

Comment lutter contre les dérives du net quand les leaders politiques, supposés exemplaires, jouent avec ses mécaniques? C’est la question à laquelle l’expert Chris Pinchen n’a pas répondu hier, ce mardi à l’heure de midi, lors d’un Midi de l’Europe consacré au Safer Internet Day.

Boris Johnson est assis dans un canapé pour une interview. Il n’est pas encore le leader des conservateurs britanniques. Ses réponses semblent totalement farfelues. Son passe-temps favori, explique-t-il, est de peindre des bus et des passagers heureux.

Ivre? Irresponsable? Prêt à mettre fin à sa carrière politique en quelques phrases? Pas du tout. Le Premier ministre pratiquerait le #deadcat. Une stratégie numérique qui consiste à faire remplacer un contenu gênant qui vous concerne par un contenu beaucoup moins néfaste dans les moteurs de recherche.

En quelques heures, le candidat à la tête des Tories voit la référence devenir numéro un, et le Search Engine Optimisation de Google remplacer les articles, les images et les vidéos des bus qui disaient n’importe quoi sur l’Europe et  sur les 350 millions de livres que le Royaume-Uni pourrait investir dans des hôpitaux si Londres quittait l’Union européenne .

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C’est pour faire disparaître cette thématique des recherches de Google que Boris Johnson s’est amusé avec les bus qu’il peint pendant ses loisirs.  (Photomontage: extra.ie)

Un mois plus tard, l’ancien journaliste remet le couvert et dénonce les limitations européennes du hareng fumé. En réalité, les «kipper» sont aussi le surnom donné aux électeurs de l’Ukip avec lesquels il s’était trouvé des affinités quelques mois plus tôt.

Au passage, cela relègue aussi au second plan  l’intervention de la police à son domicile  pour une supposée altercation avec sa compagne, raconte l’expert qui intervenait pour les Midis de l’Europe organisés par la Commission européenne.

Troisième et dernier exemple?

Si 99% des journalistes se sont emballés toute la journée d’hier autour de la nouvelle idée de Boris Johnson de construire un pont avec l’Irlande, les internautes qui ont compris la stratégie du #deadcat font justement tourner des tweets avec ce hashtag.

Comme par hasard, la journée a été assez mauvaise avec le chef du gouvernement britannique, relève notre expert, sans aller plus loin dans son analyse:

- Il y a eu cette annonce que les discussions post-Brexit avec les Européens seraient beaucoup plus compliquées que prévu et qu’ il y aura des barrières douanières entre le Vieux Continent et la Perfide Albion ;

- Puis, dans une cacophonie incroyable,  le retour forcé d’une cinquantaine de descendants de Jamaïcains , tous accusés de différents crimes et délits, vers un pays qu’ils ne connaissent même pas a ressuscité la polémique connue sous le nom de «Windrush»;

- Enfin, le Sinn Féin a remporté les élections en Irlande et directement appelé à réunifier les deux Irlande.

Le pont vers Belfast est à la fois un moyen de dire au Sinn Féin que ce n’est pas possible et de faire oublier les deux autres sujets, provisoirement, dans les recherches de Google.

Les internautes s’arrêtent généralement à la première page des recherches, d’où son importance.

La stratégie du #deadcat est supposée avoir permis à un politique australien de remporter une élection. Comment fonctionne-t-elle? Supposons que vous perdiez pied dans une élection. Les faits contre vous sont écrasants, et plus les gens se concentrent sur la réalité, pire c’est pour vous et votre cas. Le meilleur pari, dans ces circonstances, consiste à «jeter un chat mort sur la table». À ce moment-là, les gens ne parleront de plus rien d’autre que du chat mort sur la table. Le stratège australien, qui a amené cela à Londres il y a une dizaine d’années, est Lynton Crosby.

Boris Johnson l’a souvent utilisée. Mais il n’est pas le seul. L’autre grand fan du #deadcat, qui a une fine connaissance des réseaux sociaux est... Donald Trump.

Son dernier exemple le plus spectaculaire aura été d’annoncer vouloir acheter le Groenland.

Et encore une fois, alors que tout le monde s’emballe sur différentes thématiques autour de l’hégémonie américaine ou du pétrole, selon l’expert, il s’agit de masquer autre chose: la mort de son ami Jeff Epstein dans de drôles de circonstances en prison.

Comme souvent, la stratégie du #deadcat est-elle même défendue par d’autres experts, qui avancent plus ou moins masqués. Fin novembre,  les journalistes sont invités à ne pas baptiser tout ce qui sort de leur habituelle normalité de deadcat . Chez Wired, où l’on a une connaissance plus fine des algorithmes de Google, on appelle à prendre ces théories avec prudence.  Faire bouger les règles est beaucoup plus difficile que cela, disent les experts interrogés par le média américain .

Une chose est sûre: tant que les politiques ne seront pas eux-mêmes exemplaires quant à leurs pratiques sur le net, difficile de donner des leçons à leurs administrés.

Et comme venait de rappeler la directrice de la Représentation de la Commission européenne au Luxembourg, Yuriko Backes , les dernières élections européennes ont montré plus de 600 groupes sur Facebook qui diffusaient de fausses informations sur l’Union européenne avec des contenus qui accumulaient parfois jusqu’à 760.000 vues, tandis que Twitter a comptabilisé 77 millions de comptes de propagande antieuropéenne.