POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Le patronat fait les comptes

De si chers congés supplémentaires



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Carlo Thelen: «Avec les mesures prises au fil des années, les grands patrons me demandent ce qui se passe dans ce pays. En termes de ‘nation branding’, ce n’est pas très bon...» (Photo: Shutterstock)

Un jour de congé payé et un férié légal de plus le 9 mai. Les salariés se frottent les mains. Les patrons, eux, font les comptes.

L’affaire a été rondement menée. Le 27 mars, après une petite heure consacrée à la présentation du rapport de la commission et aux discussions, le projet de loi 7399 était voté à l’unanimité.

Il consacre l’instauration au Luxembourg d’un jour de congé payé supplémentaire – 26 au lieu de 25 auparavant – et d’un jour férié légal en plus, le 9 mai, afin de fêter l’Europe, faisant passer le nombre de jours fériés légaux de 10 à 11. Ce qui propulse le Grand-Duché dans le top 3 européen des pays les plus généreux, avec 37 jours non travaillés.

Derrière l’habillage social de la mesure – une diminution du temps de travail – se cachait un véritable enjeu politique. Le LSAP avait fait de ce projet un des thèmes majeurs de sa campagne législative. Sa participation au gouvernement, et donc l’existence même de la coalition DP-LSAP-Déi Gréng 2, était conditionnée à son vote rapide. Voilà qui est fait.

Pas de concertation

Menée à la hussarde, la modification du Code du travail laissera des traces. «Il n’y a tout simplement eu aucune concertation», déplore Marc Gross, directeur du département des affaires sociales de la Chambre des métiers. Carlo Thelen est tout aussi amer.

«Je pense que c’est la première fois qu’il n’y a vraiment eu aucune discussion avec les secteurs», déplore le directeur général de la Chambre de commerce. Les deux institutions patronales ont donc rendu des avis «très radicaux» aux membres de la commission parlementaire du travail. Sans effet.

Chaque journée de travail non prestée coûtera 100 millions d’euros aux entreprises luxembourgeoises du secteur privé.

Nicolas Simons,  économiste,  Union des entreprises luxembourgeoises

L’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL) a aussi très vite fait ses calculs. «Nous avons pris pour base les chiffres de 2016: coût du travail, nombre d’équivalents temps plein... Et le résultat est que chaque journée de travail non prestée coûtera 100 millions d’euros aux entreprises luxembourgeoises du secteur privé», explique Nicolas Simons, économiste à l’UEL.

La Chambre de commerce est parvenue au même résultat. «Et il est en dessous de la réalité, c’est évident, note Carlo Thelen. Cela ne tient en effet pas compte des suppléments en prime à payer à ceux qui travailleront tout de même lors de ces journées, du nombre d’employés toujours plus important, de la hausse des salaires...»

Une hausse des salaires que la Commission européenne a chiffrée à 13% au Luxembourg entre 2016 et 2018. Sans oublier, disent les patrons, «la hausse du coût moyen du travail, de 2,3% en moyenne par an depuis les huit dernières années, selon le Statec. Même si les différences sont fortes d’un secteur à l’autre, avec une moyenne de 38,7 euros par heure, nous sommes là aussi dans le haut du classement européen.»

Au moins 200 millions

À hauteur d’au moins 200 millions pour les deux jours, mais sans doute bien plus, l’addition sera donc salée. «Et cela ne tient pas compte de l’activité dans l’enseignement privé, la santé ou l’action humaine», ajoute Nicolas Simons.

Si les trésoreries des entreprises vont encaisser un rude coup, la productivité aussi. «C’est regrettable, alors qu’elle est déjà atone depuis des années, poursuit Carlo Thelen. Nous avons un marché de l’emploi où les fonctions sont peu automatisables. Que vont dès lors pouvoir faire les entreprises si le coût du travail ne cesse d’augmenter, tout comme les congés, si la flexibilité n’évolue pas et la productivité baisse?»

Il va y avoir une rupture au niveau de la production chez certains, des ‘ponts’, mais aussi des pertes au niveau des ventes.

Nicolas Simons,  économiste,  Union des entreprises luxembourgeoises

Selon la Chambre des métiers, 1,36 million d’heures de production seront perdues pour le seul secteur de l’artisanat. L’UEL noircit un peu plus encore le tableau, déjà très sombre, pointant la désorganisation que ces nouveaux jours non travaillés vont inévitablement créer.

«Il va y avoir une rupture au niveau de la production chez certains, des ‘ponts’, mais aussi des pertes au niveau des ventes, des contraintes dans la gestion des stocks et des flux», relève Nicolas Simons.

Le secteur public s’en tirerait bien mieux. La fiche financière déposée à la Chambre indique en effet que «le jour de congé n’aura pas d’impact sur le budget de l’État». Tandis que le nouveau jour férié ne nécessitera pas de recrutement dans les administrations, mais imposera tout de même de tenir compte, «le cas échéant, des suppléments à accorder aux fonctionnaires, employés et salariés qui devront travailler». Cependant, «il est très difficile de prévoir l’envergure de ces suppléments».

Le blues des patrons

Jours de congé en plus, salaire social minimum augmenté, projet de nouveau congé parental... Tout cela donne le blues aux patrons. À tel point que Carlo Thelen hausse le ton.

«Le message au gouvernement est: ‘Mainte­nant, ça suffit.’ Les mesures prises ne sont plus équilibrées. Les PME et TPE souffrent.» Alors que, toujours selon le directeur général de la Chambre de commerce, les groupes internationaux se posent des questions.

«Avec les mesures prises au fil des années, les grands patrons me demandent ce qui se passe dans ce pays. En termes de ‘nation branding’, ce n’est pas très bon...»

On devrait en parler comme d’un élément en faveur de l’union des fêtes en Europe.

Michel-Edouard Ruben,  senior economist,  Fondation Idea

Une analyse se démarque des autres, sans que ça ne soit une surprise. Michel-Edouard Ruben, senior economist à la Fondation Idea, regrette en effet, au sujet du férié du 9 mai, que «l’on parle des ponts, des coûts induits, de la position des syndicats qui se félicitent de ce premier pas vers un plus grand équilibre vie privée/vie profes­sionnelle», alors qu’«on devrait en parler comme d’un élément en faveur de l’union des fêtes en Europe».

Il y voit une belle idée, à même de célébrer «ce que l’Europe nous apporte», et espère que le Luxembourg, précurseur, saura convaincre les autres membres de l’UE de lui emboîter le pas. Le 9 mai deviendrait à l’Europe ce qu’est le 4 juillet­ aux États-Unis, un jour férié dans l’ensemble des États.